dimanche 27 août 2017

« Orgueil et Préjugés » (Pride and Prejudice) de Jane Austen (1813)

    « Orgueil et Préjugés » est peut-être bien le meilleur roman qu’il m’ait été donné de lire de ma (courte) vie. Pour ma part, nul doute, il s’agit d’un pur chef-d’œuvre. Je vais tenter d’expliquer pourquoi.

Ce qui frappe tout d’abord dans cet ouvrage, c’est la fraicheur, la liberté de ton de Jane Austen. Il n’y a pas de pose, pas d’affèterie, elle ne veut pas paraître plus qu’elle n’est, elle semble ne pas se soucier de la postérité. En revanche elle reste toujours d’une grande pudeur et d’une grande retenue, loin des romans sentimentaux qui faisaient fureur à l’époque, sans pour autant paraître mièvre, bien loin de là. C’est bien simple, son roman phare est intemporel. Nous seulement l’intrigue pourrait avoir lieu aujourd’hui ou des millénaires avant, mais le ton, le style bienveillant et ironique de Jane Austen en font une œuvre qui pourrait tout à fait être contemporaine, si l’on excepte le fait que de nos jours il soit difficile de trouver d’aussi belles plumes. Car sa façon d’écrire, avec de belles tournures de phrases, reste néanmoins très naturelle, loin d’être ampoulée, pompeuse ou creuse.

Ensuite, ce qui m’a marqué, c’est l’acuité du regard d’Austen. La façon dont elle scrute le cœur de ses personnages, dont elle rit et s’émeut de la nature humaine, avec une grande finesse et beaucoup de nuances, tout cela s’avère singulier. Elle qui avait une vingtaine d’années lorsqu’elle a écrit cet ouvrage, faisait preuve d'une grande connaissance de l’âme humaine ainsi que de la « bonne » société d’alors et de ses mondaines frivolités. Tout sonne tellement juste, tellement vrai, qu’on se croit catapulté deux siècles en arrière, à une époque de bouleversements, au sortir de la Révolution française, empreinte d’idéaux si nobles pour certains, avant la pudibonderie victorienne qui viendra jeter comme un froid sur cette fougue ardente.

Ce qui l’honore également, c’est qu’elle prend sa plume pour défendre la place de la femme dans la société. Une société alors très injuste : seul un héritier masculin pouvait par exemple hériter des biens immobiliers de son père. Sans compter le fait qu’hors du mariage point de salut : difficile pour une jeune femme sensée et intelligente de trouver sa place, entre les qu’en dira-t-on, les prétendants bas du front et les codes sociaux qui s’apparentaient plus à un carcan mortifère qu’à autre chose. Sans se faire une virulente féministe, Jane Austen se fait la porte parole des sans-voix, à travers Lizzy, son héroïne qui ose agir différemment, et dire tout haut ce que beaucoup pensent tout bas.

Pour continuer dans cette description de la finesse de l’écriture d’Austen, je dirais qu’« Orgueil et Préjugés » est un roman multiple. C’est un roman presque sociologique : les mœurs, les coutumes, les vêtements, la pensée de l’époque sont fidèlement retranscrits. C’est aussi une sorte de tragicomédie : on rit beaucoup des travers de certains personnages, de leurs petites combines (les sœurs Bingley), de leur esprit mesquin (Mr Collins ou Lady de Bourgh), ou tout bonnement de défauts qui ne les rendent que plus attachants (ah Mrs et Mr Bennet, ou encore Lydia !). On alterne d'ailleurs les rires et les larmes, il s'agit d'un mélange de franche bonne humeur et de passages plus mélancoliques, ou plus émouvants ! Le genre de cet ouvrage est tout bonnement indescriptible : Austen ose tout, dans un souci de véracité et de vraisemblance. Tout comme la vie, « Orgueil et Préjugés » réserve des moments presque hilarants, et d'autres plus touchants.

Mais ce qui m’a le plus impressionné, c’est la dramaturgie à l’œuvre, et en cela c’est un modèle du genre. L’action est mue uniquement par les sentiments. Il n’y a pas de grandes péripéties, mais des errements du cœur qui font tout chavirer, qui emportent dans leur tumulte personnages et récit. L’évolution des sentiments va ainsi donner lieu à bien des retournements de situation, et même à des passages haletants par leur suspense. Le tout avec une économie de moyens formidables : il n’est pas question de guerre épique, de palais royaux ou de descriptions lénifiantes, comme c’est le cas dans « Guerre et Paix ». A titre d’exemple, il y a ici un régiment de soldats, mais pas la guerre. Il y a des bals, mais nous ne sommes pas à la cour. Il y a de très beaux sentiments (j’insiste sur leur réelle beauté), mais rien de grandiloquent ou de sirupeux. Tout est fin, mesuré, subtil. A l’image des personnages : tout n’est que nuances, contradictions apparentes, préjugés qui ne demandent qu’à se voir détrompés. C’est ainsi que bien des personnages évoluent, et non des moindres puisque les deux principaux vont se métamorphoser peu à peu.

