dimanche 21 juin 2020

« Shogun » de James Clavell, Eric Bercovici et Jerry London (1980)


    A l'image du roman éponyme dont est tirée la série, « Shogun » a été un grand succès public. A l'époque, on parlait plus de feuilletons que de séries, et « Shogun » a été l'un des plus suivis, que ce soit aux États-Unis ou en Europe. James Clavell, auteur du roman et scénariste de la série, a ainsi joué le rôle de passeur entre la culture japonaise et la culture occidentale, permettant à beaucoup d'Occidentaux de découvrir les us et coutumes si particuliers des Japonais. Il a même contribué à un formidable engouement pour le Japon qui ne s'est toujours pas éteint de nos jours, d'autres artistes, nippons ou occidentaux, ayant pris depuis le relai.

Le moteur principal de « Shogun », et son grand attrait, est la confrontation brutale, voire violente, entre deux mondes presque opposés : le Japon et l'Occident du 17ème siècle. Un navire occidental, L’Érasme, s'échoue sur les côtes japonaises en 1600, avec à son bord des marins hollandais et un pilote anglais : John Blackthorne (Richard Chamberlain). Croyant trouver au Japon une terre de délices et de richesses, quelle n'est pas leur surprise quand ils se voient aussitôt emprisonner par des Japonais méfiants, qui n'hésitent pas à malmener et même tuer les récalcitrants.

Par un concours de circonstances, Blackthorne éveille l'intérêt des seigneurs locaux et échappe au sort peu enviable de ses compagnons d'infortune. « Shogun » est alors le récit de l'ascension fulgurante de Blackthorne dans la société japonaise féodale de l'époque, la façon dont il bouleverse l'équilibre des forces de l'époque, entre des seigneurs japonais rivaux et des jésuites portugais à l'influence puissante, qui voient d'un mauvais œil l'arrivée de protestants sur le sol japonais.

Tout le sel de ce film réside dans la surprise de Blackthorne à l'égard des coutumes japonaises, tantôt particulièrement cruelles, tantôt d'un raffinement, d'une subtilité mais aussi d'une rigidité sans nom, mais aussi à l'inverse, dans l'étonnement des Japonais vis-à-vis des manières de cet Occidental jugé comme un rustre méprisable, ou comme un allié ingénieux et imprévisible, selon les situations.

Deux visions du monde s'affrontent, et c'est de cette confrontation que naît la tension de cette série, qui, après une introduction un peu longue, devient terriblement haletante. Les péripéties sont nombreuses, tout comme les retournements de situation : tantôt ce sont les Japonais qui surprennent Blackthorne, tantôt c'est ce dernier qui stupéfie ses hôtes nippons. Et peu à peu, le destin lié de tous ces personnages fait de « Shogun » un récit tragique, les protagonistes étant tiraillés par des divergences irréconciliables.

Alors certes, si elle est basée sur des faits historiques réels, « Shogun » est une pure œuvre de fiction, avec un certain nombre d'erreurs ou de raccourcis. A titre d'exemple, l'histoire d'amour au cœur du récit est très occidentale et peu réaliste. Tout cela fait que le public japonais a accueilli la série avec circonspection et qu'Akira Kurosawa a longtemps reproché à Toshiro Mifune d'avoir joué dans cette série qui, il est vrai, propose une vision pas toujours très reluisante du Japon.

Néanmoins, à l'inverse, il est indéniable que James Clavell s'est appuyé sur une documentation fouillée du Japon, de son histoire et de ses mœurs. Beaucoup d'éléments sont véridiques et crédibles, et surtout, Clavell réussit à retranscrire avec talent l'essence, l'esprit du Japon. Beaucoup d'études ont été menées sur le roman d'origine et la série, concluant que Clavell avait retranscrit avec une certaine véracité bien des aspects du monde japonais.

Il faut donc prendre du recul et considérer la série comme ce qu'elle est : une brillante introduction à la culture japonaise, particulièrement efficace, mais qui ne vise pas la parfaite exactitude. Une fois ces éléments intégrés, on peut alors suivre la série et se laisser porter par ces personnages bigger than life, au cœur d'un récit épique fait de bruit et de fureur, à la fois beau et tragique. Un récit qui ne laisse pas indifférent et qui s'avère mémorable, fait de péripéties et d'images particulièrement marquantes.

[3/4]

jeudi 21 mai 2020

« L'Odeur de la Papaye Verte » (Mùi đu đủ xanh) de Tran Anh Hung (1993)


    Le premier long métrage de Tran Anh Hung est une réussite totale, un vrai petit bijou du 7e art. Incroyable comme sa maîtrise de la mise en scène, d'une subtilité et d'une sobriété exemplaires, était à ce point mature, alors même qu'il s'agissait de ses débuts. La profondeur de champ est intelligemment utilisée, les mouvements de caméra sont irréprochables, le montage est parfait, la photographie jolie, les prises de vues inspirées...

Rien que pour ce qui est de son esthétique « L'Odeur de la Papaye Verte » mérite les applaudissements et indéniablement sa Caméra d'Or. Mais la forme n'est pas gratuite et sied parfaitement à l'histoire qui nous est contée, celle de l'asservissement des femmes au Vietnam, à travers les destins croisés d'une petite servante (lumineuse Man San Lu !), de sa maîtresse méprisée par son mari, et de la mère de cet époux irresponsable et instable. Il convient de souligner la finesse de la direction d'acteurs et des sentiments qui sont ainsi évoqués, faisant de « L'Odeur de la Papaye Verte » un film inoubliable, pudique et émouvant.

