jeudi 21 mai 2020

« L'Odeur de la Papaye Verte » (Mùi đu đủ xanh) de Tran Anh Hung (1993)


    Le premier long métrage de Tran Anh Hung est une réussite totale, un vrai petit bijou du 7e art. Incroyable comme sa maîtrise de la mise en scène, d'une subtilité et d'une sobriété exemplaires, était à ce point mature, alors même qu'il s'agissait de ses débuts. La profondeur de champ est intelligemment utilisée, les mouvements de caméra sont irréprochables, le montage est parfait, la photographie jolie, les prises de vues inspirées...

Rien que pour ce qui est de son esthétique « L'Odeur de la Papaye Verte » mérite les applaudissements et indéniablement sa Caméra d'Or. Mais la forme n'est pas gratuite et sied parfaitement à l'histoire qui nous est contée, celle de l'asservissement des femmes au Vietnam, à travers les destins croisés d'une petite servante (lumineuse Man San Lu !), de sa maîtresse méprisée par son mari, et de la mère de cet époux irresponsable et instable. Il convient de souligner la finesse de la direction d'acteurs et des sentiments qui sont ainsi évoqués, faisant de « L'Odeur de la Papaye Verte » un film inoubliable, pudique et émouvant.

Mais plus encore, ce qui est marquant dans le cinéma de Tran Anh Hung c'est son talent pour stimuler les 5 sens : si le cinéma ne peut réellement en satisfaire que deux, le réalisateur franco-vietnamien parvient à suggérer à merveille l'odorat, le goût et le toucher. On retrouve à chaque fois dans ses films des scènes de cuisine, où l'on voit les personnages manipuler les aliments, réagir à leur aspect ou leur saveur, tout comme ils sont intrigués par la nature, représentée sous son aspect animal comme végétal.

Il n'est pas rare que la caméra de Tran Anh Hung se pose un instant face à un lézard, des sauterelles, une feuille qui ploie sous la pluie... Regarder « L'Odeur de la Papaye Verte » confine ainsi à l'émerveillement, à un enchantement de chaque instant, tant le réalisateur parvient à nous transmettre sa sensibilité ! Un très beau long métrage, que je recommande particulièrement.

[4/4]

dimanche 10 mai 2020

« Chernobyl » de Craig Mazin et Johan Renck (2019)



    La mini-série « Chernobyl » est précédée d'une excellente réputation. Les avis positifs sont nombreux sur Internet, et sont même pour la plupart très positifs. Préférant le format des mini-séries, plus courtes et souvent de bien meilleure qualité que les séries avec de nombreux épisodes, sur une ou plusieurs saisons, j'étais donc curieux de regarder celle-ci.

Le hasard fait que je la découvre près d'un an jour pour jour après sa première diffusion. Entre temps, il n'aura échappé à personne qu'un évènement particulièrement dramatique est survenu : la crise du coronavirus, ou Covid-19, plus importante crise sanitaire et économique depuis environ un siècle. Je me garderai de faire des rapprochements hâtifs. Mais il est tout de même très troublant de constater à quel point l'accident de Chernobyl et la crise du Covid-19 se ressemblent, notamment dans la survenance de l'incident originel et la façon dont il a été géré par l'état premièrement touché, l'URSS dans le premier cas et la Chine dans le second, deux pays plus qu'autoritaires.

L'égoïsme, les luttes de pouvoir et la volonté de dissimuler la gravité des évènements, que ce soit dans un premier temps à sa hiérarchie directe et locale, puis aux dirigeants du pays, à la population locale et enfin aux pays étrangers, ont démultiplié les effets négatifs et la catastrophe. Là réside la source de l'accident de Chernobyl. Là réside certainement aussi l'ampleur de la crise du Covid-19. Je ferme la parenthèse.

Pour revenir à la série, le premier aspect qui saute aux yeux est son efficacité. Les créateurs de la série ont privilégié un traitement extrêmement sobre, voire dépouillé. Et ce, aussi bien pour ce qui est de la réalisation que du scénario et de la narration, ou encore de la musique. Un créateur de série lambda, tel qu'il en pullule en France, aurait traité les évènements chronologiquement, de l'accident au procès quelques années plus tard.