Comment parler d’« Orgueil et Préjugés » sans évoquer Elizabeth Bennet et Mr Darcy ? Tout deux semblent archétypiques, mais possèdent des défauts qui ne les rendent que plus humains. La première est vive d’esprit et de tempérament, courageuse, effrontée, et ose remettre en cause les dogmes de la société qui l’environne. Elle ose refuser une demande en mariage alors que d’un point de vue matériel c’est ainsi renoncer à une vie confortable et sûre. Mais son amour propre, et plus encore son exigence envers elle même et les autres, sa dignité font qu’elle reste fidèle à elle-même, avec le dénouement que l’on sait.

Mr Darcy quant à lui est un personnage très complexe, mystérieux, réservé, à la fois élégant et avenant, et renfrogné, hautain. En fait, Austen dépeint à merveille la complexité de l’esprit masculin avec ce personnage, toutes les contradictions des hommes, mais aussi ce qui fait leur attrait pour une femme. Comment ne pas éprouver ainsi de la sympathie pour Darcy ? Elizabeth et lui forment un duo admirable, ce sont deux personnages qui se révèlent bien plus généreux qu’au premier abord, et cette générosité, qui est d’ailleurs le propre de l’écriture de Jane Austen, ne rend ce roman que plus attachant.

Oui j’ai vraiment apprécié de la première à la dernière lettre ce roman, ce récit haut en couleur, ce tourbillon de joie et de vie, ce mélange d’humour et d’éloge de l’amour authentique. Mais plus encore, j’ai beaucoup de tendresse pour ses personnages, qui, comme dans toute grande œuvre qui se respecte, sont très fouillés psychologiquement, des premiers, géniaux, aux derniers des personnages secondaires. « Orgueil et Préjugés », tout comme son adaptation télévisuelle magistrale de 1995, est une œuvre à savourer, vers laquelle on retourne sans hésiter, et à chaque fois avec un immense plaisir, tant il s’agit là d’un sommet de la littérature.

J’espère ainsi avoir démontré qu’« Orgueil et Préjugés » a tous les ingrédients pour prétendre au titre de chef-d’œuvre. Assurément, je ne regarderai plus la littérature anglaise de la même façon. On parle souvent des Français, mais Jane Austen est un très très grand auteur, car elle dépasse bien des confrères masculins, et je balaie large, de l’Antiquité à nos jours. J’ose avancer que c’est ce regard féminin, cette subtile sensibilité qui confère au récit et à ses sympathiques personnages toute leur merveilleuse humanité, dans ce qu’elle peut avoir de plus faillible et de plus accomplie. Une bien belle œuvre, que j’ai reposée avec humilité et reconnaissance dans ma bibliothèque… en attendant de la rouvrir une autre fois, pour mon plus grand bonheur !

[4/4]

mardi 15 août 2017

« Orgueil et Préjugés » (Jane Austen’s Pride and Prejudice) de Sue Birtwistle et Simon Langton (1995)

    J’ai peut-être trouvé avec l’adaptation télévisuelle d’« Orgueil et Préjugés » de 1995 la série ultime. Celle qui m'a le plus impressionné par l’écriture des personnages, une interprétation magistrale, plus vraie que nature, une profondeur du récit qui allie sociologie et humour à la fois, mais aussi des préoccupations sur le sens de la vie universelles, toujours d’actualité, le tout agrémenté de beaux costumes d’époques, d’une musique agréable, à la fois subtile et discrète, et surtout d’une bonne dose d’humour et d’ironie ! Non seulement cette série a le pouvoir de divertir, et d'une fort belle manière : il y a du rythme, de la joie, des sentiments, du suspense même… Elle peut aussi vous renseigner sur l'histoire et la sociologie d'une époque : les manières, les vêtements, les codes sociaux, la façon de penser, voire l'idéal alors en vogue… Mais cette série, que j’ose qualifier d’œuvre et même de chef-d’œuvre, peut aussi vous élever. Elle peut vous interroger, vous pousser à réfléchir sur vous-même : tiens, n'ai-je pas un peu de ce personnage ? Et de celui-ci ? Ne suis je pas parfois trop comme ceci, ou pas assez comme cela ? La force principale de ce récit est qu’il ne met pas en scène des personnages parfaits, lisses. Tous ont leurs raisons, leurs qualités et leurs défauts. Et Jane Austen nous donne ainsi à voir non pas seulement la comédie humaine, dans ce qu'elle peut avoir d'aigre chez un La Bruyère, mais toute la profondeur de la personne humaine, toute la richesse de ses sentiments, des plus nobles comme les plus vils en passant par les plus comiques, répartis inégalement en chacun de nous. Oui, avec pudeur mais néanmoins sans fard ni faux semblants, Jane Austen parvient à sonder avec une aisance folle les sentiments les plus secrets et les plus complexes du cœur humain, et fort heureusement pour nous, elle s'intéresse notamment aux plus beaux. Elle nous tend ainsi un miroir de l'âme humaine, où l'on peut contempler à foison ce qui fait d'un homme un homme, et d'une femme une femme dignes de ce nom. Elle porte un regard rafraichissant, effronté tout comme son héroïne, Elizabeth Bennet, et mordant, à l’image de l'humour ravageur de Mr. Bennet.

