dimanche 30 juin 2019

« A l'Est d'Eden » (East of Eden) d'Elia Kazan (1955)

    On ne présente plus Elia Kazan. Il a dirigé les plus grands acteurs de son temps : Marlon Brando bien sûr, à trois reprises, Natalie Wood, Warren Beatty, Faye Dunaway… mais aussi James Dean. A ce titre, « A l’Est d’Eden » est un film mythique, puisque c’est l’un des trois longs métrages dans lesquels James Dean a joué, avant de mourir prématurément et de forger ainsi sa légende. Si le talent exceptionnel de directeur d’acteurs de Kazan est de notoriété publique, un regard à n’importe lequel de ses films phares valant tous les discours, tant ses acteurs crèvent l’écran, on sait moins qu’il fut le véritable créateur du fameux Actors Studio, dont Lee Strasberg est devenu l’un des professeurs principaux, avant qu’on lui attribue de façon erronée la fondation de ce qui restera peut-être la plus fameuse et la plus prestigieuse école de comédiens.

Après cette brève introduction, histoire de remettre les pendules à l’heure et de réparer une certaine injustice, évoquons ce qui nous intéresse, à savoir le long métrage en tant que tel. Kazan adapte à l’écran le roman éponyme de John Steinbeck, l’un des plus grands auteurs nord-américains. S’il n’en reprend qu’une partie, il la rend d’autant plus incisive et puissante, confrontant le matériau d’origine à sa propre expérience. En effet, tout comme son héros, Elia Kazan eut un père très croyant, borné, presque brutal, pour lequel il eut un amour compliqué, mêlé de haine. L’histoire ne pouvait donc que toucher profondément Kazan, et il était sans doute le plus à même d’en tirer la substantifique moelle, Kazan se révélant également fin dramaturge.

Le résultat est sans appel : « A l’Est d’Eden » est l’un des films les plus touchants et terribles du septième art, l’affrontement entre le jeune rebelle Cal (James Dean) et son père Adam se révélant dévastateur pour eux comme leur proches… et le spectateur. Kazan a su tirer tout le sel et tout le tragique de l’intrigue, l’intensifiant même, et a bien sûr profité du caractère instable et bouillonnant de son jeune acteur pour qu’il s’embrase sous nos yeux d’un amour filial contrarié.

Mais Kazan joue sur plusieurs tableaux : s’il s’agit d’une histoire de filiation malheureuse, il est également question d’amour-haine fraternel, sorte d’opposition entre un Caïn et un Abel des temps modernes, ainsi que d’un trio amoureux entre ces deux frères qui convoitent la même femme. Si évidemment James Dean illumine tout le film de sa présence magnétique, les autres acteurs ne sont pas en reste, et font de ce film un récit inoubliable, d’une force sans pareille. Certes, le long métrage n’est pas exempt de défauts, lorgnant peut-être un peu trop du côté du mélodrame et de ses excès. Mais il serait exagéré de s’attarder sur ses faiblesses, tant ses qualités sont indiscutables.

« A l’Est d’Eden », de chronique sociale du début du XXème siècle, devient progressivement tragédie moderne et antique, dans laquelle une famille s’entredéchire sous nos yeux impuissants. Kazan réussit à rendre universel ce récit si marqué dans le temps, c’est ce qui fait sa pertinence toujours d’actualité et son impact si fort sur le spectateur. D’autant que quiconque ayant eu maille à partir avec sa famille se reconnaîtra dans ces relations douloureuses entre père et fils, mère et fils et frères entre eux. Un film universel et intemporel qui marque à jamais. Un chef-d’œuvre, incontestablement.

[4/4]

dimanche 16 juin 2019

« Parasite » (Gisaengchung) de Bong Joon-Ho (2019)

    Auréolé de la Palme d'Or et du concert de louanges qui l'a accompagné, « Parasite » est vendu comme le meilleur film de Bong Joon-Ho depuis « Memories of Murder ». C'est dire si mes attentes étaient élevées. Sur ce point, au moins, je n'ai pas été déçu. Oui, « Parasite » voit le cinéaste coréen revenir au plus haut niveau, qu'il n'avait pas atteint depuis son mémorable deuxième long métrage, en dépit du succès critique et populaire dont il a bénéficié pour ses derniers films.

