samedi 24 octobre 2026

« Le Corset » de Louis Clichy (2026)


Je savais que « Le Corset » était un très beau film, d'après ce que j'avais vu de sa bande annonce, mais je ne m'attendais pas à me prendre une telle claque. C'est tout simplement l'un des meilleurs dessins animés mondiaux des 5 dernières années, rien que ça. En raison d'immenses qualités. Tout d'abord son animation magnifique. Les images en aquarelle sont très belles, et le film regorge de séquences éblouissantes et grisantes. Louis Clichy livre un film très proche du meilleur du Studio Ghibli, oui oui.

Car en plus d'une esthétique très belle, « Le Corset » bénéficie d'une grande qualité d'écriture. Le scénario ne suit pas une trame convenue, il louvoie à l'image de notre Christophe qui penche un peu trop. On ne sait pas trop où le récit nous emmène, et on est régulièrement surpris. Et puis les personnages sont très bien écrits, à la fois crédibles et attachants. Avec notamment cette relation père-fils bouleversante car dysfonctionnelle. Je pense qu'on est beaucoup de garçons à avoir une relation filiale compliquée, avec une génération de pères « vieille école », qui plus est quand son père est agriculteur ou issu d'une famille d'agriculteurs, où le faire compte davantage que les relations humaines, et avec qui la communication est (très) difficile...

Il faut aussi saluer un humour très bien dosé, car pas envahissant ni stupide, contrairement à la majorité des films d'animation des 20 dernières années, y compris les Disney et Pixar (je mets bien sûr les Ghibli à part). Au contraire, l’humour intervient au bon moment, pour donner un peu de légèreté à un récit régulièrement touchant, tout en étant vraiment drôle. 

Et je ne m'attendais pas à trouver à la fois autant de poésie dans ce film, et une place aussi importante laissée à la musique... notamment au « Requiem » de Gabriel Fauré, immense pièce musicale qui figure parmi les plus grandes œuvres d'art jamais créées. Plusieurs passages du « Requiem » parsèment le film, où l’on voit notre héros apprendre l’orgue, sous le patronage d’un vieil organiste sympathique. Au sein des extraordinaires morceaux du « Requiem » ici présents, il y a bien sûr le plus sublime d’entre tous : le Pie Jesu, merveille parmi les merveilles. Il s’agit d’ailleurs ici de la version de référence ultime, celle dirigée par Philippe Herreweghe, chantée par la soprano Agnès Mellon, à la voix d’une pureté absolue. Autant dire que le film nous fait entrer dans une autre dimension, complètement transcendante…

Si l’on ajoute à cela l’environnement où grandissent le jeune Christophe et sa famille, à savoir les plaines agricoles de la Beauce, près de Chartres et de sa majestueuse cathédrale, un environnement très particulier où les champs de céréales s’étendent à perte de vue, écrasés par un ciel gigantesque, on est vraiment dans un film à l’atmosphère unique. Louis Clichy nous offre un film d’une grande beauté, très personnel (il porte lui-même un corset et est lui aussi fils d’un agriculteur beauceron), qui nous fait passer régulièrement des rires aux larmes.

L’animation française est en crise d’un point de vue économique : ce sont des métiers précaires et harassants. Mais pour ce qui est de l’inspiration et de la qualité artistique, la France est au sommet, après de grandes réussites récentes comme « Arco » d’Ugo Bienvenu (2025) ou « Sirocco et le Royaume des courants d'air » de Benoît Chieux (2023). Puisse-t-elle continuer à perdurer et même à se développer. Car année après année, je suis de plus en plus convaincu que la seule alternative sérieuse et artistiquement réussie au génial Studio Ghibli est bel et bien l’animation française, vu combien aux Etats-Unis des mastodontes comme Pixar et Disney sont toujours plus décevants… Après tout, c’est logique que le pays qui a donné naissance au merveilleux « Le Roi et l’Oiseau » de Paul Grimault redevienne incontournable, par sa capacité à mêler œuvres d’envergure, propos intelligent et poésie pure.

[4/4]

lundi 19 octobre 2026

« Instinct » d’Angèle (2026)


Triste ce qu'est devenue Angèle. Rien qu'en l’observant dans les médias et sur les réseaux sociaux on ne la reconnaît plus, le regard presque hagard, comme si sa carrière et sa vie lui échappaient... En mode pilotage automatique. Certes elle remplit des stades, elle est devenue une superstar, en France et à l’étranger, ce qui n’est clairement pas donné à tous les artistes musicaux francophones. Mais tout ça pour quoi ? Où est passée la chanteuse rigolote de « Brol », avec des chansons douces-amères, tantôt poétiques tantôt engagées et ironiques, à la fois maladroites mais attachantes, tout comme elle et sa belgitude ? Réécouter la première chanson de « Brol », La Thune, est assez cruel pour elle, quand on fait attention aux paroles et quand on compare l’Angèle des débuts à celle d’aujourd’hui… Et puis c’était un album avec pas mal de pépites, presque tout y était réussi, y compris les clips inventifs, drôles et décalés.

