mercredi 30 décembre 2015

« Star Wars, épisode VII : Le Réveil de la Force » (Star Wars Episode VII: The Force Awakens) de J. J. Abrams

    Je n'attendais pas grand chose de ce Star Wars là. A vrai dire, Star Wars est pour moi un souvenir de jeunesse, qui m'enthousiasmait à l'époque, mais plus tellement maintenant. J'ai vu plusieurs fois les épisodes 4, 5 et 6, mais il y a longtemps de cela. Plus récemment, j'avais vu les épisodes 1, 2 et 3 à leur sortie. Cela fait donc un moment tout de même. Dans mon souvenir, les épisodes 4, 5 et 6 faisaient la part belle à l'aventure et à l'humour, avec un scénario assez brillant je dois le dire, mais souffraient d'un visuel assez dépassé. Ce point a été plus ou moins corrigé avec les épisodes 1, 2 et 3, qui malgré une avalanche d'effets spéciaux un peu indigeste réussissaient à redonner un coup de jeune à la saga. Par contre, si le paquet a été mis sur le visuel pour ces 3 épisodes, ça s'est fait aux dépens du scénario. L'épisode 1 était intéressant (sans doute le meilleur des 3), le 2 était haletant quoique bancal, mais le 3 ne servait qu'à donner naissance à Dark Vador, et n'est plus ou moins qu'une coquille vide. Parlons maintenant des acteurs. Harrison Ford était très sympathique, en baroudeur galactique. Mark Hamill s'en sortait pas trop mal, et Carrie Fisher non plus. Et bien sûr, Dark Vador avait une présence très forte malgré (ou grâce à) son célèbre masque. Voilà pour les épisodes 4, 5 et 6. Hélas, le casting fut à moitié raté pour les épisodes 1, 2 et 3. Liam Neeson et Ewan McGregor étaient excellent. Mais Natalie Portman m'a déçu. Bien dans le 1, mais franchement pas terrible dans les épisodes 2 et 3. Et le pire : Anakin Skywalker adulescent dans les épisodes 2 et 3. Hayden Christensen avait le charisme d'une huître ou plutôt d'un Justin Bieber échevelé et mal peigné… Par conséquent, difficile pour lui de porter un rôle si important…

Bien. Une fois fait cet inventaire, attardons nous sur cet épisode 7. Le début commence bien. L'histoire de Finn est intéressante et originale : un héros qui se démarque des autres, bien vu. Celle de Rey est par contre déjà vue (ce qui va sonner comme un refrain) : la pauvresse perdue sur une planète désertique et abandonnée par ses parents… Tiens mais ça n'est pas déjà dans l'épisode 4 ? A ce moment là je commence à me dire que c'est louche. Et puis quoi, la Résistance (les gentils) est aux prises avec le Premier Ordre (les méchants)… Ça ne vous rappelle rien ? Et bien sûr les méchants ont construits une Etoile de la Mort bis… Ah non, on me dit dans l'oreillette qu'elle est plus grosse. Original n'est-ce pas ? Et que vont faire nos gentils ? Attendez je revisionne l'épisode 4 : ils vont tenter de la détruire, non ? Bien vu, tout pareil dans l'épisode 7… Alors faisons les comptes. Plus de 2h pour voir un film dont on connaît à l'avance ce qui va se passer, ne nous offrant pas grand chose de neuf sous la dent. C'est ça le nouveau Star Wars ? Et oui… Heureusement, le casting n'est pas trop mal. Je dis pas trop mal parce que les deux acteurs principaux, Daisy Ridley (Rey) et John Boyega (Finn) incarnent plutôt bien leur rôle, et malgré quelques réserves au moment de leur apparition, on finit par vouloir connaître la suite de leurs aventures. Pas trop mal, je souligne mal, parce que les deux méchants, Voldemort et son bras droit boutonneux ne sont pas crédibles et n'impressionnent pas… Difficile d'égaler Dark Vador et Palpatine, je le reconnais, mais là ils n'arrivent pas à leur cheville. Bref, heureusement qu'il y a un minimum d'humour pour faire passer la pilule !