Mais plus encore, ce qui est marquant dans le cinéma de Tran Anh Hung c'est son talent pour stimuler les 5 sens : si le cinéma ne peut réellement en satisfaire que deux, le réalisateur franco-vietnamien parvient à suggérer à merveille l'odorat, le goût et le toucher. On retrouve à chaque fois dans ses films des scènes de cuisine, où l'on voit les personnages manipuler les aliments, réagir à leur aspect ou leur saveur, tout comme ils sont intrigués par la nature, représentée sous son aspect animal comme végétal.

Il n'est pas rare que la caméra de Tran Anh Hung se pose un instant face à un lézard, des sauterelles, une feuille qui ploie sous la pluie... Regarder « L'Odeur de la Papaye Verte » confine ainsi à l'émerveillement, à un enchantement de chaque instant, tant le réalisateur parvient à nous transmettre sa sensibilité ! Un très beau long métrage, que je recommande particulièrement.

[4/4]

dimanche 10 mai 2020

« Chernobyl » de Craig Mazin et Johan Renck (2019)



    La mini-série « Chernobyl » est précédée d'une excellente réputation. Les avis positifs sont nombreux sur Internet, et sont même pour la plupart très positifs. Préférant le format des mini-séries, plus courtes et souvent de bien meilleure qualité que les séries avec de nombreux épisodes, sur une ou plusieurs saisons, j'étais donc curieux de regarder celle-ci.

Le hasard fait que je la découvre près d'un an jour pour jour après sa première diffusion. Entre temps, il n'aura échappé à personne qu'un évènement particulièrement dramatique est survenu : la crise du coronavirus, ou Covid-19, plus importante crise sanitaire et économique depuis environ un siècle. Je me garderai de faire des rapprochements hâtifs. Mais il est tout de même très troublant de constater à quel point l'accident de Chernobyl et la crise du Covid-19 se ressemblent, notamment dans la survenance de l'incident originel et la façon dont il a été géré par l'état premièrement touché, l'URSS dans le premier cas et la Chine dans le second, deux pays plus qu'autoritaires.

L'égoïsme, les luttes de pouvoir et la volonté de dissimuler la gravité des évènements, que ce soit dans un premier temps à sa hiérarchie directe et locale, puis aux dirigeants du pays, à la population locale et enfin aux pays étrangers, ont démultiplié les effets négatifs et la catastrophe. Là réside la source de l'accident de Chernobyl. Là réside certainement aussi l'ampleur de la crise du Covid-19. Je ferme la parenthèse.

Pour revenir à la série, le premier aspect qui saute aux yeux est son efficacité. Les créateurs de la série ont privilégié un traitement extrêmement sobre, voire dépouillé. Et ce, aussi bien pour ce qui est de la réalisation que du scénario et de la narration, ou encore de la musique. Un créateur de série lambda, tel qu'il en pullule en France, aurait traité les évènements chronologiquement, de l'accident au procès quelques années plus tard.

Ici on débute par un focus sur un personnage qu'on ne sait pas encore central, en 1988, puis sans transition on passe au déclenchement de l'incident qui mènera à la catastrophe, le 26 avril 1986. Ensuite les évènements sont traités chronologiquement jusqu'au procès, pendant lesquels sont intercalés plusieurs flashbacks à mesure que les personnages principaux énoncent les résultats de leur enquête. On se rend alors compte qu'on ne savait pas tout. Car ces flashbacks remontent un peu avant l'heure de l'incident, puis détaillent des péripéties, durant l'incident, qui nous étaient cachées. Et c'est là qu'on se rend compte de tout le tragique de cette histoire : d'ambitions personnelles mesquines et frustrées est né le plus grand accident nucléaire de toute l'histoire de l'humanité.

Mais cet art du récit, qui nous tient en haleine durant 5 épisodes d'une heure qui passent très vite, ne serait rien sans cette réalisation qui manie parfaitement la litote, démultipliant ainsi la force des évènements et l'émotion. Un exemple parlant : l'explosion du cœur du réacteur. Au lieu de vouloir nous en mettre plein la vue, façon effets pyrotechniques démesurés qu'on trouve dans tous les blockbusters récents, l'explosion nous est montrée de loin, à travers l'un des carreaux d'une fenêtre. Mais c'est tellement bien pensé, amené et filmé qu'on en est d'autant plus bouleversé, car ce plan nous ramène dans l'intérieur d'un habitat humain, et l'on voit ce qui se passe à travers les yeux d'une personne. On se sent alors aux premières loges de cet évènement, directement touchés. Et les choix de mise en scène de cette intelligence sont légion dans cette série.

La réalisation n'est pas de style documentaire, neutre, car les créateurs utilisent réellement des effets, qu'ils soient narratifs, de mise en scène, visuels ou auditifs. Mais ils sont tellement bien intégrés au matériau filmique qu'on ne sent pas l'artificialité de la réalisation. Au contraire, les faits semblent terriblement réalistes et on se croit plongé dans l'avant, le pendant et l'après de ce désastreux accident.

Je ne m'attarderai pas davantage sur la réalisation, sous peine de trop en dévoiler sur l'histoire, car les deux sont liés. Je tiens juste à indiquer que le premier épisode est particulièrement fort. Il couvre l'ensemble de l'incident à proprement parler : les actions qui mènent à la catastrophe quelques minutes avant, l'explosion puis les quelques heures qui suivent, absolument terrifiantes. Cet épisode est de loin le plus choquant de la série, presque insoutenable tant on se retrouve au beau milieu du cataclysme, avec ces êtres humains qui perdent la vie, extrêmement rapidement et de façon horrible. Les 4 autres épisodes sont plus « facilement regardables », même si dans l'ensemble la série est dure et éprouvante.

