jeudi 12 mars 2026

« Le Gâteau du président » (Mamlaket al-qasab) d’Hasan Hadi (2026)


Le réalisateur Hasan Hadi place le cinéma irakien sur la carte mondiale du septième art, avec éclat. Pour un premier long métrage, « Le Gâteau du président » est très maîtrisé, aussi bien esthétiquement que scénaristiquement. Certes, les péripéties, nombreuses et surprenantes, peuvent sembler très (trop) écrites. En même temps, elles paraissent réalistes dans cet Irak des années 1990, complètement détruit par Saddam Hussein, qui spolie son peuple en se gavant, et par les Américains qui bombardent le pays sans se préoccuper de tuer et d’estropier des civils.

« Le Gâteau du président » est donc une sorte de quête initiatique qui va mal tourner, la vie pour des enfants dans ce pays et à cette période étant particulièrement terrible… La petite Lamia et son ami Saeed vont se confronter à la dure réalité de leur pays et de sa société patriarcale et corrompue. La majorité des adultes qu’ils vont croiser vont chercher à les voler, les tromper, les exploiter… voire pire encore. Heureusement que de temps en temps ils vont rencontrer des personnes bonnes, mais elles paraissent bien rares, dans un Irak du chacun pour soi et de la débrouille.

A ce titre, « Le Gâteau du président » est à la fois une fable, un conte social, à l’image du cinéma d’Abbas Kiarostami ou des débuts de Jafar Panahi. Mais il a aussi un ton humoristique corrosif, qui dénonce les pires travers et vices des êtres humains (surtout les hommes), sans trop en montrer mais en étant assez éloquent, ce qui peut rappeler certains aspects de l’art d’un Saeed Roustaee. Néanmoins si ce dernier peut parfois être qualifié de quasi misanthrope, Hasan Hadi conserve une part d’espoir et se range plutôt du côté des humanistes, mais des humanistes pessimistes et qui ont la rage de vivre dans un pays détruit par les puissants, qu’ils soient locaux ou étrangers.

Car le fil conducteur de ce long métrage reste cette demande de confectionner un gâteau pour Saddam Hussein, dont beaucoup de portraits bien kitsch sont souvent à l’écran, alors que le pays et ses habitants sont dans la misère, signe de son omniprésence et de sa mainmise sur le pays, les corps et les esprits. En témoignent les nombreuses séquences où la foule, d’élèves ou de passants dans la rue, scande le nom de Saddam en le couvrant de louanges. Or cette quête autour de ce gâteau et de ses précieux ingrédients paraît bien dérisoire et ironique, tandis que le dictateur vit dans l’ultra luxe, le sourire aux lèvres (voir le dernier plan, saisissant).

Au total, au-delà de ce scénario bien ficelé, qui dit beaucoup de l’Irak des années 1990, ce qui frappe aussi dans ce long métrage ce sont ces images incroyables de cette région du monde, sublimées par la magnifique photographie de Tudor Vladimir Panduru. Je pense notamment à cette zone des marais de Mésopotamie, où des Irakiens vivent dans des maisons flottantes ou sur pilotis, sur l’eau et au milieu des roseaux. Il y a des passages à tomber par terre de barques conduites le jour, sous un soleil éclatant, ou la nuit, éclairées par des lanternes lumineuses, dans une obscurité d’un bleu profond.

Un autre aspect qui m’a positivement surpris, c’est la grande liberté de ton du cinéaste, parfois vraiment osée, dans un pays qui reste musulman et plutôt traditionnel semble-t-il, même si la conception de l’Islam semble y être moins rigide que dans d’autres pays du Moyen Orient. Il y a des séquences surréalistes, drôles et assez sordides, je pense à celle du boutiquier et à celle du cinéma, qui marchent sur des terres inconnues dans le cinéma iranien, si l’on se réfère à un type cinéma relativement proche culturellement et géographiquement.

Dans tous les cas, « Le Gâteau du président » est une grande et belle réussite. Sa Caméra d’Or et son Prix du Public de la Quinzaine des Cinéastes à Cannes semblent tout à fait mérités, tant c’est un long métrage qui allie ambition visuelle et narrative, audace de ton, maîtrise de bout en bout, et récit fort et touchant. Je ne peux que vous inciter à aller le découvrir en salle si ce n’est pas déjà fait, le meilleur endroit pour le regarder, afin de profiter de ses très belles prises de vues, dans un format façon Cinémascope, aux couleurs resplendissantes. Vous pourrez également profiter de sa bande son chaleureuse et de sa musique, où l’oud est très présent, renvoyant à des millénaires de civilisation passée, conférant à ce long métrage une grande profondeur et un côté foncièrement attachant.