Car ce qui ressort finalement, au sortir de ce film, c'est une impression de vide intersidéral. Certes le long métrage est plaisant et divertissant (on ne s'ennuie pas une seconde), mais il ne surprend pas non plus, il déroule sa trame en pilotage automatique, de sorte à ne plus ressembler qu'à un joujou purement visuel et sans grande saveur, bourré d'auto-références… Si bien que je trouve les épisodes 1, 2 et 3 nettement plus inventifs que ce tant attendu épisode 7… Deux fautifs pour moi. Premièrement J. J. Abrams, qui bien que je le connaisse peu, me semble avoir des références cinématographiques et artistiques superficielles (Lucas et Spielberg et on ne va pas chercher plus loin), et ne sait manifestement pas écrire un scénario de long métrage digne de ce nom, avec un minimum de densité et non des scènes d'actions sans grand intérêt à n'en plus finir. Et deuxièmement, surtout les studios Disney, qui avec une des licences les plus puissantes du monde cinématographique avaient les coudées franches pour oser, et qui ont préféré jouer les rentiers, se contentant d'un service minimum qui certes ne dénature pas fondamentalement l'univers Star Wars, mais qui ne satisfait même pas le non fan de la saga que je suis… C'est dire la qualité pour le moins relative de cet opus. Maintenant, il ne reste plus qu'à attendre la suite. Je le dis franchement, j'ai hâte de voir les 2 prochains épisodes. Et j'attendrai la fin de cette trilogie pour porter un jugement définitif : ou l'épisode 7 est un peu un brouillon qui inaugure de grands épisodes, ou il reflète la qualité de la trilogie à venir, et dans ce cas, ça risque d'être une cruelle déception… Sauf pour Disney, bien sûr, qui une fois de plus a réussi à mettre en place une machine à sous de rêve (cf. les nombreux articles dans la presse économique) pour compenser un déficit inquiétant de savoir-faire et de créativité…

[2/4]

lundi 28 décembre 2015

« Sous le soleil de minuit » de Juan Díaz Canales et Rubén Pellejero (2015)

    Non, je dis non. Pas comme ça. Faire renaître Corto Maltese n'était pas une mauvaise idée, mais c'est peu dire que l'attente était grande, car il ne s'agit pas de n'importe quelle série : ses sommets sont de grands moments de poésie et d'aventure, dignes de Conrad ou Stevenson, servis par un coup de crayon exceptionnel car très original. Et là, que nous offre-t-on ? Une bouillasse infâme, un mélange d'humour scolaire, de semblant d'aventure sans aucun souffle, le tout dessiné avec les pieds, même s'agissant de Corto... Il y a bien deux genres d'albums de reprise, ceux qui osent et qui font quasiment jeu égal avec les albums d'origine, pour notre bonheur à tous, et les pompes à fric, ceux qui sucent ce qu'il y avait de meilleur dans la série pour accoucher d'une souris. Clairement, « Sous le soleil de minuit » fait partie de la funeste seconde catégorie... Par où commencer ? Eh bien par les premières pages. Qu'est-ce que c'est que ces ellipses à répétition (et malvenues) ? Corto et Raspoutine discutent, ils sont en Arctique. Puis ils continuent à discuter, mais au Mexique où dans un autre endroit aussi chaud. Soit. Comment sont-ils arrivés là ? On ne sait pas. Puis l'histoire commence, et là une fois de plus rien à voir, autres lieux, autres personnages. A quoi servait l'introduction avec Raspoutine, que nous ne reverrons plus jamais durant l'album ? A rien, si ce n'est à servir de teaser menteur dans les pages du Figaro... Et tout l'album est de cet acabit. Les ellipses brutales s'enchaînent, le scénario est haché... à la hache, et surtout, l'histoire est très décevante. Où est l'aventure ? Où sont les personnages complexes et hauts en couleur ? Ici il n'y a que des frustrés qui deviennent méchants... à grands renforts d'explications sur comment ils sont devenus méchants, avec flash-back sur leur enfance... Sans que ça serve le moins du monde le propos. Les morts s’empilent, mais aucun souffle, rien, tout reste cruellement artificiel, cousu de fil blanc. Et que dire du dessin ? Le visage de Corto est réussi deux fois sur trois (et encore), certes, mais son corps ? Souvent de travers, esquissant un mouvement maladroit... Et les personnages secondaires, c'est-à-dire tous les autres personnages sauf Corto ? Ratés. Rien à voir avec le trait d'Hugo Pratt. Je veux bien avoir affaire à quelque chose de neuf comme avec Ted Benoît ou André Juillard pour Blake et Mortimer, mais là, c'est franchement moche... Et que dire des décors, à peu de choses près du foutage de gueule : on esquisse le bord des arbres et on griffonne un peu, et voilà, on ne se foule pas trop ! Vraiment, quelle déception que cet album annoncé à grands renforts de publicité tonitruante... Je ne retrouve pas du tout l'esprit de la série, juste des clichés et un semblant d'histoire bâclée, sans âme... Hélas, Corto Maltese est bien mort...