Mais elle est nécessaire. On ne pourra pas dire qu'on ne savait pas. Et puis c'est un bel hommage aux nombreuses victimes : faire éclater la vérité. Bien sûr, il s'agit d'une série anglo-saxonne, on pourra donc estimer qu'elle est orientée, mais elle s'est appuyée sur de nombreux documents et témoignages provenant directement des acteurs de l'époque. Quant aux Russes qui ont annoncé vouloir produire leur version des faits, ce n'est peut-être qu'une annonce qui ne sera pas suivie d'effets.

Pour finir, je dois rendre hommage aux acteurs de ce film. Le trio de tête, Jared Harris, Stellan Skarsgard et Emily Watson, est parfait. Tout comme le reste de la distribution, avec beaucoup de seconds rôles marquants. Il faut dire que les acteurs réels furent à la hauteur des plus grands personnages de fiction : des plus nobles (beaucoup se sont sacrifiés) aux plus vils, en passant par des personnes à la situation moins tranchée, heurtées par les évènements et qui ont réagi comme elles le pouvaient.

En guise de conclusion, on ne peut que porter un regard à la fois plein d'espoir sur la capacité de l'homme à affronter l'adversité et à se relever, certes en payant parfois le prix fort, mais en réussissant à dépasser des défis incommensurables. Mais on peut aussi être plus circonspect, ou en tout cas plus vigilant quant à l'industrie nucléaire. Je pense qu'il ne faut pas se laisser dominer par l'émotion, le retour aux centrales à charbon par exemple peut être plus polluant et plus radioactif au total (car oui, le charbon est radioactif lui aussi). Tant que l'on n'aura pas trouvé des énergies aussi puissantes pour faire face à nos besoins démesurés en électricité, il sera difficile de s'abstraire totalement du nucléaire. Mais une chose est sûre, tout a un coût... Et désormais, je regarderai ma consommation électrique d'un autre œil...

[4/4]

samedi 28 mars 2020

« Le Gourmet solitaire » et « Les Rêveries d'un gourmet solitaire » (Kodoku no gurume) de Masayuki Kusumi et Jirô Taniguchi (1997)

    Si je devais faire de grossières comparaisons, le mangaka Hayao Miyazaki lorgnerait vers l'art d'un Akira Kurosawa tandis que Jirô Taniguchi se rapprocherait d'un Yasujirô Ozu. Bien évidemment, il y a aussi du Ozu chez Miyazaki et du Kurosawa chez Taniguchi, surtout dans la première partie de la carrière de ce dernier. Cette comparaison vaut ce qu'elle vaut, c'est juste pour se faire une idée du style de Taniguchi, à la fois célébré par certains et honni par d'autres, le trouvant trop terne.

En effet, depuis les années 1990, Taniguchi a affiné son style, au character design très particulier, à la fois très standardisé et figé pour les personnages humains, surtout leurs visages, s'inscrivant dans les codes du manga, quoiqu'avec sobriété (on ne retrouvera pas d'expressions outrées et puériles chez Taniguchi). Par contre ses décors sont très finement élaborés, très réalistes, avec une grande recherche dans le trait, la lumière et les nuances de gris, à l'aide de ces fameuses trames dont Taniguchi est un expert. Et aussi et peut-être avant tout, cette recherche d'une véritable atmosphère.

Car surtout, ce qui est caractéristique de son art c'est cette douce mélancolie, cette matérialisation du temps qui passe et de l'impermanence des choses, cet état d'esprit typiquement japonais. On retrouve également dans ses mangas les bonheurs simples, un attrait pour les petites choses du quotidien et de leur beauté que plus personne n'aperçoit.

Si on voit le verre à moitié vide, les mangas de Taniguchi sont lents, hésitants, fades, presque tristes. Si on voit le verre à moitié plein, on ne peut qu'apprécier la subtilité et la finesse des sentiments qu'il retranscrit, avec une indéniable nostalgie mais également une psychologie fouillée de ses personnages, qui ne sont pas toujours aimables en raison de leurs défauts, mais qui sont toujours très humains. En cela, ses mangas, du moins les meilleurs d'entre eux, sont très riches, parfois même poignants, comme son chef-d’œuvre « Quartier Lointain », récit bouleversant, ou « Le Journal de mon père », œuvre très touchante.

Ici, l'émotion brute n'est pas de mise. L'intérêt de ce manga est ailleurs, justement dans cette fine observation de la société japonaise, dans ce regard subtil qui sonde le Pays du Soleil Levant à travers ses rituels et notamment celui du repas, aussi important qu'en France semble-t-il... peut-être même plus ! Taniguchi, en charge de l'illustration, est accompagné de Masayuki Kusumi au scénario. Le mangaka et le scénariste nous offrent ainsi comme des instantanés du Japon contemporain, avec tout ce qu'il a de beau et de cruel. Certes on mange avec les yeux, Taniguchi dessine les mets avec ce qu'il faut de talent pour nous mettre l'eau à la bouche.

Mais ce qui est également remarquable, c'est que chaque repas est pris dans un endroit bien précis : chaque repas / chapitre a un titre composé du plat mangé par le héros et par l'endroit où il prend ce repas. Ainsi le scénariste Masayuki Kusumi en profite pour nous offrir un kaléidoscope de vues sociologiques de tel ou tel quartier et de telle ou telle population qui fréquente les restaurants locaux. On croise ainsi peu ou prou l'ensemble de la population japonaise, notamment tokyoïte, dans ce qu'elle a de plus divers.

