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samedi 12 septembre 2026

« The Cool World » de Shirley Clarke (1963)


« The Cool World » est le second long métrage de fiction de Shirley Clarke et le second que je découvre d'elle, après « The Connection », un grand et beau film, sans doute son plus connu. Or « The Cool World », bien que nettement moins renommé, soutient parfaitement la comparaison. Il est peut-être même encore meilleur tant c'est un long métrage magnifique.

La cinéaste américaine y filme une fiction en noir et blanc dans un style documentaire à Harlem, où elle suit une bande d'adolescents afro-américains qui font partie d'un gang, les Royal Pythons, et qui sont les rivaux des terribles Wolves, sans pitié avec leurs ennemis. Shirley Clarke s'attarde notamment sur la figure de Duke (formidable Rony Clanton), jeune adolescent de 15 ans qui aspire à devenir le leader des Royal Pythons alors que la guerre des gangs fait rage, après une période de faux calme. 

La réalisatrice livre un portrait sensible de ces jeunes défavorisés, qui trouvent leur fierté dans le respect du code d'honneur des gangsters, au risque de se faire rattraper par la violence, alors qu'ils ne sont encore que des enfants. Elle signe aussi un grand nombre de plans documentaires dans Harlem, dépeignant les personnes qui y vivent : des passants, des travailleurs, des visages, des attitudes... Ces passages sont sublimes et nous donnent à voir un monde qui n'existe plus, c'est absolument fascinant. 

Il faut aussi mentionner la très belle bande son jazzy, signée de plusieurs grands jazzmen de l'époque, comme Dizzy Gillespie. Elle enveloppe le film d'une atmosphère nonchalante... avant que le récit s'emballe et s'achemine vers une fin plus tragique.

En effet, l'histoire, bien qu'un peu prétexte à filmer Harlem et ses habitants, se tient et gagne peu à peu en puissance dans le dernier tiers du long métrage, envahie par une grande et fiévreuse intensité. Surtout, ce qui est plaisant c'est l'excellente écriture des personnages, qui ont une vraie profondeur, avec leur face lumineuse et leur face sombre. Il est intéressant que le scénario traite de différents idéaux types en vigueur dans l'Harlem d'alors.

En premier lieu, le jeune adolescent rêveur, qui a soif d'en découdre mais qui se berce d'illusions ; puis le chef de gang junkie, qui perd peu à peu de son aura et de son autorité menaçante à mesure qu'il sombre dans la drogue ; son frère qui est son exact opposé : brillant étudiant qui veut s'émanciper par un travail acharné et le respect des institutions des États-Unis... peut-être est-il lui aussi un rêveur idéaliste ; ou encore le gangster à fière allure, admiré de tous les jeunes du quartier, mais qui se révèle être un géant aux pieds d'argile dans ce monde sans pitié du grand banditisme...

Tous ces personnages incarnent différentes facettes de la vie à Harlem dans les années 60 et un envers du décor du rêve américain, beaucoup moins accessible que la propagande d'état le laisse penser, surtout aux personnes d'ascendance afro-américaine. Toutefois, Shirley Clarke prend le temps de développer chacun de ces protagonistes principaux, avec leurs bons et mauvais côtés. Ils sont à la fois vulnérables, humains, dignes dans l'adversité... et très attachants, chacun à leur manière.

« The Cool World » est donc un très beau film semi-contemplatif, en partie documentaire, traversé par un grand sens du cool et de la nonchalance qu'affichent ces gangsters, comme son titre l'indique... Mais cette fausse impression est un voile qui masque mal la violence de ce monde déshérité, dans lequel les jeunes peuvent se perdre corps et âme... 

[4/4]

dimanche 26 avril 2026

« The Cruise » de Bennett Miller (1998)


« The Cruise », ou « La Croisière », fait partie de ces films ultra cultes ressorti des limbes de l'oubli pour notre plus grand bonheur. Premier long métrage de Bennett Miller (plus connu pour « Truman Capote » ou « Foxcatcher »), il s'agit d'un documentaire de 1h14 qui suit Timothy « Speed » Levitch, guide complètement fantasque et barré, qui anime des tours en bus ou en bateaux pour les touristes à New York.

Le principal défaut de ce film est qu'il est tourné en vidéo noir et blanc zoomé. Le noir et blanc est beau, mais le grain de la vidéo est surexposé et baveux, nimbé d'un flou disgracieux. Les plans de New York étant magnifique, ça compense les défauts visuels, mais on ne peut que songer au chef-d'œuvre qu'aurait pu être ce film, photographié dans un sublime noir et blanc.

En même temps, cela donne au film un aspect fauché et à l'arrache, et lui confère un charme irrésistible. Surtout, le propos du film est complètement transcendant. Timothy « Speed » Levitch est un sacré personnage. C'est davantage un poète (hippie) qu'un simple guide. Il s'empare du micro avec une vigueur nonchalante, tout à son affaire. Et le voilà qui débite des flots de paroles à n'en plus finir, avec une référence culturelle toutes les dix secondes. 