[1/4]

« Le Papyrus de César » de Didier Conrad et Jean-Yves Ferri (2015)

    2015. Des affiches fleurissent dans les gares et dans les villes : un nouvel Astérix et Obélix sort, intitulé « Le Papyrus de César ». Curieusement je trouve que l'humour de ces affiches fait mouche, ridiculisant César et son papyrus. Mais que raconte cette histoire ? Et que dit ce fameux papyrus ? L'envie d'en savoir plus se fait insistante. Maintenant que j'ai fini de lire cette bande dessinée, je peux dire qu'elle est à la hauteur de l'attente. Oh, rien d'extraordinaire, mais oui l'humour est toujours aussi bon que dans « Astérix chez les Pictes », si pas meilleur, et les auteurs prennent davantage de liberté, osent vraiment proposer quelque chose de neuf tout en restant dans le cadre créé par Goscinny et Uderzo. Pour moi c'est la marque des bons « albums de reprise », ces albums reprenant des personnages ultra connus après la mort ou la défection de leurs créateurs. Des albums qui savent créer quelque chose d'original, tout en gardant le charme de la série, sans dénaturer leur esprit, comme si l'album était publié par le ou les créateurs en personne. On dirait même que les auteurs ont pris du plaisir à le réaliser, un plaisir communicatif ! Conrad et Ferri continuent donc sur leur lancée, et nous offrent de nouveau un album qui égale, voire qui dépasse les tous meilleurs albums solo d'Uderzo. Et j'ose le dire, on est pas bien loin de Goscinny. Nombreux sont les moments où j'ai bien rit, et le trait de Conrad rend décidément un bien bel hommage aux personnages dessinés originellement par Uderzo. En outre, une fois de plus, on a le droit à une véritable histoire, qui part d'un trait d'humour très bien vu. Alors oui, quelques maladresses demeurent, pourtant elles me semblent bien rares, et il faut le dire, l'album est fluide aussi bien du point de vue du scénario et des gags que du dessin. Franchement, et je me répète, c'est bluffant. J'attends donc avec impatience la suite des aventures de nos chers gaulois et de notre duo à l’œuvre !

[3/4]

« Wild » de Jean-Marc Vallée (2015)