« Le Gourmet solitaire » offre ainsi un autre regard à la fois sur le Japon mais aussi sur l'art de Taniguchi et plus largement sur celui du manga ou de la BD. Composé de 18 courts chapitres, construits à peu près de la même façon, c'est un moyen pour le dessinateur et le scénariste de se libérer par la contrainte. Et ainsi, touche après touche, les deux auteurs nous plongent dans le Japon d'aujourd'hui (du moins celui de la fin des années 90), avec une grande richesse sociologique et même une certaine poésie.

Et on parcourt cet ouvrage avec beaucoup de plaisir. Comme c'est la première fois que je l'ai lu, j'ai enchaîné les chapitres les uns après les autres, mais on peut sans peine picorer un chapitre de ci de là, revenir en arrière, s'arrêter sur un plat, un quartier ou une ambiance qui retiennent notre attention. Comme ce gourmet solitaire, qui suit son instinct pour découvrir de nouvelles saveurs ou retrouver des saveurs aimées, nous pouvons lire ce manga à notre guise. On trouve toujours quelque chose d'intéressant dans chaque chapitre / histoire. Alors quand on s'intéresse à l'histoire, à la civilisation japonaise, à son art et à sa gastronomie, « Le Gourmet solitaire » est un festin royal, un vrai régal.

En parallèle, les auteurs dépeignent en filigrane la vie d'un homme japonais contemporain. A travers les repas qu'il prend et les lieux où il se rend, Goro Inogashira révèle beaucoup de sa personnalité et de son histoire personnelle, faite de certaines déceptions, notamment amoureuses. C'est peut-être (sans doute même) son attrait prononcé pour le travail qui lui a fait perdre le cœur de femmes ne demandant pas autre chose que son attention. Si tant est que son travail relève d'un choix vraiment voulu. Car on sent que c'est finalement à table, partant à l'aventure d'un restaurant connu ou inconnu, que notre héros trouve l'apaisement. En prenant du plaisir à se sustenter... tout en repensant à des souvenirs passés, définitivement passés... Nos auteurs illustrent ainsi mieux que personne, avec beaucoup de finesse et de retenue, toutes les tensions, les contradictions et les désillusions des Japonais d'aujourd'hui, tiraillés entre tradition et modernité... presque perdus entre ces deux forces opposées.

Quelques mots également sur la belle édition Casterman. Elle regroupe « Le Gourmet solitaire » et « Les Rêveries d'un gourmet solitaire ». Composée de 32 chapitres, les 18 premiers appartiennent donc au premier volume, les 14 autres au second. L'ouvrage est de très belle facture, et surtout, ce qui est appréciable, c'est qu'à presque chaque chapitre, sur la page de garde, des précisions nous sont données sur tel plat, telle coutume, tel quartier, telle population d'habitués, permettant de mieux percer et comprendre la complexité des mœurs japonaises. Sans cela, on passerait à côté de beaucoup de choses. Et encore, le traducteur précise en préface que certaines choses lui échappent, c'est dire toute la subtilité d'une civilisation décidément bien mystérieuse.

Au total, le ton général de ce manga est particulier, et je dois dire assez réjouissant, tant on se croirait plongé au cœur du Japon, assis à la table de Japonais tantôt réservés tantôt expansifs, ou au comptoir d'un petit restaurant de quartier à la cuisine simple mais délicieuse. L'atmosphère de cet ouvrage est à la fois légère et profonde, gourmande, généreuse, poétique... mais aussi foncièrement mélancolique. Le titre de cet ouvrage est explicite : notre gourmet est solitaire. Et quelqu'un qui mange seul... c'est toujours un peu triste...

[3/4]

mardi 4 février 2020

« La Vengeance du Comte Skarbek » d'Yves Sente et Grzegorz Rosinski (2004)

    J'ai suffisamment râlé contre la frilosité et la paresse des éditeurs historiques pour reconnaître sans hésitation lorsqu'un album récent est réussi. En l'occurrence, je ne peux que m'incliner devant la virtuosité de « La Vengeance du Comte Skarbek », un diptyque édité par Dargaud en 2004 pour le premier tome, puis en 2005 pour le second.

Ce projet est la rencontre de deux personnes au sommet de leur art : le scénariste Yves Sente et le dessinateur Grzegorz Rosinski (Thorgal). Tout d'abord, il faut bien l'avouer, si Yves Sente ne nous a pas vraiment convaincu avec sa reprise de la série Blake et Mortimer, et encore moins avec celle de Thorgal, ici il maîtrise parfaitement son sujet. Il puise dans les romans de Dumas, notamment son fameux « Comte de Monte-Cristo », mais aussi dans l'ambiance des salons artistiques du XIXème siècle pour nous conter la machination ourdie contre un jeune peintre.

Le sujet central de ce récit est en effet la peinture et son monde, artistique et économique, les deux étant étroitement mêlés. Or, Yves Sente construit une intrigue en forme de mise en abyme, avec de multiples résonances. Si le héros est un peintre... le dessinateur de ce diptyque l'est aussi : Grzegorz Rosinski s'essaie en effet pour la première fois à la couleur directe, c'est à dire qu'il peint directement les planches, alors que d'habitude pour les BD, le dessin et la mise en couleur sont séparés dans le temps, souvent même réalisés par des personnes différentes.

Et le résultat est magnifique. Les couleurs sont sublimes, tantôt nuancées, tantôt vives. Le récit autobiographique du personnage principal est un véritable feu d'artifices, réservant des passages épiques et visuellement somptueux, notamment lors des évocations des guerres napoléoniennes. Quand le récit revient au temps présent, il se fait plus terne, et l'on se croirait alors projeté au temps de Dumas ou de Balzac, dans un Paris contrasté, à la fois vivant, élégant et sale.