C'est un véritable plaisir d'écouter une personne qui s'adonne corps et âme à l'art et à la culture. Timothy est complètement passionné, il a un charisme fou et il fascine par la justesse, l'originalité, la liberté et l'acuité de ses propos. 

Il le dit lui-même, c'est comme s'il voulait arracher son auditoire à la pesanteur de la vie quotidienne et les extirper d'une existence vécue à moitié, sans connaître les beautés de notre monde. Il réveille également les spectateurs : on a la chance de pouvoir écouter cet homme à la fois horripilant avec sa voix nasillarde et sa logorrhée, et en même temps très attachant par sa culture insondable, son bagout et sa fragilité fièrement revendiquée. C'est vraiment un personnage, et c'est juste génial qu'il existe un tel document sur lui, pour en garder un souvenir conséquent.

Je n'ai jamais rien vu ni entendu de tel, « The Cruise » vire ainsi à l'odyssée existentielle et métaphysique, c'est un trip philosophique lo-fi, d'une banalité confondante. Et en même temps qui nous emmène très loin, dans le New York plein de vie et magnifique d'avant les attentats de 2001, et bien au-delà, qui va puiser aux fondements et aux grands questionnements de notre vie sur Terre. Autant dire que ce modeste film a une valeur inestimable.

[4/4]

dimanche 5 avril 2026

« Stand by Me » de Rob Reiner (1986)


Je savais que « Stand by Me » était un grand film, et même un film culte. Mais je ne m'attendais pas à être aussi touché par ce long métrage, qui est souvent drôle par ailleurs ! Ce qui est surprenant, c'est qu'il est tourné dans les années 1980, alors que je n'étais pas né, aux États-Unis qui plus est, et il se déroule dans les années 1950. A première vue, je n'ai donc pas grand-chose en commun avec cette œuvre...

Et pourtant... Rob Reiner restitue parfaitement l'esprit de l'enfance, même si elle se situe à une autre époque et à un autre endroit que la mienne. Bien sûr, je n'ai pas vécu exactement les mêmes choses que les jeunes héros de ce film. Mais en se plaçant à leur hauteur, et en brossant des personnages archétypaux mais avec une vraie profondeur, le cinéaste parvient à réaliser un film universel, toujours aussi pertinent en 2026, même pour le trentenaire que je suis. 

J'y ai retrouvé mes amitiés d'enfance, ces bêtises qu'on faisait, ces grands moments de rigolade et de jeu, mais aussi les aventures qu'on pouvait vivre, dans un sentiment de liberté inouï. Rob Reiner ajoute à cela des prises de vues magnifiques de l'Oregon, qui font de ce film un récit initiatique et une sorte de road movie inoubliable. 

Il faut dire aussi que le scénario, basé sur la nouvelle « The Body » de Stephen King, comporte une certaine gravité, tant la mort est présente dans le récit. Que ce soit par l'intrigue centrale, ou par l'histoire avec le grand frère de Gordie, qui est déchirante, notamment quant à son impact sur notre jeune héros. 

Ainsi, « Stand by Me » est profondément un récit d'apprentissage en ce que nos quatre pré-adolescents sont confrontés à la dureté de la vie, dans ses aspects les plus tristes, ce qui va les marquer pour toujours. Quand le film s'achève, ils ne sont plus du tout les mêmes qu'au début. Ils ont vraiment appris des choses sur le sens de la vie et ils ont mûri, peut-être davantage qu'un groupe d'adolescents plus âgés et particulièrement immatures qu'ils croisent plusieurs fois. 

« Stand by Me » est donc un film dense et multiple, avec plusieurs morceaux de bravoure (d'anthologie même) et séquences clés, nous faisant passer régulièrement du rire aux larmes. La réalisation de Rob Reiner est superbe, on retrouve son talent de conteur, qui aime déjouer les clichés et nous surprendre. Son récit, basé sur le scénario de Raynold Gideon et Bruce A. Evans (d'après Stephen King donc) est limpide et parfaitement mis en images. 

Ce film doit aussi beaucoup à son casting de jeunes acteurs, River Phoenix et Wil Wheaton en tête, mais aussi Jerry O'Connell, ou même John Cusack dans ses rares apparitions.

Ça faisait longtemps que je souhaitais voir ce film, sans savoir à quoi m'attendre. Je suis vraiment heureux d'avoir enfin pu le voir, en plus au cinéma, dans une belle copie restaurée. Et je sais que j'aurai beaucoup de plaisir à le revoir, aussi bien pour ses immenses qualités que pour les nouvelles choses que je vais y découvrir. Cette ressortie constitue un bel hommage à Rob Reiner, grand cinéaste et homme de conviction, décédé récemment dans d'horribles conditions. Merci pour tout Rob.

[4/4]