    Road-movie existentiel, « Wild » touche plus par l'aventure humaine qui se déroule à l'écran que par des paysages pourtant somptueux. En effet, il s'agit de l'histoire vraie de Cheryl Strayed (tirée de son roman éponyme) qui après une vie d'errance et d'addiction à la drogue décide de parcourir le Pacific Crest Trail, le long de la côte ouest américaine, sur plus de 4 200 km. Livrée à elle-même, seule et sans la moindre expérience de la randonnée, elle avance au début lentement et difficilement... Mais au gré des rencontres et des conseils donnés, elle finit par trouver son rythme, et surtout après des jours de franche solitude, elle parvient peu à peu à se pardonner et à se sentir apaisée. Quand on assiste à cette aventure, on prend toute la mesure de l'exploit réalisé par Cheryl... Mais plus encore, ce qui est émouvant, c'est la relation qui la lie à sa mère, une femme modeste mais rayonnante, une battante qui pense qu'il vaut mieux prendre la vie du bon côté quoiqu'il arrive. A ce titre, Laura Dern est vraiment excellente. Reese Witherspoon s'en sort plutôt bien quant à elle, elle parvient à nous faire croire qu'un petit bout de femme a réussi à parcourir une telle distance sur des chemins difficiles par la seule force de sa volonté. En effet, même des randonneurs (masculins) plus aguerris finiront par abandonner... Pas elle. Ce qui est touchant aussi, c'est que l'auteure de cette histoire, la vraie Cheryl Strayed, a été fortement associée au long métrage, si bien qu'elle et son mari y jouent le rôle de figurants, et que leur fille joue l'héroïne quand elle était plus jeune. Surtout, cela permet que le film garde une fraicheur et une sincérité qui font mouche : si l'héroïne ne paraît pas toujours sous son meilleur jour, l'exploit qu'elle a accomplit n'en devient que plus fort, d'autant plus quand on connaît son haut degré de non préparation... Bref, sans toucher à mon sens à la grâce et à la profondeur de « The Way », « Wild » est une réussite sur le thème si galvaudé des road-movies qui a fleuri ces dernières années.

[3/4]

dimanche 27 décembre 2015

« Astérix chez les Pictes » de Didier Conrad et Jean-Yves Ferri (2013)

    Les « grandes » séries de bande dessinée reprises par de nouveaux auteurs sont légions aujourd'hui. Et peu, très peu ont échappées au massacre... Alix, Blake et Mortimer, Corto Maltese et bien d'autres ne sont plus que l'ombre d'un âge d'or désormais révolu. Pire, leurs créateurs doivent se retourner dans leur tombe. Et Astérix ? Le cas de figure est différent. La série a sombré du vivant de son co-créateur, lorsque Albert Uderzo a décidé de reprendre seul les rênes, prenant la place du regretté et génial René Goscinny pour le scénario. Depuis lors se sont enchainés les pires albums de la série... Pour finir dans une apothéose de mauvais goût et de médiocrité insondable avec le désolant « Le ciel lui tombe sur la tête »... A vrai dire, plus personne (et moi encore moins) n'attendait quoique ce soit d'Astérix et Obélix. Quand j'ai ouvert « Astérix chez les Pictes », je m'attendais à feuilleter quelque chose de fade et de mauvais. Eh bien non. Dès la première vignette, on est en terrain connu : on retrouve nos gaulois bagarreurs et irascibles, ainsi que les jeux de mots à l'emporte pièce qui font le charme de la série. Le trait est bluffant : on croirait que tout a été dessiné par Uderzo... Bien sûr j'ai décelé quelques maladresses au niveau du dessin (le visage de Bonemine notamment), mais sur ce plan rien à redire. Quant au scénario, on retrouve la structure des albums de la grande époque : une vraie histoire qui sert de prétexte à des gags d'une récurrence métronomique. Certains sont vraiment très drôles ! Je ne pensais pas dire ça d'un album post-Goscinny... Par contre je regrette certains passages et personnages un peu mièvres (notamment certains personnages non humains, les lecteurs me comprendront), qui dénaturent un peu l'ensemble. Goscinny nous avait habitué à un humour plus subtil que cela ! Et les fameux noms de personnages / jeux de mots ont beau être bien vus, ils sont inintelligibles ou presque : il faut les lire 3 ou 4 fois de suite à haute voix pour tenter de comprendre le jeu de mot... Malgré ces quelques réserves, j'ai vraiment passé un bon moment en lisant cet album, et je pense qu'Uderzo a pris la meilleure décision de sa vie depuis 30 ans en décidant de passer la main au duo de repreneurs actuels. Pour moi, cet album égale aisément les meilleurs albums de l'ère Uderzo, à savoir « L'Odyssée d'Astérix » et « Le Grand Fossé ». Par contre, il leur faudra encore du travail pour égaler les meilleurs albums signés Goscinny au scénario. Mais s'ils continuent sur leur lancée, je ne désespère pas qu'un jour ils y arrivent.

