« The Cruise », ou « La Croisière », fait partie de ces films ultra cultes ressorti des limbes de l'oubli pour notre plus grand bonheur. Premier long métrage de Bennett Miller (plus connu pour « Truman Capote » ou « Foxcatcher »), il s'agit d'un documentaire de 1h14 qui suit Timothy « Speed » Levitch, guide complètement fantasque et barré, qui anime des tours en bus ou en bateaux pour les touristes à New York.
Le principal défaut de ce film est qu'il est tourné en vidéo noir et blanc zoomé. Le noir et blanc est beau, mais le grain de la vidéo est surexposé et baveux, nimbé d'un flou disgracieux. Les plans de New York étant magnifique, ça compense les défauts visuels, mais on ne peut que songer au chef-d'œuvre qu'aurait pu être ce film, photographié dans un sublime noir et blanc.
En même temps, cela donne au film un aspect fauché et à l'arrache, et lui confère un charme irrésistible. Surtout, le propos du film est complètement transcendant. Timothy « Speed » Levitch est un sacré personnage. C'est davantage un poète (hippie) qu'un simple guide. Il s'empare du micro avec une vigueur nonchalante, tout à son affaire. Et le voilà qui débite des flots de paroles à n'en plus finir, avec une référence culturelle toutes les dix secondes.
C'est un véritable plaisir d'écouter une personne qui s'adonne corps et âme à l'art et à la culture. Timothy est complètement passionné, il a un charisme fou et il fascine par la justesse, l'originalité, la liberté et l'acuité de ses propos.
Il le dit lui-même, c'est comme s'il voulait arracher son auditoire à la pesanteur de la vie quotidienne et les extirper d'une existence vécue à moitié, sans connaître les beautés de notre monde. Il réveille également les spectateurs : on a la chance de pouvoir écouter cet homme à la fois horripilant avec sa voix nasillarde et sa logorrhée, et en même temps très attachant par sa culture insondable, son bagout et sa fragilité fièrement revendiquée. C'est vraiment un personnage, et c'est juste génial qu'il existe un tel document sur lui, pour en garder un souvenir conséquent.
Je n'ai jamais rien vu ni entendu de tel, « The Cruise » vire ainsi à l'odyssée existentielle et métaphysique, c'est un trip philosophique lo-fi, d'une banalité confondante. Et en même temps qui nous emmène très loin, dans le New York plein de vie et magnifique d'avant les attentats de 2001, et bien au-delà, qui va puiser aux fondements et aux grands questionnements de notre vie sur Terre. Autant dire que ce modeste film a une valeur inestimable.
[4/4]


