dimanche 5 avril 2026

« Stand by Me » de Rob Reiner (1986)


Je savais que « Stand by Me » était un grand film, et même un film culte. Mais je ne m'attendais pas à être aussi touché par ce long métrage, qui est souvent drôle par ailleurs ! Ce qui est surprenant, c'est qu'il est tourné dans les années 1980, alors que je n'étais pas né, aux États-Unis qui plus est, et il se déroule dans les années 1950. A première vue, je n'ai donc pas grand-chose en commun avec cette œuvre...

Et pourtant... Rob Reiner restitue parfaitement l'esprit de l'enfance, même si elle se situe à une autre époque et à un autre endroit que la mienne. Bien sûr, je n'ai pas vécu exactement les mêmes choses que les jeunes héros de ce film. Mais en se plaçant à leur hauteur, et en brossant des personnages archétypaux mais avec une vraie profondeur, le cinéaste parvient à réaliser un film universel, toujours aussi pertinent en 2026, même pour le trentenaire que je suis. 

J'y ai retrouvé mes amitiés d'enfance, ces bêtises qu'on faisait, ces grands moments de rigolade et de jeu, mais aussi les aventures qu'on pouvait vivre, dans un sentiment de liberté inouï. Rob Reiner ajoute à cela des prises de vues magnifiques de l'Oregon, qui font de ce film un récit initiatique et une sorte de road movie inoubliable. 

Il faut dire aussi que le scénario, basé sur la nouvelle « The Body » de Stephen King, comporte une certaine gravité, tant la mort est présente dans le récit. Que ce soit par l'intrigue centrale, ou par l'histoire avec le grand frère de Gordie, qui est déchirante, notamment quant à son impact sur notre jeune héros. 

Ainsi, « Stand by Me » est profondément un récit d'apprentissage en ce que nos quatre pré-adolescents sont confrontés à la dureté de la vie, dans ses aspects les plus tristes, ce qui va les marquer pour toujours. Quand le film s'achève, ils ne sont plus du tout les mêmes qu'au début. Ils ont vraiment appris des choses sur le sens de la vie et ils ont mûri, peut-être davantage qu'un groupe d'adolescents plus âgés et particulièrement immatures qu'ils croisent plusieurs fois. 

« Stand by Me » est donc un film dense et multiple, avec plusieurs morceaux de bravoure (d'anthologie même) et séquences clés, nous faisant passer régulièrement du rire aux larmes. La réalisation de Rob Reiner est superbe, on retrouve son talent de conteur, qui aime déjouer les clichés et nous surprendre. Son récit, basé sur le scénario de Raynold Gideon et Bruce A. Evans (d'après Stephen King donc) est limpide et parfaitement mis en images. 

Ce film doit aussi beaucoup à son casting de jeunes acteurs, River Phoenix et Wil Wheaton en tête, mais aussi Jerry O'Connell, ou même John Cusack dans ses rares apparitions.

Ça faisait longtemps que je souhaitais voir ce film, sans savoir à quoi m'attendre. Je suis vraiment heureux d'avoir enfin pu le voir, en plus au cinéma, dans une belle copie restaurée. Et je sais que j'aurai beaucoup de plaisir à le revoir, aussi bien pour ses immenses qualités que pour les nouvelles choses que je vais y découvrir. Cette ressortie constitue un bel hommage à Rob Reiner, grand cinéaste et homme de conviction, décédé récemment dans d'horribles conditions. Merci pour tout Rob.

[4/4]

samedi 4 avril 2026

« Silent Friend » (Stille Freundin) d’Ildikó Enyedi (2026)


Avec « Silent Friend », Ildikó Enyedi démontre une nouvelle fois qu'elle est l'une des plus grandes cinéastes de notre époque. Son dernier film est une œuvre ample, ambitieuse et généreuse, particulièrement attachante.

Ce long métrage se déploie sur trois époques, avec trois esthétiques bien distinctes, nullement gratuites, épousant parfaitement le propos : le 35 mm en noir et blanc pour l'époque de Grete (Luna Wedler), en 1908, jeune femme aspirante scientifique, qui doit lutter pour faire sa place dans un monde d'hommes ; le 16 mm couleur pour les années 1970, où l'on suit Hannes, jeune étudiant en littérature amoureux d'une autre étudiante, Gundula, qui mène des expériences sur les plantes ; et le numérique pour dépeindre notre monde contemporain post-Covid, avec Tony (Tony Leung Chiu-wai), grand neuroscientifique qui tente de percer les mystères du cerveau humain.

« Silent Friend » a beau durer 2h30, on ne voit pas le temps passer, tant chaque minute qui s’écoule est d’une grande beauté et d’une grande harmonie, et procure un immense plaisir cinématographique. Ildikó Enyedi alterne entre les époques et les esthétiques avec un grand naturel, grâce à un montage organique d'une qualité exceptionnelle. Tout se fait en douceur, et les différentes époques se répondent par des échos visuels et auditifs, montrant qu'il existe une continuité entre ces personnages et ces moments éloignés dans le temps.

Pour ce qui est des images, chaque plan est minutieusement travaillé, réservant beaucoup de magnifiques séquences, notamment celles – étonnantes – où des ordinateurs matérialisent de façon visuelle les signaux électriques émis par les humains et les plantes. Mais au-delà de l'esthétique magnifique (ce travail sur la lumière et les couleurs !), c'est le propos qui impressionne et qui fascine.

Passionnée par les sciences depuis sa jeunesse, Ildikó Enyedi, comme dans son premier long métrage « Mon XXe siècle », établit des rapports et des connexions entre tous les êtres vivants et les différentes époques de l'histoire de l'humanité. Tout est lié, et nous sommes toutes et tous liés, semble dire la cinéaste hongroise. C'est valable aussi bien pour la nature que pour la culture : différentes nationalités et différentes langues coexistent dans ce film (comme dans la vraie vie), mais au-delà des différences, c'est bien une même humanité qui nous rassemble.

