samedi 31 janvier 2026

Critique du film « Ivan » (Іван) d’Oleksandr Dovjenko (1932)


Film de commande à des fins de propagande, visant à célébrer les 15 ans de la Révolution d'Octobre, « Ivan » peut être divisé en deux parties.

La première démontre tout le génie d'Oleksandr Dovjenko : c'est un poème cinématographique mêlant lyrisme et avant-garde, qui met en scène le ballet des machines et des corps des ouvriers lors de la construction d'un barrage gigantesque, au son d'une magnifique musique. Dovjenko filme des gestes gracieux ou puissants, des constructions vertigineuses, l'alliance de l'effort humain et de l'acier. Il use même d'un montage audacieux, alternant entre subtiles variations d'un même plan, échos visuels et répétitions par associations d'idées à la Eisenstein, pour mieux appuyer son propos.

Ce sont des moments particulièrement grisants, dignes de ce grand chef-d'œuvre qu'est « La Terre », le film phare du cinéaste ukrainien. Ajoutons à cela que Dovjenko fait preuve d'humour, évitant la célébration lisse et compassée de l'homme et de la société soviétiques. Il manifeste d'ailleurs beaucoup de tendresse envers les personnes rebelles à l'idéologie communiste et tire-au-flanc, reflet sans doute de sa propre personnalité profondément unique et de ses origines paysannes. 

Hélas, après une courte séquence burlesque très réussie, mi cauchemardesque mi délirante, au milieu du long métrage, le film s'enlise, durant la deuxième partie, dans la mise en images de la dialectique et de l'idéologie soviétiques, à grand renfort d'homme nouveau, de stakhanovisme ou de dénonciation de son père pour le bien et la gloire du communisme. Outre que cette partie est assez médiocre et honteuse sur le fond, formellement elle est plombée par des lenteurs rédhibitoires et un montage complètement charcuté, ce qui fait qu'on ne comprend plus grand chose...

Je connais mal Oleksandr Dovjenko, mais d'après le peu que je sais, son film « Ivan » semble être le reflet de la tension qui a toujours habité ce réalisateur, entre liberté totale, foncière indépendance d'esprit et génie artistique d'un côté ; et de l'autre soumission profonde à Staline et à l'idéologie soviétique, en mettant son talent au service d'une propagande assez détestable et hypocrite, qui a fait tant de mal et brisé tant de vies.

Pour autant, en raison de cette première partie extraordinaire, je ne peux que saluer Dovjenko et son « Ivan », démontrant qu'il fut certes un cinéaste ambigu et trouble, mais aussi un artiste incontournable, qui a inspiré rien moins que des génies comme Andreï Tarkovski, Sergueï Paradjanov ou Larissa Chepitko, qui furent ses élèves. C'est dire son importance essentielle et incontestable dans l'histoire du cinéma et de l'art.

[3/4]

dimanche 18 janvier 2026

« L’Engloutie » de Louise Hémon (2025)


Pour un premier long métrage de fiction, Louise Hémon nous propose une belle et forte proposition de cinéma. Sur la base des écrits de ses aïeux, elle nous plonge dans un hameau perdu des Alpes fin 1899, alors que la France et le monde s'apprêtent à basculer dans le 20e siècle. Dans ce village reculé, Mademoiselle Aimée Lazare (tout un programme) arrive comme institutrice, mais voit bien vite les habitants locaux se méfier. Aimée se heurte aux coutumes et aux superstitions locales, tout en sentant poindre le désir charnel en elle.

« L'Engloutie » est un film riche et dense sur le fond, qui bénéficie d'une magnifique photographie, en lumière naturelle, tirant pleinement parti de la montagne hostile et des grandes étendues de neige, ou d'intérieurs d'époque bien reconstitués, éclairés à la bougie. En cela, ce long métrage a une identité visuelle incontestable, qui émerveille.

C'est sur l'écriture que « L'Engloutie » déçoit. Louise Hémon veut traiter trop de thématiques, et va trop vite dans le récit, n'arrivant pas complètement à faire vivre et à rendre crédible ses personnages. Pour son film, ses influences sont multiples, de « Jour de Colère » de Carl Theodor Dreyer à « La Chevauchée des Bannis » d'André de Toth. Des références de premier ordre, dont on retrouve l'écho ici, sans que Louise Hémon parvienne à se hisser à leur niveau. Il manque à ce film du liant et surtout un sens de la dramaturgie plus prononcé. On devrait avoir peur pour ses personnages à certains moments, ressentir de l'angoisse ou de l'exaltation. Or les péripéties sont trop vite désamorcées par une narration un peu trop erratique.

Toutefois, ce long métrage dispose de qualités indéniables. En plus de son aspect visuel très réussi (bravo à la belle photographie de Marine Atlan et aux décors plus vrais que nature d’Anna Le Mouël), citons Galatea Bellugi, convaincante en jeune institutrice à fort caractère, qui se découvre au contact de cette population rurale. Il faut aussi évoquer le travail musical d’Emile Sornin, qui s’inspire des musiques d’Ennio Morricone, « L’Engloutie » étant de l’aveu même de Louise Hémon (très intéressante en interview) une sorte de western à la française. Emile Sornin signe une bande son qui fait la part belle aux musiques traditionnelles d’époque, avec une pointe de dissonance et de modernité pour rendre le tout étrange et fascinant. La direction des autres acteurs, professionnels et majoritairement non professionnels, est à mettre au crédit de la cinéaste.