Rarement dans une œuvre, quelque soit l'art dont elle se réclame, fond et forme n'ont été aussi harmonieusement et ingénieusement entremêlés. De surcroît, Yves Sente nous réserve de nombreux rebondissements, et le lecteur est ainsi chahuté, de révélation en révélation, jusqu'à un final admirable de finesse.

De plus, on passe un très bon moment avec ces personnages. Certains sont flamboyants, notamment ce fameux Comte Skarbek, de loin le protagoniste le plus complexe et le plus subtil de ce récit, mais aussi son antagoniste et ses séides. Sente fait même intervenir un célébrissime personnage historique, avec suffisamment de tact et de retenue pour qu'il s'intègre parfaitement à l'histoire et vienne lui conférer encore un peu plus d'aura et de panache.

Alors certes, si l'on veut se montrer pointilleux, on pourra reprocher à Sente les emprunts à Dumas et des rebondissements parfois un peu tirés par les cheveux. Mais il n'en fait jamais trop et tout se tient. Sente comme Rosinski vont au bout de leur art et nous livrent là un sommet de la bande dessinée. Comme quoi, il est encore possible de créer de bons albums aujourd'hui (même si oui, cette BD a plus de quinze ans désormais).

[4/4]

mardi 21 janvier 2020

« Capitaine Cormorant » (Capitan Cormorant) d'Hugo Pratt et Stelio Fenzo (1962)

    J'ai eu la chance de retrouver une ancienne édition des aventures du Capitaine Cormorant chez Glénat (avec la couverture ci-contre) en deux épisodes, le premier ayant fait l'objet d'une réédition récente chez Casterman (cf. ma critique ici). Le premier épisode est écrit et dessiné par Pratt en personne, avec une histoire qui préfigure « La Ballade de la Mer Salée » et le personnage de Corto Maltese, même si les protagonistes de « Cormorant » diffèrent sensiblement.

Le héros éponyme est un être épris de liberté, un peu fou en apparence, mais au fond sûr de lui et de ce qu'il fait (toute ressemblance avec Corto est fortuite, hum). Rusé, courageux, il réussit à se frayer un chemin au gré des îles australes et des coutumes locales pour le moins surprenantes. On retrouve la soif des grands espaces et le goût pour l'océan de Pratt qui feront tout le sel des aventures de Corto. De plus, en bon héros « prattien », Cormorant est entouré de fidèles amis, dont un indigène tatoué que l'on retrouvera peu ou prou dans des albums ultérieurs, et une femme de caractère, autres indices des chefs-d’œuvre à venir. « Capitaine Cormorant » est ainsi une nouvelle graphique accomplie et plaisante.

Le second épisode est dessiné en partie par Pratt, en partie par Stelio Fenzo, qui achève ainsi les aventures de notre capitaine malicieux. Le second épisode vient encore enchérir un peu plus dans l'humour et l'ironie, car nos héros sont pris entre deux feux : une princesse australe qui veut épouser l'un des personnages principaux, ce qui laisse augurer une issue funeste si ce dernier n'arrivait pas à la satisfaire, et des cannibales coupeurs de tête bien décidés à faire de nos protagonistes leur prochain repas.

Ces deux épisodes, dépaysants et réjouissants, permettent de mieux apprécier ce goût pour l'aventure typiquement prattien, en annonçant les pérégrinations d'un certain marin maltais. Deux épisodes relativement brefs mais parfaitement bien menés, qui nous laissent un peu sur notre faim tant ces deux récits sont appréciables.

Ce qui est également intéressant dans cette édition, c'est la notice introductive rédigée par Dominique Petitfaux, spécialiste d'Hugo Pratt. On apprend ainsi que le dessinateur italien s'est inspiré pour cette BD de l’œuvre de Franco Caprioli, un compatriote habitué des récits d'aventures imagés, avec la particularité qu'un certain nombre d'entre eux se déroulent en Océanie, ce qui est alors nouveau pour l'époque. On ne peut que remercier ce dernier pour la riche postérité dont il est à l'origine !

[3/4]

vendredi 27 décembre 2019

« Le Jour de Tarowean » de Juan Díaz Canales et Rubén Pellejero (2019)

    C'est maintenant une habitude. Depuis plus de 20 ans, chaque fin d'année voit fleurir en librairie de nouveaux albums reprenant des séries phares et historiques de BD, à destination d'un lectorat fidèle, presque captif, et dépensant manifestement sans compter. La première série à avoir franchi le pas de façon ostensible est Blake et Mortimer, avec deux albums au grand succès (et d'une certaine qualité il est vrai) : « L'Affaire Francis Blake » en 1996 et « La Machination Voronov » (un net cran en-dessous) en 2000.

Alix a continué alors que son créateur Jacques Martin perdait la vue, remplacé dans un premier temps au dessin, puis également au scénario à sa mort en 2010. 10 « Alix » et 8 « Alix Senator » (hideux spin off de la série historique) ont depuis vu le jour. 18 albums en 9 ans ! Les affaires n'attendent pas, le temps c'est de l'argent... Le comble étant bien sûr son nom, Jacques Martin, écrit en gros sur ces albums posthumes, alors qu'ils n'ont plus rien avoir avec lui, des repreneurs comme ceux de Blake et Mortimer ayant la décence (c'est bien la seule que je leur concède) d'indiquer « d'après les personnages d'Edgar P. Jacobs ».