Toutefois, nous ne sommes pas les seuls à ressentir et à communiquer. Les plantes et les arbres le font aussi (vous ne verrez plus un géranium de la même façon :-)), ce qui montre la grande complexité, la grande richesse et la grande beauté du monde vivant.

Par-delà l'art, l'histoire et la science, Ildikó Enyedi nous offre une œuvre magnifique, pleine d'humanité et d'espoir, qui nous pousse à ouvrir les yeux face aux merveilles de notre monde, que l'on doit chérir et protéger. « Silent Friend » est une grande réussite, un film stimulant et inspirant, ressourçant même, qui nous aide à mieux comprendre et à mieux habiter notre monde. Autant dire que « Silent Friend » est un grand grand film, qu'on n'oubliera pas de sitôt. Merci Ildikó !

[4/4]

jeudi 12 mars 2026

« Le Gâteau du président » (Mamlaket al-qasab) d’Hasan Hadi (2026)


Le réalisateur Hasan Hadi place le cinéma irakien sur la carte mondiale du septième art, avec éclat. Pour un premier long métrage, « Le Gâteau du président » est très maîtrisé, aussi bien esthétiquement que scénaristiquement. Certes, les péripéties, nombreuses et surprenantes, peuvent sembler très (trop) écrites. En même temps, elles paraissent réalistes dans cet Irak des années 1990, complètement détruit par Saddam Hussein, qui spolie son peuple en se gavant, et par les Américains qui bombardent le pays sans se préoccuper de tuer et d’estropier des civils.

« Le Gâteau du président » est donc une sorte de quête initiatique qui va mal tourner, la vie pour des enfants dans ce pays et à cette période étant particulièrement terrible… La petite Lamia et son ami Saeed vont se confronter à la dure réalité de leur pays et de sa société patriarcale et corrompue. La majorité des adultes qu’ils vont croiser vont chercher à les voler, les tromper, les exploiter… voire pire encore. Heureusement que de temps en temps ils vont rencontrer des personnes bonnes, mais elles paraissent bien rares, dans un Irak du chacun pour soi et de la débrouille.

A ce titre, « Le Gâteau du président » est à la fois une fable, un conte social, à l’image du cinéma d’Abbas Kiarostami ou des débuts de Jafar Panahi. Mais il a aussi un ton humoristique corrosif, qui dénonce les pires travers et vices des êtres humains (surtout les hommes), sans trop en montrer mais en étant assez éloquent, ce qui peut rappeler certains aspects de l’art d’un Saeed Roustaee. Néanmoins si ce dernier peut parfois être qualifié de quasi misanthrope, Hasan Hadi conserve une part d’espoir et se range plutôt du côté des humanistes, mais des humanistes pessimistes et qui ont la rage de vivre dans un pays détruit par les puissants, qu’ils soient locaux ou étrangers.

Car le fil conducteur de ce long métrage reste cette demande de confectionner un gâteau pour Saddam Hussein, dont beaucoup de portraits bien kitsch sont souvent à l’écran, alors que le pays et ses habitants sont dans la misère, signe de son omniprésence et de sa mainmise sur le pays, les corps et les esprits. En témoignent les nombreuses séquences où la foule, d’élèves ou de passants dans la rue, scande le nom de Saddam en le couvrant de louanges. Or cette quête autour de ce gâteau et de ses précieux ingrédients paraît bien dérisoire et ironique, tandis que le dictateur vit dans l’ultra luxe, le sourire aux lèvres (voir le dernier plan, saisissant).

Au total, au-delà de ce scénario bien ficelé, qui dit beaucoup de l’Irak des années 1990, ce qui frappe aussi dans ce long métrage ce sont ces images incroyables de cette région du monde, sublimées par la magnifique photographie de Tudor Vladimir Panduru. Je pense notamment à cette zone des marais de Mésopotamie, où des Irakiens vivent dans des maisons flottantes ou sur pilotis, sur l’eau et au milieu des roseaux. Il y a des passages à tomber par terre de barques conduites le jour, sous un soleil éclatant, ou la nuit, éclairées par des lanternes lumineuses, dans une obscurité d’un bleu profond.

Un autre aspect qui m’a positivement surpris, c’est la grande liberté de ton du cinéaste, parfois vraiment osée, dans un pays qui reste musulman et plutôt traditionnel semble-t-il, même si la conception de l’Islam semble y être moins rigide que dans d’autres pays du Moyen Orient. Il y a des séquences surréalistes, drôles et assez sordides, je pense à celle du boutiquier et à celle du cinéma, qui marchent sur des terres inconnues dans le cinéma iranien, si l’on se réfère à un type cinéma relativement proche culturellement et géographiquement.

Dans tous les cas, « Le Gâteau du président » est une grande et belle réussite. Sa Caméra d’Or et son Prix du Public de la Quinzaine des Cinéastes à Cannes semblent tout à fait mérités, tant c’est un long métrage qui allie ambition visuelle et narrative, audace de ton, maîtrise de bout en bout, et récit fort et touchant. Je ne peux que vous inciter à aller le découvrir en salle si ce n’est pas déjà fait, le meilleur endroit pour le regarder, afin de profiter de ses très belles prises de vues, dans un format façon Cinémascope, aux couleurs resplendissantes. Vous pourrez également profiter de sa bande son chaleureuse et de sa musique, où l’oud est très présent, renvoyant à des millénaires de civilisation passée, conférant à ce long métrage une grande profondeur et un côté foncièrement attachant.

[3/4]