lundi 9 février 2026

« Aucun autre choix » (어쩔수가없다) de Park Chan-wook (2026)


Première grosse déception de l'année. Je pensais que Park Chan-wook s'était un peu calmé et qu'il était enfin arrivé à une maturité artistique pleine de promesses de bons, voire de grands films à venir, après un « Decision to leave » magistral, que j'avais beaucoup aimé. Il n'en est rien. Le cinéaste coréen retombe dans ses travers et nous livre un film boursouflé et grand-guignolesque avec « Aucun autre choix ». La satire virulente contre le capitalisme, poussant les travailleurs à lutter les uns contre les autres plutôt qu'à s'allier, et détruisant les vies humaines, les villes et la nature, part d'une bonne intention. Mais le traitement est beaucoup trop outré pour convaincre. Park Chan-wook ne sait jamais sur quel pied danser, entre film politique et social (ce qu'il n'est pas assez), comédie délirante à l'humour noir, ou chronique d'une famille dysfonctionnelle, sujet récurrent dans le cinéma coréen.

Certes, le réalisateur prend le temps de montrer à quel point la quête de Man-soo (impeccable Lee Byung-hun) est insensée et dérisoire. Ce dernier, licencié d’une entreprise qui fabrique du papier, tente de postuler pour une entreprise concurrente. Problème : il y a déjà plusieurs candidats très expérimentés en lice. Man-soo décide donc de les éliminer un à un pour obtenir le poste. « Aucun autre choix » va suivre l’anti-héros dans ses différentes tentatives, et l’on va vite se rendre compte qu’il est un bien piètre assassin. D’autant que ses victimes lui ressemblent beaucoup par leur situation personnelle et sociale, c’est donc terriblement ironique de le voir tuer ses semblables alors qu’ils pourraient ensemble trouver un moyen de gagner leur vie de façon honnête, décente, en mettant en œuvre leurs qualités et leurs compétences. Bien sûr, c’est un moyen pour Park Chan-wook de montrer à quel point le capitalisme dévore les travailleurs, dans une Corée du Sud où la société et le monde économique sont particulièrement violents et sans pitié.

Mais pour cela, le cinéaste passe par plein de circonvolutions et appuie le propos sans grande subtilité, alors qu’on comprend très rapidement les enjeux. Ainsi, le film s'enlise dans des longueurs rédhibitoires et épuisantes, Park Chan-wook se perdant dans des sous-intrigues sans grand intérêt. Aucun autre choix souffre d'un manque criant d'efficacité, il y a au moins 30-45 minutes, voire même 1h en trop sur les 2h20 que dure le long métrage. Et ce qui est décevant, c’est que le réalisateur ne développe pas outre mesure son propos. Il préfère passer du temps sur des scènes tragi-comiques drôles et improbables plutôt que de développer une réflexion qui amènerait ses concitoyens à remettre en cause le système économique en place. Oui, il montre un homme et sa famille déclassés, qui risquent de tout perdre, mais il s’attarde sur des conséquences fantasques plutôt que de réfléchir aux causes et à comment y remédier.

Alors certes, le film est souvent drôle, ce qui fait qu'il est divertissant, mais il est beaucoup trop long pour ce qu'il a à dire, si bien que la séance m'a été pénible, ne voyant pas ou le cinéaste coréen voulait en venir, d'autant que sa mise en scène kitsch n'aide pas à savourer le temps qui passe... Les mouvements de caméra sont particulièrement voyants et grossiers, et la photographie, virant sur le rose à plusieurs reprises, avec des effets visuels outranciers, est à l’opposé de la finesse de celle de « Decision to leave ». Bref, « Aucun autre choix » est un gros plantage qui me fait relativiser l'engouement que j'avais éprouvé pour le cinéma de Park Chan-wook après avoir découvert ces dernières années les deux pépites que sont « JSA » et « Decision to leave ». Deux grands films qui surnagent dans une filmographie très inégale...

[2/4]

samedi 31 janvier 2026

Critique du film « Ivan » (Іван) d’Oleksandr Dovjenko (1932)


Film de commande à des fins de propagande, visant à célébrer les 15 ans de la Révolution d'Octobre, « Ivan » peut être divisé en deux parties.

La première démontre tout le génie d'Oleksandr Dovjenko : c'est un poème cinématographique mêlant lyrisme et avant-garde, qui met en scène le ballet des machines et des corps des ouvriers lors de la construction d'un barrage gigantesque, au son d'une magnifique musique. Dovjenko filme des gestes gracieux ou puissants, des constructions vertigineuses, l'alliance de l'effort humain et de l'acier. Il use même d'un montage audacieux, alternant entre subtiles variations d'un même plan, échos visuels et répétitions par associations d'idées à la Eisenstein, pour mieux appuyer son propos.