« Parasite » est un film très maîtrisé sur la forme : excellente réalisation, à la fois sobre et s'autorisant des passages du plus bel effet, magnifique photographie, montage nerveux tout en ménageant des moments de répit... Et bien sûr, ce qui fait la force du cinéma coréen : un scénario malin, à tiroirs, offrant de nombreuses péripéties inattendues et de continuelles ruptures de rythme et de style, entre comédie voire farce grotesque, drame social, thriller ou film d'horreur...

Toutefois, ce long métrage ne serait pas aussi réussi sans sa magistrale distribution et ses interprètes crédibles à 200%. Avec bien sûr en tête le toujours excellent Song Kang-ho, inoubliable anti-héros de « Memories of Murder », et tous les membres des deux familles qui s'opposent, ainsi que les personnages plus secondaires.

Pour tout dire, voir ce film au cinéma fut pour moi un grand moment de plaisir, les longs métrages de cette qualité étant bien rares de nos jours. Tant de maîtrise, ces acteurs bourrés de talent, ces plans parfois magnifiques, à l'image de ce travelling aérien sur le déluge, tout cela réveille ma foi envers le cinéma coréen et asiatique, voire envers le cinéma tout cours, un cinéma qui ose, qui défriche, qui surprend, à l'exact opposé du cinéma français perdu dans sa médiocrité, qui semble hélas durable, et d'un cinéma américain toujours plus formaté et sans âme.

Pourtant, il manque quelque chose à ce film. Tout d'abord la cohérence et le jusqu'au-boutisme de « Memories of Murder ». « Parasite » est moins prenant et surtout moins touchant. De plus, la lutte des classes illustrée ici manque de finesse et Bong Joon-Ho s'arrête au milieu du gué : l'analyse reste à la surface, comme une sorte de prétexte à des évènements et des rebondissements parfois gratuits dans le sordide. « Parasite », comme nombre de films coréens, ressemble a un jouet rutilant, de type montagnes russes, où la forme prend dangereusement le pas sur le fond.

La première partie du long métrage est bien construite, mais la seconde se perd dans ses péripéties et la satire sociale prend l'eau, à l'image de cette pluie torrentielle. Surtout, c'est peu dire que la symbolique est lourde, très lourde, comme assénée avec une massue. Difficile donc de se satisfaire de ce film à message pas très finaud. Et puis l'épilogue vient donner le coup de grâce : regrets, larmes, ton moralisateur, invraisemblances scénaristiques... Bref, une fin ratée.

Si « Parasite » est un régal – ne boudons pas notre plaisir – le festin manque un peu de saveur et de finesse. Le film reste un peu sur l'estomac, et l'on se prend à rêver de ce qu'aurait pu être un long métrage de cette trempe totalement réussi. Le cinéma coréen a encore de beaux jours devant lui, mais attention à ne pas se perdre dans l'auto-caricature et à savoir se renouveler. Car 15 ans après le chef-d’œuvre qu'est « Memories of Murder », on dirait qu'on en est toujours au même point. Bong Joon-Ho avait placé la barre très haut, ce qui fait que lui comme ses confrères ont le plus grand mal à la dépasser, voire même à l'atteindre de nouveau.

En tout cas, le cinéaste coréen a piqué ma curiosité, je ne pensais pas pouvoir en dire autant d'un de ses films. J'attends donc avec impatience son prochain long métrage !

[3/4]

samedi 1 juin 2019

« Cléo de 5 à 7 » d'Agnès Varda (1962)

Drôle de coïncidence (enfin, façon de parler)... Depuis plusieurs mois, l’envie me prenait de revoir « Cléo de 5 à 7 », l’un des films clés de la Nouvelle Vague. Alors qu’Agnès Varda nous a quitté, deux jours après je le regardais de nouveau. Cela faisait longtemps que je n’avais pas vu ce long métrage, au moins 10 ans après un premier visionnage qui m’avait conquis. Entre temps, je me suis renseigné sur ce film et j’ai pu constater qu’il divisait en deux camps : d’un côté, ceux qui louaient son audace formelle et sa fraîcheur, de l’autre, ceux qui dénonçaient ses maladresses et sa superficialité. Clairement, je faisais partie des « pro-Cléo », mais je voulais confronter ce lointain souvenir à un deuxième visionnage.