[3/4]

mercredi 11 mars 2026

« Il n’y aura plus de nuit » d’Eléonore Weber (2021)


Voilà un film marquant et très intelligent sur la guerre contemporaine, dont les aspects technologiques renforcent la déshumanisation et déresponsabilisent les militaires, notamment les Occidentaux, en partant d'images aériennes tirées des guerres en Irak et en Afghanistan, dans les années 2000.

Eléonore Weber, en interrogeant en parallèle un militaire français, qui commente ces images produites par l'armée américaine, questionne le regard et l'approche des soldats face à ces images qui montrent trop ou pas assez, mais qui permettent rarement d'avoir une vue juste et objective de ce qui est filmé. Et on le comprend bien vite, difficile pour notre militaire français de se remettre en question, et de remettre en question ses camarades et l'armée en général.

Pour autant, avec « Il n’y aura plus de nuit », Eléonore Weber ne livre pas un film à charge, et montre que les militaires sont tributaires des technologies, forcément bancales dans leur restitution d'une image « vraie » et « fidèle » à la réalité, surtout quand la distance est grande. C'est là qu'ils doivent mener un travail d'interprétation et d'analyse des images, pour pouvoir ensuite prendre une décision : tirer sur leurs cibles, attendre, partir de la zone...

Mais là où ce film est très fort, c'est qu'il nous met, nous spectateurs, dans la peau de ces soldats face à ces images. Et nous, à leur place, dans leur situation, qu'aurions-nous fait ? Cet homme qui porte un objet sur son épaule, est-ce un râteau ou un fusil ? Est-ce un paysan inoffensif ou un combattant ? Faut-il tirer, observer, ou s’échapper ? Malgré la technologie déjà très avancée à l’époque, les prises de vues ne permettent pas toujours, et même assez rarement, de trancher avec certitude.

C’est là qu’entrent en jeu deux dimensions parfois opposées : l’expérience et le préjugé. Par expérience, les soldats peuvent tenter d’anticiper ce qu’ils voient et les actions de la cible. Mais il y a aussi beaucoup de préjugés, du genre : « ce sont tous des combattants portant une arme ». Le risque de se tromper est assez grand, et ce qui est terrible, c’est que dans le doute, les militaires préfèrent tirer. Ça peut parfois leur sauver la vie, mais ça peut conduire aussi à des assassinats injustifiés et à des bavures horribles. Comme dans cette séquence où un groupe de civils est abattu par un hélicoptère américain, parce que l’une des victimes est journaliste, et que les soldats ont pris son trépied d’appareil photo pour une arme…

Ces prises de vues, qui altèrent la réalité, car parfois prises de nuit et toujours à travers l’objectif déformant d’une caméra, nous ramènent aussi au jeu vidéo. On a parfois l’impression, en effet, d’être dans un jeu vidéo, comme si tout ce qu’on voit était irréel et sans conséquences. Or la vie de personnes bien réelles est en jeu (c’est le cas de le dire) ! Ce type de guerres technologiques a donc des conséquences qui dépassent l’entendement, car en appuyant sur un bouton, on peut provoquer la mort de dizaines, de centaines, voire de dizaines de milliers de personnes (ou même encore plus), selon le type d’arme utilisée, sans pour autant que le tireur soit directement impacté… Si ce n’est par des procédures judiciaires a posteriori, dont beaucoup n’aboutissent pas, donnant aux militaires un sentiment d’impunité.

« Il n’y aura plus de nuit » est donc vertigineux… Il nous amène à nous poser des questions essentielles sur les guerres d’aujourd’hui, sur l’éthique et la morale de nos sociétés et de nos militaires, et des gardes fous que l’on devrait mettre en place, même si le sujet est compliqué et que le film ne donne pas forcément de pistes pour y répondre. 