Ce sont des moments particulièrement grisants, dignes de ce grand chef-d'œuvre qu'est « La Terre », le film phare du cinéaste ukrainien. Ajoutons à cela que Dovjenko fait preuve d'humour, évitant la célébration lisse et compassée de l'homme et de la société soviétiques. Il manifeste d'ailleurs beaucoup de tendresse envers les personnes rebelles à l'idéologie communiste et tire-au-flanc, reflet sans doute de sa propre personnalité profondément unique et de ses origines paysannes. 

Hélas, après une courte séquence burlesque très réussie, mi cauchemardesque mi délirante, au milieu du long métrage, le film s'enlise, durant la deuxième partie, dans la mise en images de la dialectique et de l'idéologie soviétiques, à grand renfort d'homme nouveau, de stakhanovisme ou de dénonciation de son père pour le bien et la gloire du communisme. Outre que cette partie est assez médiocre et honteuse sur le fond, formellement elle est plombée par des lenteurs rédhibitoires et un montage complètement charcuté, ce qui fait qu'on ne comprend plus grand chose...

Je connais mal Oleksandr Dovjenko, mais d'après le peu que je sais, son film « Ivan » semble être le reflet de la tension qui a toujours habité ce réalisateur, entre liberté totale, foncière indépendance d'esprit et génie artistique d'un côté ; et de l'autre soumission profonde à Staline et à l'idéologie soviétique, en mettant son talent au service d'une propagande assez détestable et hypocrite, qui a fait tant de mal et brisé tant de vies.

Pour autant, en raison de cette première partie extraordinaire, je ne peux que saluer Dovjenko et son « Ivan », démontrant qu'il fut certes un cinéaste ambigu et trouble, mais aussi un artiste incontournable, qui a inspiré rien moins que des génies comme Andreï Tarkovski, Sergueï Paradjanov ou Larissa Chepitko, qui furent ses élèves. C'est dire son importance essentielle et incontestable dans l'histoire du cinéma et de l'art.

[3/4]

dimanche 18 janvier 2026

« L’Engloutie » de Louise Hémon (2025)


Pour un premier long métrage de fiction, Louise Hémon nous propose une belle et forte proposition de cinéma. Sur la base des écrits de ses aïeux, elle nous plonge dans un hameau perdu des Alpes fin 1899, alors que la France et le monde s'apprêtent à basculer dans le 20e siècle. Dans ce village reculé, Mademoiselle Aimée Lazare (tout un programme) arrive comme institutrice, mais voit bien vite les habitants locaux se méfier. Aimée se heurte aux coutumes et aux superstitions locales, tout en sentant poindre le désir charnel en elle.

« L'Engloutie » est un film riche et dense sur le fond, qui bénéficie d'une magnifique photographie, en lumière naturelle, tirant pleinement parti de la montagne hostile et des grandes étendues de neige, ou d'intérieurs d'époque bien reconstitués, éclairés à la bougie. En cela, ce long métrage a une identité visuelle incontestable, qui émerveille.

C'est sur l'écriture que « L'Engloutie » déçoit. Louise Hémon veut traiter trop de thématiques, et va trop vite dans le récit, n'arrivant pas complètement à faire vivre et à rendre crédible ses personnages. Pour son film, ses influences sont multiples, de « Jour de Colère » de Carl Theodor Dreyer à « La Chevauchée des Bannis » d'André de Toth. Des références de premier ordre, dont on retrouve l'écho ici, sans que Louise Hémon parvienne à se hisser à leur niveau. Il manque à ce film du liant et surtout un sens de la dramaturgie plus prononcé. On devrait avoir peur pour ses personnages à certains moments, ressentir de l'angoisse ou de l'exaltation. Or les péripéties sont trop vite désamorcées par une narration un peu trop erratique.

Toutefois, ce long métrage dispose de qualités indéniables. En plus de son aspect visuel très réussi (bravo à la belle photographie de Marine Atlan et aux décors plus vrais que nature d’Anna Le Mouël), citons Galatea Bellugi, convaincante en jeune institutrice à fort caractère, qui se découvre au contact de cette population rurale. Il faut aussi évoquer le travail musical d’Emile Sornin, qui s’inspire des musiques d’Ennio Morricone, « L’Engloutie » étant de l’aveu même de Louise Hémon (très intéressante en interview) une sorte de western à la française. Emile Sornin signe une bande son qui fait la part belle aux musiques traditionnelles d’époque, avec une pointe de dissonance et de modernité pour rendre le tout étrange et fascinant. La direction des autres acteurs, professionnels et majoritairement non professionnels, est à mettre au crédit de la cinéaste.

En somme, Louise Hémon parvient à réaliser un film original, une sorte de reconstitution ethnographique mêlée de fantastique, réussie sur cet aspect. Mais il s’agit de son premier long métrage de fiction, et ça se ressent, l’écriture n’est pas assez aboutie pour faire de « L’Engloutie » le grand film qu’il aurait pu être. Sans doute est-il aussi trop sage par certains aspects. Pour autant, il s’agit d’un brillant premier essai, qui incite à suivre avec attention le parcours à venir de cette jeune cinéaste prometteuse.

[2/4]