Alors je sais bien qu'on n'a pas à porter ses origines en bandoulière. Mais que reste-t-il de belge dans sa musique ? Rien, nada. Elle rejoint la liste de ces chanteuses de pop complètement formatée et insipide sans aucun intérêt... Dua Lupa est l’une de ses références avouées… Soit une énième diva pop sans personnalité artistique. C’est bien d’avoir une belle voix et des producteurs à la mode, mais pardon, la musique c’est beaucoup plus que ça. Et puis fallait-il aussi pour plaire au monde anglo-saxon chanter dans un français en mode yaourt, complètement incompréhensible ? Qu'elle chante uniquement en anglais, uniquement en français ou dans les deux langues, aucun souci, ce sont des choix tout à fait légitimes et indiscutables. Mais c'est quoi ce pseudo français inintelligible ? Et puis d'ailleurs c'est quoi ces paroles moches et complètement inintéressantes ?

Je savais qu'il allait être compliqué pour elle de garder l'originalité et la spontanéité de ses débuts. Dès son second album, « Nonante-Cinq », elle s'est perdue dans une pop mercantile et sans saveur... Et là avec « Instinct », elle atteint un point de non-retour... Finalement, c’est dans ses chansons plus simples et plus personnelles qu’on perçoit encore un fragile semblant d’âme et de pertinence, comme pour On verra, ou Je sais, dédiée à son père, lui aussi musicien et chanteur. 

Pour le reste, « Instinct » est un énième album de « musique urbaine », une sorte de fourre-tout de sonorités à la mode, déjà vue mille fois. Avec bien sûr une floppée de featurings, pour mieux masquer l’absence d’inspiration. Et là encore on déchante. Convoquer Soulwax, SebastiAn ou même la star indie US Caroline Polachek pour un tel résultat, c’est franchement décevant. Seul le titre What You Want avec Justice est passable. Mais il est lui aussi gâché par des paroles stupides. Car autre nouveau centre d’intérêt d’Angèle, son goût pour une sorte d’érotisme chic ringard, juste bon à émoustiller les adolescentes, sans rien dire d’intéressant… Pour tout dire, l’album est d’un goût douteux, à l’image de cette pochette assez laide…

Non vraiment, il n’y a plus grand-chose à sauver dans ce nouvel essai d’Angèle. J’ai appris qu’elle habitait maintenant à New York. Comme si c’était une fin en soi… Grand bien lui fasse. Tant qu’à évoquer un artiste belge (belgo-égyptien pour être précis) habitant lui aussi à New York et du même âge, je préfère évoquer le talentueux Tamino. Un extraordinaire chanteur, musicien et songwriter. Plongez-vous dans ses premier et troisième albums, respectivement intitulés « Amir » et « Every Dawn's a Mountain ». Voilà de la vraie musique et de la vraie poésie. Sinon je m’en vais réécouter « Brol » m’feye.

[1/4] 

dimanche 4 octobre 2026

« Cancel Me (I'm Tired) » de Fat Dog (2026)


Je m'attendais à être déçu avec ce second album de Fat Dog, au vu des singles assez moyens. Seul Call It What You Want était vraiment excellent... Mais c'est une chanson qu'ils jouent en concert depuis longtemps, donc ce ne fut pas une nouveauté pour moi. Or quelle ne fut pas ma déception de constater qu'une fois l'album complet dévoilé, Call It What You Want restait et de loin la meilleure chanson de ce disque...

On sent le groupe (très) fatigué, ce n'est pas un hasard si leur chanson Cancel Me (I'm Tired) et le titre éponyme de l'album en font état. Les paroles de cette chanson sortie plus tôt en single, et l’un des moments forts de l’album, sont pleines de rage et d’amertume, leur côté provocateur masquant mal un ras-le-bol généralisé. Il faut dire qu’après de longues tournées et plusieurs changements de line up, le groupe n'est plus que l'ombre de lui-même.

Fat Dog était par le passé un groupe foufou, à la fois bourrin, exubérant et inventif, mixant punk, électro et klezmer. Même si je n'aime pas toutes les chansons de leur premier album WOOF., la plupart comportaient plusieurs passages intéressants et originaux mélodiquement. Ici, les chansons se ressemblent toutes et ne sont guère entraînantes. Le chanteur et frontman Joe Love a beau continuer à hurler et à s'égosiller, le cœur n'y est plus.

J'ai été surpris de voir que leur concert le 31 octobre prochain à l'Elysée Montmartre n'est toujours pas complet. Le groupe a perdu de sa superbe et il semble qu'il ne soit plus autant attendu que par le passé. Le cap du deuxième album est toujours périlleux, et Fat Dog semble en avoir fait les frais. Espérons qu'ils arrivent à se ressaisir par la suite, qu'ils ne soient pas un beau mais éphémère feu de paille, qui nous aura bien fait vibrer, mais qui n'aura pas su installer une vraie et durable vision artistique.

[2/4]