Justement, venons-en aux personnages. Les deux protagonistes principaux restent à mes yeux parmi si ce ne sont les plus finement écrits de toute la littérature. Bien sûr quelques grands auteurs et artistes ont égalé ce niveau de finesse, mais je ne pense pas que Jane Austen ait été dépassée. Elizabeth Bennet est un modèle de femme intelligente, vive et courageuse. Mais elle a aussi ses défauts : ses préjugés et un certain orgueil la trompent un certain temps, et cette erreur de jugement aura des répercussions lourdes de conséquences. Elle a pourtant un grand cœur et défend sa sœur ainée dans ses épreuves avec une belle complicité qui dit tout de sa générosité. Et son jugement, s’il la trahit à de rares occasions, se révèle la plupart du temps fort juste. Quant à Mr Darcy c’est l’un des personnages masculins les plus complexes et subtils jamais écrits. Dans la série il a une aura indéniable, mélange de réserve et d’élégance, d’arrogance certes, mais aussi de panache… et de faiblesses, qui en font un personnage au fond très humain et d’autant plus appréciable, malgré sa maladresse, notamment avec la gent féminine. Le reste des personnages rend toutes les nuances de cette comédie humaine où s’ébattent nos deux héros, des plus bienveillants (Mr et Jane Bennet, Mr Bingley ou Georgiana Darcy) aux plus légers (Mrs Bennet et ses deux cadettes, Kitty et Lydia) en passant par les plus comiques malgré eux (Mr Collins) voire les plus vils (les soeurs Bingley). Toute cette galerie de personnages confère au récit une vraisemblance remarquable, qui rend le tout encore pertinent aujourd’hui, tant l’humanité n’a guère changé en deux siècles. Et le talent des acteurs y est pour beaucoup : Colin Firth et Jennifer Ehle ont probablement trouvé là le rôle de leur vie, tout comme la plupart de leurs confrères présents devant la caméra de Simon Langton. Pour finir, la musique est convaincante : elle accompagne les personnages principaux d’un thème qui leur est propre, et dans l’ensemble met bien en valeur l’intrigue, sans être trop présente mais sans non plus faire preuve d’une quelconque faute de goût. A l’image des magnifiques costumes là aussi propres au caractère de chaque personnage, elle s’intègre parfaitement dans le tout que constitue cette œuvre télévisuelle d’une qualité toute cinématographique, à l'image de « Fanny et Alexandre » d'Ingmar Bergman. En bref, « Orgueil et Préjugés » version 1995 est une réussite totale, portée par deux acteurs principaux au sommet de leur art. Un classique intemporel que je reverrai sans hésiter, et un modèle de série dont devraient s’inspirer les créateurs d’aujourd’hui...

[4/4]

vendredi 11 août 2017

« Des trains pas comme les autres » de Philippe Gougler (2011)