[3/4]

jeudi 24 décembre 2015

« La part manquante » de Christian Bobin (1989)

    Christian Bobin est, formellement parlant, un écrivain français par excellence, du moins un écrivain français de notre temps. Comme Debussy ou Fauré dans le domaine de la musique, Bobin a bâti une œuvre pierre après pierre, touche de pinceau après touche de pinceau, une œuvre délicate et fragile, puissante parce que douce, belle, rayonnante, loin des gigantesques édifices parfois immortels, mais aussi parfois dangereusement lézardés, menaçant de s'écrouler sous leur poids. Ici tout n'est que légèreté. Oh bien sûr, on ressent une certaine tristesse, une certaine mélancolie dans sa poésie en prose. J'avoue la regretter. Mais comment ne pas s'émouvoir de sa plume, de son regard poétique ? Car véritablement, il a un regard, un cœur, une âme de poète. Pour qui l'a déjà entendu se faire interviewé, pas de doute possible. Hypersensible comme un Tarkovski dans le domaine du cinéma, parfois accablé par la noirceur de notre monde, il sait pourtant se faire le chantre de la beauté des hommes et des femmes, de notre Terre et de la nature. Et surtout, il manie la langue française comme personne. Il use d'un langage simple et clair, qui saisit dans la pureté et la simplicité de son expression toute la beauté de notre langue française, si belle... Pas de figures de style ampoulées, pas de style clinquant, ostentatoire, outré. Juste des mots, des mots simples mais forts, utilisés avec talent pour former une prose somptueuse. On a beaucoup parlé des poèmes en prose de Baudelaire. J'espère que dans quelques années, on parlera des poèmes en prose de Christian Bobin, qui à mon sens ont toute leur place dans notre panthéon national.

[3/4]

« La Mante religieuse » de Natalie Saracco (2014)

    « Léon Morin, prêtre » en 2014. Forcément c'est plus trash. Mais toujours aussi réaliste, pour qui sait ouvrir les yeux sur notre époque actuelle. Cette fois, il s'agit d'un jeune prêtre dynamique, David, presque aussi charismatique que Belmondo, harcelé par une jeune artiste peintre, Jézabel (nom d'une reine dépravée de l'Ancien Testament), qui se cherche et pense se trouver dans le sexe et l'excès de tout, alcool et drogue compris. Véritable mante religieuse, croqueuse d'hommes insatiable, elle se trouve désemparée par ce prêtre qui lui résiste, et qui a foi dans un absolu qui lui est étranger. Comment un homme peut-il faire vœu de célibat ? Elle cherche alors par tous les moyens à l'amener dans son lit. Cette confrontation entre les deux acteurs est marquante, d'une part en raison de la qualité de leur jeu et de la beauté sulfureuse de l'héroïne, jouée par Mylène Jampanoï, qui se heurte à la jeunesse bienveillante du prêtre joué par un excellent Marc Ruchmann. Mais aussi en raison du drame cornélien qui se trame pour le jeune prêtre : être fidèle à son vœu d'obéissance et de chasteté, exercer son ministère au service des autres en s'oubliant ou céder et aimer Jézabel ? Si le film s'arrêtait là, il serait une sorte de remake non dénué d'intérêt de « Léon Morin, prêtre », une sorte de version actualisée un peu maladroite certes, mais touchante et forte. Du moins, il semble que la majorité des critiques envers ce film s'arrêtent là, à son aspect dur et trash... Mais c'est oublier que ce long métrage recèle de personnages secondaires et d'un humour salvateur, qui permet de respirer un peu. Que ce soit l'énigmatique Stan, les prostituées, la mère supérieure, tous à leur façon détiennent une part de cet autre message, qui baigne le film : Dieu aime chaque homme et femme de ce monde. Ils ont tous un côté bienveillant qui contrebalance la noirceur du propos et le terrible affrontement entre les deux personnages principaux. Et pour finir, non le rythme n'est pas ennuyeux, le film a du sens, et on se passionne même pour ses personnages, des principaux au dernier des secondaires, et de plus, la réalisation, discrète mais efficace, démontre un vrai savoir-faire. Pour moi, malgré des maladresses évidentes, mais difficilement reprochables pour un premier film, il s'agit bien d'une réussite, à ne pas mettre entre les mains de tout le monde bien sûr, le long métrage, sans être vulgaire, étant réservé aux adultes, ne serait-ce que par son propos.