Et bien il fut profitable, tant il m’a conforté et m’a permis de passer de nouveau un excellent moment ! Il me paraît excessif d’ergoter sur les faiblesses formelles de ce long métrage, alors qu’au contraire il est très maîtrisé : excellente gestion de ce « temps réel » qui a fait sa réputation, construction narrative à tiroirs, débutant par un prologue en couleurs qui donne tout son sens au récit, avant un passage à un noir et blanc magnifiquement photographié, résonances multiples entre le fond et la forme, musique diégétique insérée à bon escient…

En fait, ce film conjugue tant de talents que sa réussite me semble indéniable. Tout d’abord, « Cléo de 5 à 7 » est un film profondément féminin. Écrit et réalisé par une femme, une fois n’est pas coutume, il bénéficie d’un regard tout sauf neutre sur son histoire et ses protagonistes : il est plein de sensibilité et de nuances, tout en conservant une forme de regard amusé voire ironique sur son héroïne, qui a peur de perdre santé… et beauté. Comment être femme quand son intégrité physique et surtout son apparence corporelle risque d’être remise en cause ? Comment être « femme-sujet » et non « femme-objet » dans une société machiste ? Comment être femme quand la maladie nous affaiblit, alors qu’on peine à conserver les attentions d’un homme plus intéressé par ses (petites) affaires que par son aimée ? Comment ne pas se sentir profondément seule quand on peine à faire sa place d’un point de vue professionnel et personnel ?

Beaucoup de questions qui restent en suspens, mais Agnès Varda ne tarde pas à apporter un peu de réconfort à son héroïne bouleversée en la personne d’un jeune soldat en permission... destiné à retourner en Algérie pour son service militaire. On le voit, le bonheur a beau être parfois présent, il reste fugace. Derrière son apparence légère, « Cléo de 5 à 7 » est en fait un film très profond, grave, qui sonde l’âme humaine, et plus précisément l’âme féminine. Rare sont les œuvres à avoir eu l’occasion de le faire, et c’est peu dire qu’Agnès Varda s’en sort haut la main. D'autant qu'elle densifie son récit en en faisant une méditation sur la vie et la mort. « Cléo de 5 à 7 » est donc tout sauf un film purement visuel ou un gadget 60's qui n'aurait plus rien à nous dire.

Maintenant, ce long métrage n’aurait pas tout cet attrait sans sa forme assez virtuose, tout en restant spontanée et délicate, Agnès Varda s’autorisant à peu près tout. Variations formelles entre couleur et noir et blanc donc, mais aussi insertion d’un bref court métrage muet en plein milieu du film, resté célèbre par sa distribution et son sujet (Jean-Luc Godard en personne, avec et sans lunettes noires, ce qui occasionnera certaines péripéties, Anna Karina bien sûr, mais aussi Danièle Delorme, Jean-Claude Brialy, Sami Frey, Yves Robert...), parties chantées, dont le magnifique passage « Sans toi »… Bien sûr, impossible d'évoquer « Cléo... » sans parler de son talentueux photographe, Raymond Cauchetier, et bien sûr de son génial compositeur de musique, Michel Legrand, hélas disparu également il y a peu. On découvre même ce dernier acteur, avec pas mal de talent qui plus est, pour une séquence très amusante.

Mais on ne peut pas faire allusion à ce long métrage sans mentionner son actrice principale, Corinne Marchand, au charme envoutant. Certes, on pourra objecter que ce n’est pas (du moins à l’époque) une actrice accomplie : son jeu légèrement bancal fait un peu amateur et artificiel. Pour autant ça donne un cachet Nouvelle Vague et surtout ça ne dessert pas son interprétation d’une femme fragile, également artiste (chanteuse de variété en l’occurrence), à la fois sûre d’elle et très féminine tout en étant troublée par sa santé qu’elle craint en danger et une certaine solitude, que son statut de vedette cache mal.

Bref, « Cléo de 5 à 7 » regorge de qualités, qualités très bien mises en valeur par Agnès Varda, qui signe sans doute-là son film phare, mais également un jalon clé dans l’histoire du cinéma féminin, et même dans l'histoire du cinéma tout court. Pour de multiples raisons, il mérite donc d’être vu, que ce soit pour son fond touchant, la beauté et l'intelligence de sa forme ou son apport indéniable au septième art. D'ailleurs, les nombreux verbatims de l'affiche d'origine, proférés par certains des plus grand artistes de l'époque, rendent un bel hommage à cette cinéaste de talent.

Merci et adieu, Agnès Varda…

[4/4]
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