Bien d'autres BD ont suivi cette trajectoire, beaucoup de façon catastrophique, comme les séries écrites par Jean Van Hamme « XIII » ou « Thorgal », reprises et massacrées en règle. Après tout, comme tout le monde le rappelle quand on évoque ce sujet, c'était déjà le cas de Spirou en son temps... Même si cette série est peut-être bien l'exception qualitative (du temps de Franquin) qui confirme la règle. Car deux autres séries phares ont marqué cette tendance : la célébrissime série des aventures d'« Astérix », reprise avec plus ou moins de réussite par un duo qui ne démérite pas, sans faire non plus des étincelles... Et la cultissime série « Corto Maltese », réputée non « reprenable », sauf peut-être par un Lele Vianello... mais ce n'est pas le choix qui a été fait par les ayants-droits de Pratt et Casteman (mille fois hélas).

Or les 3 albums réalisés par le duo Juan Díaz Canales et Rubén Pellejero sont venus toujours plus renforcer cette affirmation : Hugo Pratt n'est plus, et avec lui Corto Maltese est bel et bien mort. Car si « Le Jour de Tarowean » joue sans vergogne la filiation avec Pratt et son inaugurale et mythique « Ballade de la Mer Salée », si l'on omet le nom de la série et son personnage éponyme, rien n'est plus éloigné d'un album de Corto Maltese que celui-ci.

D'autant que s'il y a bien une chose que j’abhorre dans l'art actuel, c'est cette mode du préquel, qui vient tout expliquer. Le cinéma et la BD en sont gangrénés, surtout les séries et autres sagas... devenues de simples marques à exploiter purement et simplement (rappelons-nous l'ancien site internet officiel de la série Blake et Mortimer administré par Dargaud, où le merchandasing était regroupé sur une page avec pour titre « Autour de la marque »).

Le préquel est l'antithèse de l'authentique créativité et du sens artistique. L'impérieuse nécessité de tout savoir, de tout rationaliser, de tout expliquer, se fait aux dépens du mystère et de la poésie, deux choses dont est complètement dépourvu ce dernier album de Corto Maltese... Et bien souvent aux dépens de la cohérence et surtout de l'esprit d'origine de la série en question. Toute ressemblance avec « Le Bâton de Plutarque » de la série « Blake et Mortimer »... est tout à fait avérée ! Quand je vous dis qu'il s'agit d'une tendance de fond...

Le Moine, personnage central et fascinant dans « La Ballade de la Mer Salée » est ici caricatural, et son avènement est ridicule, complètement expédié et des plus simplistes. Les péripéties s'enchainent à une vitesse folle mais Juan Díaz Canales ne construit rien, pas d'histoire et encore moins de mythe. Tout sonne faux, sans parler des dialogues niais et bêtement actualisés : végétarisme, écologie... rien ne nous est épargné.

Certes, la page Wikipedia de l'album (rédigée par Casterman ?) mentionne tout un tas de références littéraires et savantes... Mais c'est de la poudre aux yeux ! Rien n'est digéré ou amalgamé, Díaz Canales nous vomit ses références comme si Pratt n'était qu'un simple érudit lénifiant... Aucun effort n'est fait pour raconter une histoire digne de ce nom, alors le scénariste multiplie les clins d’œil et autres effets de manches douteux pour tenter de combler les trous... Mais ça ne trompe personne, ou pas moi en tout cas.

Je n'attendais rien de cet album, mais il est encore pire que ce que j'imaginais. Casterman est en train de détruire Corto Maltese, comme tant d'autres entreprises culturelles le font avec leurs séries phares historiques. Le parallèle avec la destruction minutieuse de Star Wars par Disney est plus que criant. Quant à Casterman, tout comme Media Participations, ce n'est plus une maison d'édition, juste un fonds financier qui gère des actifs de façon industrielle et mercantile. Quelle tristesse...

Seul un échec financier peut faire prendre conscience aux industries culturelles qu'elles se fourvoient avec leur politique de financiarisation et d'exploitation à outrance de licences. Alors il n'y a qu'une solution : lecteurs, rebellez-vous et n'achetez pas ces albums honteux, car on vous prend pour de simples tiroirs caisses... et surtout pour des c... !

[1/4]

lundi 11 novembre 2019

« Bilbo le Hobbit » (The Hobbit) de J. R. R. Tolkien (1937)

    Cela faisait longtemps que je ne m'étais pas plongé dans un livre de Tolkien. Durant mon adolescence, comme beaucoup, j'avais lu avec ferveur son fameux « Seigneur des Anneaux », un livre très riche dont je suis certain de n'avoir saisi qu'une partie, tant l'univers déployé est fouillé et les références aux mythes occidentaux sont nombreuses.

Avec le recul, j'abordais « Bilbo le Hobbit » avec une certaine impatience : ce livre plus court me permettait de revenir dans les Terres du Milieu, cet univers foisonnant tout droit sorti de l'imagination de Tolkien, avec sans doute plus de légèreté que pour son ouvrage phare, d'un abord assez difficile.

Ce que je dois dire, c'est que je n'ai pas été déçu. Mieux, lire « Le Hobbit » a été un véritable enchantement, tant Tolkien maîtrise parfaitement deux choses essentielles : l'art du récit, pour nous tenir en haleine tout en ménageant des moments de calme et de répit, et un imaginaire puissant fondé sur des mythes européens, revisités à sa façon, pour nous offrir un pur moment d'évasion.

« Le Hobbit » est un roman parfaitement construit. C'est le récit de la quête d'une troupe d'aventuriers, qui cherchent à récupérer un gigantesque trésor volé et gardé par un dragon menaçant. On ne pourrait faire plus simple. Et pourtant, tout le génie de Tolkien va résider dans la façon dont il va raconter son histoire et comment il va la nourrir de personnages extraordinaires et de péripéties dangereuses.