[3/4]

samedi 19 décembre 2015

« Une partie de campagne » de Jean Renoir (1936)

    Jean Renoir est peut-être avec Akira Kurosawa le réalisateur qui a su le mieux filmer la nature. Ses premiers films sont à ce titre de parfaits exemples de son talent, et se caractérisent par des prises de vue en extérieur somptueuses. On a beaucoup parlé de cet aspect de sa filmographie, ne manquant pas d'y voir des réminiscences de l'art de son père (le peintre Auguste Renoir) et du fameux mouvement impressionniste. C'est vrai. Mais pour tout dire, il me semble que cela va bien au-delà. Renoir brasse des thèmes qui vont du symbolisme (ces nombreux faunes qui parcourent son oeuvre, tous droit sortis du poème de Mallarmé), voire de l'antiquité grecque (en témoignent la présence de chœurs théâtraux dans des films comme « Toni » ou « Le Déjeuner sur l'herbe ») pour aller jusqu'à une modernité tout ce qu'il y a de plus contemporaine. Car si ses films sont quelque peu datés, mais délicieusement datés, ils conservent une certaine intemporalité : ils nous procurent des sentiments quant à la nature et aux intrigues qui s'y trament qu'on pourrait éprouver de nos jours. Le naturel (on y revient) de ses acteurs, malgré un jeu parfois proche de l'amateurisme, leur donne une présence inouïe. Ici, ceux qui se détachent sont Henriette et Henri, tous deux à l'opposé. Henriette est toute contente de se retrouver à la campagne, ingénue mais distinguée, elle se découvre des sentiments qu'elle ne connaissait pas. Henri lui est limite blasé par la beauté qui l'environne. C'est son domaine, il y règne presque en maître, et sait manipuler Henriette. Il sait se faire effacé, avec une politesse feinte, pour mieux refermer son emprise sur elle. « Une Partie de campagne » est un drame en deux actes. Acte 1 : une comédie limite grivoise, dont Renoir avait le secret. Des personnages saugrenus : une famille bourgeoise un peu bancale et deux matelots filous, qui se tournent respectivement autour, dans une ambiance de franche bonne humeur, bon enfant même. Acte 2 : un drame subtil... et horrible. L'un des matelots emmène Henriette dans la nature, et la force pour ce qui s'apparente à un viol. Il suffit de deux temps pour que Renoir nous déchire le cœur, plus précisément deux images : peu de temps avant l'acte, Henriette essuie une larme, comme si elle comprenait ce qui allait se passer, et qu'elle ne pouvait plus rien y faire ; puis ce fameux regard qui regarde ailleurs, presque le spectateur, en témoin impuissant, lors de l'acte. Rien n'est montré, seul ce visage, terrible de douleur résignée. L'épilogue permet d'appuyer le propos, en une sorte de dénonciation du machisme des hommes et du mal qu'ils peuvent faire. « Une Partie de campagne » en devient d'autant plus fort : à la beauté extraordinaire de l'image et des lieux, s'associe désormais un drame traumatisant, faisant résonner la nature de cette douleur incommensurable. La beauté de cette nature déteint alors progressivement, pour ne nous laisser que ce souvenir amer de l'égoïsme des hommes face aux femmes. Un grand, grand film de Renoir, qui comme Bazin le disait, peut être considéré comme tout à fait achevé. La récente réédition sur écran et en DVD devrait vous permettre d'en profiter.