En somme, Louise Hémon parvient à réaliser un film original, une sorte de reconstitution ethnographique mêlée de fantastique, réussie sur cet aspect. Mais il s’agit de son premier long métrage de fiction, et ça se ressent, l’écriture n’est pas assez aboutie pour faire de « L’Engloutie » le grand film qu’il aurait pu être. Sans doute est-il aussi trop sage par certains aspects. Pour autant, il s’agit d’un brillant premier essai, qui incite à suivre avec attention le parcours à venir de cette jeune cinéaste prometteuse.

[2/4]

samedi 10 janvier 2026

« Elle entend pas la moto » de Dominique Fischbach (2025)


Sacré film que voilà... Préparez-vous à verser régulièrement des larmes... Dominique Fischbach filme le parcours d'une famille hors norme, qu'elle accompagne avec sa caméra depuis 25 ans. Réalisatrice d'abord pour l'émission documentaire culte « Strip-tease », c'est à cette occasion qu'elle fait la connaissance de Manon et Maxime, deux enfants sourds profonds, de leur grande sœur Barbara, parfaitement entendante, tout comme leurs deux parents également entendants Laurent et Sylvie. On sent que Dominique Fischbach connaît bien la famille et a toute sa confiance, car tout en restant pudique, sa caméra capte leurs joies et leurs drames, en allant en profondeur dans ce qu'ils vivent et éprouvent.

On ne peut qu'être admiratif, comme l'est la cinéaste, de la personnalité et du parcours de Manon Altazin. Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir après la projection, en me renseignant, tout ce qu'elle a fait et surmonté ! On en a un bon aperçu dans le film, quelle femme ! Ses parents et sa sœur sont aussi formidables en ayant fait de leur mieux pour aider Manon et son frère Maxime. Mais le film prend une autre dimension justement quand on comprend mieux le parcours de Maxime, qui lui n'a pas eu le soutien de l'Education Nationale qu'a pu avoir Manon, à la suite de la fermeture des établissements dans lesquels elle avait pu bénéficier d’un accompagnement adapté. Maxime est également plus fragile, il n'a pas la force de caractère de sa grande sœur.

Dominique Fischbach reprend une esthétique façon « Strip-tease », épurée au possible : pas de voix-off, pas de sous-titres. Juste les images, cette famille et leurs proches, leurs voix, et un accompagnement musical discret mais chaleureux. Cette simplicité formelle limite forcément un peu la portée du film, mais la qualité de la photographie et l’écriture compensent : les images sont bien cadrées, la couleur est soignée. Le propos est très riche et bouleversant. Et le montage est efficace, avec un rythme organique, tout en jouant avec des échos visuels et des moments de respiration. De toute évidence, Dominique Fischbach honore cette famille en livrant un long métrage accompli, simple et beau. De toute façon le sujet est tellement fort, que ce film est un uppercut et nous marque immédiatement, restant dans notre tête longtemps après la séance.

Dominique Fischbach réalise un documentaire qui nous permet à nous autres entendants ou « valides » de plonger dans la vie de personnes sourdes : par moments elle tente même de restituer ce qu’ils entendent par la bande son du long métrage. Surtout, elle les laisse prendre la parole. Avec sa maturité de femme de 35 ans et de maman, Manon a du recul sur son parcours et sur ce qui aurait pu être mieux fait peut-être, par sa famille et surtout par l’Etat, cruellement déficient. Elle montre aussi que l’on peut être en situation de handicap, et arriver à vivre une belle vie, même si c’est très difficile et que cela demande un combat de tous les jours. Mais aussi que le handicap reste une fragilité complexe et profonde, et que tout le monde n’arrive pas à le surmonter. Être porteur de handicap nécessite de l’aide. L’être humain ne peut absolument pas vivre seul, il en est de même pour les personnes sourdes, qui ont besoin d’être accompagnées pour grandir, vivre en société et dans notre monde urbain et aux technologies parfois très utiles, parfois excluantes.

« Elle entend pas la moto » (magnifique titre) est une belle leçon de vie, celle d’une famille unie et de Manon, une femme qui a repoussé ses limites et les limites de son handicap. Leur témoignage, qui arrive jusqu’à nous grâce à la réalisatrice Dominique Fischbach, nous permet de réfléchir sur nos fragilités et celles des autres personnes que l’on croise dans sa vie. Il y a toutes sortes de handicaps, visibles ou pas, graves ou légers, mais tous ont un impact sur les personnes qui les subissent dans leur chair. Et ce genre de film œuvre à davantage de compréhension entre tous, ce qui est précieux à notre époque où l’on a de plus en plus de mal à s’écouter, à chercher à se comprendre et à créer des ponts entre les êtres humains. Puisse ce film faire bouger également la société, nos hommes et femmes politiques et toutes les organisations défaillantes, de l’Education Nationale en passant par les entreprises et autres employeurs, ou encore les fédérations sportives et les structures culturelles. Vivre avec un handicap, c’est l’affaire de tous et toutes, ça ne peut être surmonté qu’à plusieurs.

[3/4]