Comment parler de ce livre sans évoquer la figure de Bilbo Sacquet (ou Baggins en anglais) ? C'est un drôle de petit personnage, un Hobbit, petit être qui n'aspire qu'au confort, à la prospérité et à la tranquillité. Il vit dans la Comté avec ses congénères, plus précisément dans une maison sous une colline, formée de galeries souterraines confortablement aménagées. Bilbo n'aime qu'une chose : la routine. Il tire fierté d'être parfaitement prévisible, rien ne saurait plus lui déplaire que d'être perturbé dans ses petites habitudes.

Ce qui est très fort, c'est qu'avec ce héros peureux et douillet, Tolkien semble s'adresser directement à nous, comme si c'est nous, lecteurs bien à l'abri chez nous, qui étions tout à coup plongés dans des aventures rocambolesques, à la place de ou avec Bilbo. Quoi de mieux que la figure d'un être simple et effacé, avec des défauts humains (mais aussi des qualités, nous le verrons) pour servir de fil conducteur, de passeur vers une histoire ? En cela, Tolkien maîtrise parfaitement son sujet.

Autre élément particulièrement réjouissant dans son roman, c'est la place du conteur dans le récit et l'humour omniprésent. Tolkien s'autorise (pour notre plus grande joie) de nombreux apartés, se moquant gentiment de ses personnages, mais aussi dévoilant en partie des péripéties qui auront lieu bien après, histoire de nous tenir en haleine. La façon dont Tolkien a construit son histoire et ses personnages révèle sa connaissance des contes, faisant du « Hobbit » une sorte de méta-conte, qui emprunte des sortes de passages obligés (la troupe d'amis aventuriers, la quête, le trésor, le dragon...) tout en créant sa propre mythologie.

Ce qui est très drôle par exemple, c'est le début, où les nains font irruption à l'improviste chez Bilbo. Car ce n'est pas un nain qui vient squatter, ni deux. C'est 13 nains qui arrivent les uns à la suite des autres, chacun avec son propre nom, qu'on aura d'ailleurs le plus grand mal à retenir. Bien entendu, Tolkien ne va pas s'attarder sur chacun des nains dans son récit, seulement sur certains. Mais cette idée de nombre presque incalculable de personnages est comme une boutade, presque une gentille caricature, tout en donnant naissance par ailleurs à une sorte de groupe homogène, comme une sorte de chœur antique qui agit comme un seul homme. Et le roman fourmille de trouvailles de ce genre.

Quant à la construction du récit, les péripéties vont s'enchainer une à une, avec quelques passages de pause, souvent des haltes chez des personnages amis. En gros, un chapitre = une séquence et un ensemble homogène de péripéties. Mais loin d'en faire quelque chose de linéaire, ce mode de narration va permettre à Tolkien de réaliser un récit initiatique, avec un danger toujours plus grand à surmonter, voyant ses personnages se transformer peu à peu au fil de leurs aventures. En cela, c'est peu dire que Bilbo va se révéler. D'être craintif et pleurnichard, il va devenir un véritable héros, LE véritable héros de ce récit. Et c'est tout à l'honneur de Tolkien, comme dans « Le Seigneur des Anneaux » d'ailleurs, de prouver que les êtres les plus humbles peuvent être les plus courageux.

Enfin, cette histoire ne serait pas ce qu'elle est sans l'imaginaire remarquable de Tolkien. Il n'a pas son pareil pour créer des personnages dotés d'une aura, pleins de mystère et souvent malicieux. A l'image, par exemple du célèbre Gandalf, toujours aussi fascinant, de Beorn et bien sûr du dragon Smaug. Mais il est aussi particulièrement doué pour créer des lieux merveilleux et des ambiances. Le plus bel exemple est pour moi le passage dans la forêt de Mirkwood, avec ces péripéties (dont je ne dirai rien) qui nourrissent particulièrement l'imagination. A ce titre, rien ne vaut un livre pour rêver les yeux ouverts.

Maintenant j'ai hâte d'une chose : voir comment Peter Jackson a mis en image ce récit. Je sais bien que je ne dois pas m'attendre à grand chose de réussi, déjà que réaliser 3 films pour un livre de cette taille démontre que c'est surtout l'appât du gain qui est aux commandes. Mais il y a certains passages, notamment celui de Mirkwood dont je parlais, qu'il me tarde de voir représentés à l'écran, même si fort heureusement je me suis déjà fait mentalement une image.

Dans tous les cas, je ne peux que vous recommander la lecture de ce merveilleux ouvrage, qui semble avoir été fait pour être lu au coin du feu avec un bon chocolat chaud, ou déclamé à une assemblée jeune ou moins jeune, avec un ton enjoué et mystérieux à la fois... Comme tout conte qui se respecte !

[4/4]

dimanche 29 septembre 2019

« Sur la route de Madison » (The Bridges of Madison County) de Clint Eastwood (1995)

    On savait Clint Eastwood philosophe à ses heures perdues, tant certains de ses films se font méditatifs et réfléchis, derrière le vernis parfois envahissant de la violence. Ici, le cinéaste américain nous prend à contrepied. Il délaisse ses héros vengeurs et taciturnes pour nous offrir un drame terriblement romantique.

Mais la grande force d'Eastwood, c'est qu'en reprenant une trame tout ce qu'il y a de plus convenue (en apparence), il déjoue un à un les clichés et autres chausse-trappes narratifs et visuels. S'il est vrai que tout récit est bâti autour d'une tension irrépressible, « Sur la route de Madison » est construit sur cette opposition entre deux personnages aux personnalités et aux histoires diamétralement opposées et complémentaires à la fois. Sur la tension d'un amour interdit et puissant, de rêves terriblement humains.