[4/4]

jeudi 17 décembre 2015

« Le Doulos » de Jean-Pierre Melville (1962)

    « Le Doulos » fait partie de ces films noirs crépusculaires dont Jean-Pierre Melville avait le secret (maintes fois imité - Kitano, les frères Coen, Michael Mann, Johnnie To, John Woo - jamais égalé). Inspiré par les films noirs américains, il a pour autant réussi à créer quelque chose de tout à fait français, en mettant l'accent le plus souvent sur la camaraderie dans le milieu du grand banditisme, et particulièrement sur les amitiés brisées. Il a aussi su tirer parti des villes et des paysages typiquement français, créant une identité visuelle particulière. Les dialogues se font rares, et brefs, le style est sec, aride, direct, les personnages n'en font pas des tonnes. Mais à côté de ça, le langage cinématographique de Melville est tout ce qu'il y a de plus sophistiqué. On ne compte plus les mouvements de caméra discrets mais bien virtuoses (en témoigne ce fameux plan séquence d'ouverture), ces effets de styles simples en apparence, mais tellement fluides qu'on ne relève plus le savoir faire qui les a fait naître. Et puis n'oublions pas le scénario. C'est la grande force de ce film. Au début on ne comprend pas grand chose, on ne sait plus qui tire les ficelles, on est comme sonné... Bon sang, mais notre anti-héros (l'excellent Serge Reggiani) se fait donc mener en bateau ? Et puis tout à coup tout se délie. On comprend alors toute la complexité de l'intrigue, et tout fait alors sens. On comprend que rien n'est gratuit, que tout est subtilement amené, que tout concourt à créer une ambiance de polar extrêmement puissante. Du grand, grand film noir, mais toujours sous le couvert d'une sobriété qui ne fait que renforcer la force de ce cinéma. D'aucuns parlent d'abstractions lyrique pour qualifier le cinéma de Bresson, j'utiliserais ce même qualificatif pour caractériser le cinéma de Melville. Comme un coup de poing dans le ventre. Attention donc, ce n'est pas un long métrage bucolique : il est très, très pessimiste. Mais pour qui apprécie les films de genre de ce type, on ne peut qu'être impressionné par le talent de Melville, et bien sûr de ses acteurs.

[3/4]

mercredi 16 décembre 2015

« Gentleman Jim » de Raoul Walsh (1942)

    Réjouissant film que ce « Gentleman Jim » ! Baignant dans une bonne humeur constante, qui nous fait penser au meilleur de Capra, voilà du cinéma hollywoodien comme je l'aime ! Il faut en premier lieu saluer la performance d'Errol Flynn, qui incarne littéralement son personnage. Un sourire charmeur, un brin d'arrogance fort heureusement doublé d'une certaine modestie liée à ses origines on ne peut plus humbles, un culot monstre, et une allure de gentleman britannique, voilà les atouts de ce boxeur hors norme, qui grimpe deux à deux les échelons sociaux comme ceux de son sport de prédilection. Jim pourrait être agaçant, voire horripilant (il l'est d'ailleurs pour la femme dont il est épris), il est juste euphorisant par son effronterie démesurée et la vivacité de son esprit : c'est bien simple, tout le monde lui tend des pièges, et il retombe toujours sur ses pattes sans manquer de le faire savoir à ses ennemis d'un jour. Saluons aussi le scénario, ainsi que la mise en scène de Raoul Walsh. Si je devais donner un qualificatif à ce film, ce serait la générosité. Générosité du héros qui se souvient d'où il vient et grâce à qui il est arrivé où il est, générosité de ce scénario sachant faire preuve d'humour mais aussi d'émotion, lors d'une fameuse séquence finale, générosité de la mise en scène qui n'hésite pas à faire jouer à Jim tous les tours les plus pendables pour conquérir le cœur de sa belle, générosité des seconds rôles, tous plus attachants les uns que les autres, des parents émus au prêtre de bon conseil (en matière de boxe !) en passant par l'ami mal dégrossi ou le juge à l'honneur sauvé de justesse par Jim lui-même. Tout est réussi dans ce long métrage, et tout est au diapason d'une euphorie communicative : aucune fausse note. Par conséquent, c'est peu dire que je recommande ce film !