Ici on débute par un focus sur un personnage qu'on ne sait pas encore central, en 1988, puis sans transition on passe au déclenchement de l'incident qui mènera à la catastrophe, le 26 avril 1986. Ensuite les évènements sont traités chronologiquement jusqu'au procès, pendant lesquels sont intercalés plusieurs flashbacks à mesure que les personnages principaux énoncent les résultats de leur enquête. On se rend alors compte qu'on ne savait pas tout. Car ces flashbacks remontent un peu avant l'heure de l'incident, puis détaillent des péripéties, durant l'incident, qui nous étaient cachées. Et c'est là qu'on se rend compte de tout le tragique de cette histoire : d'ambitions personnelles mesquines et frustrées est né le plus grand accident nucléaire de toute l'histoire de l'humanité.

Mais cet art du récit, qui nous tient en haleine durant 5 épisodes d'une heure qui passent très vite, ne serait rien sans cette réalisation qui manie parfaitement la litote, démultipliant ainsi la force des évènements et l'émotion. Un exemple parlant : l'explosion du cœur du réacteur. Au lieu de vouloir nous en mettre plein la vue, façon effets pyrotechniques démesurés qu'on trouve dans tous les blockbusters récents, l'explosion nous est montrée de loin, à travers l'un des carreaux d'une fenêtre. Mais c'est tellement bien pensé, amené et filmé qu'on en est d'autant plus bouleversé, car ce plan nous ramène dans l'intérieur d'un habitat humain, et l'on voit ce qui se passe à travers les yeux d'une personne. On se sent alors aux premières loges de cet évènement, directement touchés. Et les choix de mise en scène de cette intelligence sont légion dans cette série.

La réalisation n'est pas de style documentaire, neutre, car les créateurs utilisent réellement des effets, qu'ils soient narratifs, de mise en scène, visuels ou auditifs. Mais ils sont tellement bien intégrés au matériau filmique qu'on ne sent pas l'artificialité de la réalisation. Au contraire, les faits semblent terriblement réalistes et on se croit plongé dans l'avant, le pendant et l'après de ce désastreux accident.

Je ne m'attarderai pas davantage sur la réalisation, sous peine de trop en dévoiler sur l'histoire, car les deux sont liés. Je tiens juste à indiquer que le premier épisode est particulièrement fort. Il couvre l'ensemble de l'incident à proprement parler : les actions qui mènent à la catastrophe quelques minutes avant, l'explosion puis les quelques heures qui suivent, absolument terrifiantes. Cet épisode est de loin le plus choquant de la série, presque insoutenable tant on se retrouve au beau milieu du cataclysme, avec ces êtres humains qui perdent la vie, extrêmement rapidement et de façon horrible. Les 4 autres épisodes sont plus « facilement regardables », même si dans l'ensemble la série est dure et éprouvante.

Mais elle est nécessaire. On ne pourra pas dire qu'on ne savait pas. Et puis c'est un bel hommage aux nombreuses victimes : faire éclater la vérité. Bien sûr, il s'agit d'une série anglo-saxonne, on pourra donc estimer qu'elle est orientée, mais elle s'est appuyée sur de nombreux documents et témoignages provenant directement des acteurs de l'époque. Quant aux Russes qui ont annoncé vouloir produire leur version des faits, ce n'est peut-être qu'une annonce qui ne sera pas suivie d'effets.

Pour finir, je dois rendre hommage aux acteurs de ce film. Le trio de tête, Jared Harris, Stellan Skarsgard et Emily Watson, est parfait. Tout comme le reste de la distribution, avec beaucoup de seconds rôles marquants. Il faut dire que les acteurs réels furent à la hauteur des plus grands personnages de fiction : des plus nobles (beaucoup se sont sacrifiés) aux plus vils, en passant par des personnes à la situation moins tranchée, heurtées par les évènements et qui ont réagi comme elles le pouvaient.

En guise de conclusion, on ne peut que porter un regard à la fois plein d'espoir sur la capacité de l'homme à affronter l'adversité et à se relever, certes en payant parfois le prix fort, mais en réussissant à dépasser des défis incommensurables. Mais on peut aussi être plus circonspect, ou en tout cas plus vigilant quant à l'industrie nucléaire. Je pense qu'il ne faut pas se laisser dominer par l'émotion, le retour aux centrales à charbon par exemple peut être plus polluant et plus radioactif au total (car oui, le charbon est radioactif lui aussi). Tant que l'on n'aura pas trouvé des énergies aussi puissantes pour faire face à nos besoins démesurés en électricité, il sera difficile de s'abstraire totalement du nucléaire. Mais une chose est sûre, tout a un coût... Et désormais, je regarderai ma consommation électrique d'un autre œil...

[4/4]

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