    Cela fait un moment que je suis cette émission depuis sa reprise en 2011, avec l'arrivée de Philippe Gougler à la présentation et à la co-écriture de ce magazine. Hier [le 5 août 2016] je viens de regarder l'émission sur la Corée du Sud, et sa qualité m'a poussé à écrire cette critique. Il faut louer la capacité d'émerveillement de Philippe Gougler, sa vraie fausse naïveté et son sens humain qui le poussent à haranguer dans le train ou dans la rue des passants pour leur poser des questions fondamentales sur l'identité de leur peuple, nous aidant à mieux comprendre le pays au cœur du reportage, ici la Corée du Sud. Avec beaucoup de bonhommie et de bonne humeur, Philippe Gougler nous fait mine de rien découvrir toute la richesse et les subtilités d'un peuple aussi complexe que celui des Coréens, à l'histoire mouvementée. Le choix des trains par lesquels le présentateur transite n'est jamais anodin, c'est ainsi qu'on le suivra dans des trains représentatifs de l'histoire et de la culture coréennes : un métro hyper connecté où les gens respectent des files d'attente bien précises et délimitées pour attendre la prochaine rame ; un TGV construit par les Français d'Alstom, qui transfèreront leur technologie à une Corée du Sud en plein développement économique ; le Golden Train, sympathique moyen de locomotion où les voyageurs peuvent prendre un bain de pied brûlant entre amis en regardant passer un paysage époustouflant ; ou encore le DMZ Train, ou train de la zone démilitarisée entre la Corée du Sud et la Corée du Nord, qui donne lieu à une séquence très émouvante nous montrant un couple de personnes âgées nées en Corée du Nord et venant se recueillir à la frontière entre les deux pays, espérant retrouver un jour leurs proches laissés de l'autre côté de la frontière. Bien sûr, Philippe Gougler ne se limite pas aux trains et s'aventure dans la ville, comme dans ce centre d'entraînement de Taekwondo ou ce restaurant de poulpes, ou plus en périphérie comme dans ce temple bouddhiste. Les Sud-Coréens étonnent ainsi Philippe Gougler, par ce mélange de profond respect de l'autre et de calme, de maîtrise de soi, mais aussi de compétition omniprésente. En une cinquantaine de minutes, nous avons alors un bon aperçu d'un peuple, toujours avec cette touche humaine et cet humour qui font le charme de la série version Gougler. Conclusion : un magazine documentaire à ne pas rater !

[4/4]

« L'Impossible Monsieur Bébé » (Bringing up Baby) de Howard Hawks (1938)

    Véritable bide à sa sortie, « L’Impossible Monsieur Bébé » divise encore aujourd’hui les spectateurs, et pour cause : son humour particulier ne plaît pas à tout le monde. Assez bizarrement, soit on est conquis par ce film, soit on lui est totalement indifférent, voire on le rejette vigoureusement. Pour ma part, je fais partie des gens pleinement charmés par ce long métrage délicieusement absurde et facétieux. Rares sont les films comiques à traverser le temps, l’humour étant souvent très contextualisé, affaire d’une culture et d’une époque bien particulières. Mais je trouve que celui-ci a de très beaux restes et confine à l’universel, j’en veux pour preuve son efficacité toujours aussi redoutable en cette année 2017, près de 80 ans après sa sortie ! C’est bien simple, à partir du moment de la robe déchirée, je ne me suis quasiment pas arrêté de rire jusqu’à ce que le film s’achève. On assiste à un véritable festival de gags, mélange de slapstick et de screwball comedy du meilleur goût. Le couple de personnages principaux y est pour beaucoup : Cary Grant en scientifique naïf et maladroit est irrésistible, et Katherine Hepburn en gaffeuse monumentale est inoubliable et génialement horripilante, à mon sens dans l’un de ses tous meilleurs rôles. Pourtant, ce long métrage sera un tel échec qu’elle devra retourner faire du théâtre pour un moment, le temps de se refaire une crédibilité… Dommage que le film n’ait pas trouvé son public à sa sortie, car l’humour y est très fin, avec un sens du comique très élaboré, les gags s’étalant souvent sur plusieurs minutes, dans un engrenage qui mène progressivement à la chute et à l’éclat de rire. Il ne s’agit pas d’un comique facile, pour autant il est tellement évident et arrive de façon tellement naturelle malgré l’improbabilité des évènements qu’il frappe juste et s’avère terriblement contagieux. Regarder ce film à plusieurs est d’autant plus réjouissant ! Surtout que la galerie de personnages secondaires est tout aussi appréciable que le couple de protagonistes principaux. J’ai notamment un coup de cœur pour le personnage du major Applegate, au centre d’une séquence proprement hilarante (à mon sens), que je revois toujours avec le même plaisir. Et c’est peu dire que des séquences d’anthologie, il y en a ! En bref, un immense film comique, mais pour l’apprécier, il faut dépasser les premières minutes d’exposition, tout à fait quelconques mais qui permettent de poser les fondations des ressorts comiques du long métrage. Une fois passé ce moment, dès que le long métrage démarre vraiment, je gage que vous passerez un excellent moment, en tout cas c’est tout le bien que je vous souhaite !

[4/4]
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