[4/4]

lundi 14 décembre 2015

« Dersou Ouzala » (Дерсу Узала) d'Akira Kurosawa (1975)

    « Dersou Ouzala » ou la résurrection d'Akira Kurosawa. Après le cruel échec commercial de « Dodes' Kaden », la faillite de la société de production qu'il avait créée avec des amis et une tentative (heureusement ratée) de suicide, Akira Kurosawa revient à la vie avec ce chef-d’œuvre d'humanisme et d'humilité. Émouvante histoire d'amitié, « Dersou Ouzala » raconte le choc de deux cultures, la rencontre de deux hommes qui s'observent, curieux l'un de l'autre, avant de peu à peu se comprendre et finalement vivre une sorte de relation fusionnelle. La présence de la Nature domine tout le film, contre laquelle l'Homme doit lutter (pour l'homme « civilisé ») ou au contraire avec laquelle l'Homme doit vivre en harmonie (pour l'homme « sauvage »). Ce film invite à la modestie pour l'humanité vaniteuse, à relativiser « l'intelligence » et la « connaissance » supposées de la civilisation ou du progrès, surtout lorsque la Nature toute puissante cherche à reprendre ses droits et que seul Dersou, dont on se moquait au début, se révèle apte à comprendre celle-ci et à lutter contre les éléments déchainés. « Dersou Ouzala » est aussi une bouleversante tragédie, pour des raisons que je vous laisse découvrir. Malgré cela, on ressort grandit du visionnage de ce film, émerveillé devant les richesses de la Nature et de l'Homme. Un chef-d’œuvre de simplicité et de profondeur à la fois, d'une incroyable beauté.

[4/4]

dimanche 13 décembre 2015

« Le Septième Sceau » (Det sjunde inseglet) d'Ingmar Bergman (1957)

    Bien que manquant parfois de subtilité (à mon sens), « Le Septième Sceau » est une réussite indéniable de la part d'Ingmar Bergman, surtout quand on connait la rapidité d'exécution et le peu de moyens dont bénéficiait ce film. C'est sans nul doute l'un des plus personnels du cinéaste suédois, agrégeant ses préoccupations et ses interrogations les plus fortes à travers les divers personnages. En premier lieu vient Antonius Block, parfaite incarnation de la détresse existentialiste de Bergman : il a cherché Dieu jusqu'en Terre Sainte mais l'absence de ses réponses lui fait craindre son absence tout court, et c'est finalement la Mort, seule certitude ici-bas, que le chevalier va rencontrer. Dépeinte avec humour, la Mort s'avère triomphatrice à tous les coups mais n'en demeure pas moins ignorante de ce qui attend les hommes après, raison supplémentaire de ne pas la craindre puisque finalement il s'agit plus d'une sorte d'« exécutant » que d'une entité toute-puissante. L'écuyer est quant à lui le parfait opposé du chevalier, plus terre à terre, sans manières et sans illusions, aimant les plaisirs simples de la vie quand son maître semble évoluer dans un autre monde : il est une autre facette de la personnalité de Bergman, celle qui aspire à prendre la vie comme elle vient, avec plus de simplicité mais non sans lucidité. La troisième et dernière principale personnification de Bergman se retrouve dans l'artiste ambulant et sa famille, persécuté par les ignorants n'entendant rien à son art, mais étant cependant incapable de vivre un seul jour sans l'exercer. Parcouru d'images inoubliables, « Le Septième Sceau » constitue l'un des films les plus accessibles de Bergman pour découvrir son œuvre, l'un des plus vivants aussi, et surtout l'un des plus représentatifs de son auteur.

[4/4]
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