En tout cas, par un côté méta, ce film questionne notre rapport aux images, quelles qu’elles soient. Jusqu’à nous mener au rêve, ou au cauchemar, avec des lunettes/caméra de vision nocturne qui éclairent la nuit comme en plein jour, restituant quasi parfaitement les couleurs réelles. Le seul indice qui démontre qu’on est bien la nuit, ce sont ces étoiles qui brillent dans le ciel. Ces images sont magnifiques… mais aussi terribles. Que restera-t-il de notre monde lorsqu’on ne saura plus distinguer le jour de la nuit, et que pour autant les images ne nous révèleront pas toute la réalité, dans son irréductible complexité ?

[3/4]

lundi 9 février 2026

« Aucun autre choix » (어쩔수가없다) de Park Chan-wook (2026)


Première grosse déception de l'année. Je pensais que Park Chan-wook s'était un peu calmé et qu'il était enfin arrivé à une maturité artistique pleine de promesses de bons, voire de grands films à venir, après un « Decision to leave » magistral, que j'avais beaucoup aimé. Il n'en est rien. Le cinéaste coréen retombe dans ses travers et nous livre un film boursouflé et grand-guignolesque avec « Aucun autre choix ». La satire virulente contre le capitalisme, poussant les travailleurs à lutter les uns contre les autres plutôt qu'à s'allier, et détruisant les vies humaines, les villes et la nature, part d'une bonne intention. Mais le traitement est beaucoup trop outré pour convaincre. Park Chan-wook ne sait jamais sur quel pied danser, entre film politique et social (ce qu'il n'est pas assez), comédie délirante à l'humour noir, ou chronique d'une famille dysfonctionnelle, sujet récurrent dans le cinéma coréen.

Certes, le réalisateur prend le temps de montrer à quel point la quête de Man-soo (impeccable Lee Byung-hun) est insensée et dérisoire. Ce dernier, licencié d’une entreprise qui fabrique du papier, tente de postuler pour une entreprise concurrente. Problème : il y a déjà plusieurs candidats très expérimentés en lice. Man-soo décide donc de les éliminer un à un pour obtenir le poste. « Aucun autre choix » va suivre l’anti-héros dans ses différentes tentatives, et l’on va vite se rendre compte qu’il est un bien piètre assassin. D’autant que ses victimes lui ressemblent beaucoup par leur situation personnelle et sociale, c’est donc terriblement ironique de le voir tuer ses semblables alors qu’ils pourraient ensemble trouver un moyen de gagner leur vie de façon honnête, décente, en mettant en œuvre leurs qualités et leurs compétences. Bien sûr, c’est un moyen pour Park Chan-wook de montrer à quel point le capitalisme dévore les travailleurs, dans une Corée du Sud où la société et le monde économique sont particulièrement violents et sans pitié.

Mais pour cela, le cinéaste passe par plein de circonvolutions et appuie le propos sans grande subtilité, alors qu’on comprend très rapidement les enjeux. Ainsi, le film s'enlise dans des longueurs rédhibitoires et épuisantes, Park Chan-wook se perdant dans des sous-intrigues sans grand intérêt. Aucun autre choix souffre d'un manque criant d'efficacité, il y a au moins 30-45 minutes, voire même 1h en trop sur les 2h20 que dure le long métrage. Et ce qui est décevant, c’est que le réalisateur ne développe pas outre mesure son propos. Il préfère passer du temps sur des scènes tragi-comiques drôles et improbables plutôt que de développer une réflexion qui amènerait ses concitoyens à remettre en cause le système économique en place. Oui, il montre un homme et sa famille déclassés, qui risquent de tout perdre, mais il s’attarde sur des conséquences fantasques plutôt que de réfléchir aux causes et à comment y remédier.

Alors certes, le film est souvent drôle, ce qui fait qu'il est divertissant, mais il est beaucoup trop long pour ce qu'il a à dire, si bien que la séance m'a été pénible, ne voyant pas ou le cinéaste coréen voulait en venir, d'autant que sa mise en scène kitsch n'aide pas à savourer le temps qui passe... Les mouvements de caméra sont particulièrement voyants et grossiers, et la photographie, virant sur le rose à plusieurs reprises, avec des effets visuels outranciers, est à l’opposé de la finesse de celle de « Decision to leave ». Bref, « Aucun autre choix » est un gros plantage qui me fait relativiser l'engouement que j'avais éprouvé pour le cinéma de Park Chan-wook après avoir découvert ces dernières années les deux pépites que sont « JSA » et « Decision to leave ». Deux grands films qui surnagent dans une filmographie très inégale...

[2/4]