L'histoire est simple et forte à la fois. Francesca (sublime Meryl Streep) est une Italienne qui s'est mariée à un G.I. rencontré dans son pays natal. Elle l'a suivi en Amérique, dans l'Iowa et le comté de Madison, et a fondé avec lui une famille de deux enfants. Elle semble tout avoir pour être heureuse, mais son mari un peu rustre, bien qu'aimant, et ses enfants distants à mesure qu'ils grandissent ne parviennent à la satisfaire totalement. Elle avait d'autres rêves, et manifestement son mari n'a pas su les lui offrir.

Quand arrive dans la région un photographe du National Geographic, Robert Kincaid (formidable Clint Eastwood), un baroudeur venu photographier les ponts du comté de Madison (d'où le titre original en anglais). Il s'égare et fait ainsi la rencontre de Francesca, alors que son mari et ses enfants sont partis pour quatre jour à une foire agricole dans l'Illinois. Peu à peu, Robert et Francesca s'apprivoisent, et tombent amoureux fous l'un de l'autre.

La grande force de ce film est la finesse avec laquelle Eastwood filme ses personnages évoluer. Leurs sentiments s'intensifient peu à peu, tout se joue dans les gestes, les regards. Au début, nos deux personnages restent avec la distance qui sied à la condition de femme mariée de Francesca (on est alors dans l'Amérique des années 60). Puis ils basculent progressivement dans un amour enflammé, tant ils semblent faits l'un pour l'autre, chacun complétant l'autre et venant lui apporter ce qui lui manquait.

Mais si Eastwood réalisateur mérite des louanges, c'est véritablement Meryl Streep et le Clint Eastwood acteur qui font du film un chef-d’œuvre. Le jeu de Meryl Streep est très naturel et nuancé, il sied parfaitement à son personnage complexe. Francesca est en effet de culture européenne et se sent déracinée aux États-Unis, où peu de gens savent placer l'Italie sur une carte. Robert quant à lui connaît l'Italie et même la ville de naissance de Francesca. Avec son expérience aux quatre coins du monde, non seulement il est le plus à même de lui rappeler un passé aimé, mais aussi de l'ouvrir à des destinations incroyables dont elle ne peut que rêver, elle qui est assignée à résidence pour s'occuper des animaux de la ferme et de sa famille.

Robert, quant à lui, est un homme libre, divorcé, sans attaches et qui en même temps aime les gens qu'il rencontre lors de ses voyages. C'est à la fois un homme seul et constamment entouré, avec des amis partout dans le monde. Eastwood sert à merveille la complexité et la finesse de son personnage, galant et cultivé. C'est peut-être sa meilleur performance d'acteur, du moins parmi celles que j'ai vues jusqu'à présent, tant c'est un modèle de subtilité. Il rend son personnage terriblement attachant...

Le thème du film, la magnifique façon dont il est traité, l'interprétation extraordinaire, tout cela donne à cette expérience cinématographique une profondeur et une intensité saisissantes, amenant le spectateur a réfléchir à sa propre vie, rien que ça. Alors que l'on suit nos deux héros, la philosophie de la vie et la conception de l'homme et de la femme qui sont ainsi dessinées, en intégrant toute la complexité de l'existence humaine et ce qu'elle a de meilleur, nous emplit d'un bonheur certain. 

De toute évidence, un très très beau film, que je ne peux que recommander.

[4/4]

dimanche 18 août 2019

« L'Impératrice Yang Kwei-Fei » (Yōkihi) de Kenji Mizoguchi (1955)

    Une fois de plus Kenji Mizoguchi réalise avec « L'Impératrice Yang Kwei-Fei » un long métrage impressionnant de maîtrise, porté par la subtile interprétation de Machiko Kyô, de Masayuki Mori et, chose nouvelle, une pellicule en couleurs. Esthétiquement parlant, on retrouve ainsi la rigueur de la composition du plan commune à tous les films du japonais, et l'on peut découvrir en plus son talent à harmoniser les teintes, nuancées à l'infini. Pour ce qui est de ses qualités visuelles « L'Impératrice Yang Kwei-Fei » vaut donc largement le détour.

Mais il est tout aussi intéressant quant à son intrigue et aux thèmes qui le traversent. Si Mizoguchi s'est singulièrement éloigné de la vérité de l'histoire de l'empereur Xuan Zong et de Yang Guifei (en réalité bien moins héroïque que dans le film), il en a fait une tragédie remarquable, à l'image de ses « Amants Crucifiés », s'achevant avec la même mélancolie, étrangement sereine malgré une issue des plus funestes.

Là encore il est question d'amour impossible, de féminité asservie, de rites étouffants ou encore de dilemme entre vie publique et privée. Mais ce qui frappe davantage, c'est cette figure de l'artiste incarnée par l'empereur, profondément ambigüe : il est peut-être l'homme qui doit le plus avoir les pieds sur terre, au vu des immenses responsabilités qui lui incombent, et pourtant il ne rêve que d'ailleurs, d'art et de beau. Ce paradoxe matérialisé par son caractère indécis va peu à peu l'isoler de tout, et de la politique et de la beauté qui lui donnait la force de vivre, et ce aux dépens de son entourage, surtout de sa bien-aimée.

Le tableau que peint Mizoguchi de cette Chine féodale et de cet idéal artistique est donc particulièrement pessimiste, mais pour autant ne verse jamais dans le pathos, préférant une retenue des sentiments bien plus troublante qu'une tristesse exacerbée et non équivoque. « Les Contes de la Lune Vague après la Pluie » ne sont pas très loin, et « Yang Kwei-Fei » apparaît comme un parfait condensé de l’œuvre de Mizoguchi. Il ne s'agit certes pas de son long métrage le plus fort, mais de l'un des plus harmonieux et des plus maîtrisés. Un film magnifique.

[4/4]