Sacré film que voilà... Préparez-vous à verser régulièrement des larmes... Dominique Fischbach filme le parcours d'une famille hors norme, qu'elle accompagne avec sa caméra depuis 25 ans. Réalisatrice d'abord pour l'émission documentaire culte « Strip-tease », c'est à cette occasion qu'elle fait la connaissance de Manon et Maxime, deux enfants sourds profonds, de leur grande sœur Barbara, parfaitement entendante, tout comme leurs deux parents également entendants Laurent et Sylvie. On sent que Dominique Fischbach connaît bien la famille et a toute sa confiance, car tout en restant pudique, sa caméra capte leurs joies et leurs drames, en allant en profondeur dans ce qu'ils vivent et éprouvent.
On ne peut qu'être admiratif, comme l'est la cinéaste, de la personnalité et du parcours de Manon Altazin. Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir après la projection, en me renseignant, tout ce qu'elle a fait et surmonté ! On en a un bon aperçu dans le film, quelle femme ! Ses parents et sa sœur sont aussi formidables en ayant fait de leur mieux pour aider Manon et son frère Maxime. Mais le film prend une autre dimension justement quand on comprend mieux le parcours de Maxime, qui lui n'a pas eu le soutien de l'Education Nationale qu'a pu avoir Manon, à la suite de la fermeture des établissements dans lesquels elle avait pu bénéficier d’un accompagnement adapté. Maxime est également plus fragile, il n'a pas la force de caractère de sa grande sœur.
Dominique Fischbach reprend une esthétique façon « Strip-tease », épurée au possible : pas de voix-off, pas de sous-titres. Juste les images, cette famille et leurs proches, leurs voix, et un accompagnement musical discret mais chaleureux. Cette simplicité formelle limite forcément un peu la portée du film, mais la qualité de la photographie et l’écriture compensent : les images sont bien cadrées, la couleur est soignée. Le propos est très riche et bouleversant. Et le montage est efficace, avec un rythme organique, tout en jouant avec des échos visuels et des moments de respiration. De toute évidence, Dominique Fischbach honore cette famille en livrant un long métrage accompli, simple et beau. De toute façon le sujet est tellement fort, que ce film est un uppercut et nous marque immédiatement, restant dans notre tête longtemps après la séance.
Dominique Fischbach réalise un documentaire qui nous permet à nous autres entendants ou « valides » de plonger dans la vie de personnes sourdes : par moments elle tente même de restituer ce qu’ils entendent par la bande son du long métrage. Surtout, elle les laisse prendre la parole. Avec sa maturité de femme de 35 ans et de maman, Manon a du recul sur son parcours et sur ce qui aurait pu être mieux fait peut-être, par sa famille et surtout par l’Etat, cruellement déficient. Elle montre aussi que l’on peut être en situation de handicap, et arriver à vivre une belle vie, même si c’est très difficile et que cela demande un combat de tous les jours. Mais aussi que le handicap reste une fragilité complexe et profonde, et que tout le monde n’arrive pas à le surmonter. Être porteur de handicap nécessite de l’aide. L’être humain ne peut absolument pas vivre seul, il en est de même pour les personnes sourdes, qui ont besoin d’être accompagnées pour grandir, vivre en société et dans notre monde urbain et aux technologies parfois très utiles, parfois excluantes.
« Elle entend pas la moto » (magnifique titre) est une belle leçon de vie, celle d’une famille unie et de Manon, une femme qui a repoussé ses limites et les limites de son handicap. Leur témoignage, qui arrive jusqu’à nous grâce à la réalisatrice Dominique Fischbach, nous permet de réfléchir sur nos fragilités et celles des autres personnes que l’on croise dans sa vie. Il y a toutes sortes de handicaps, visibles ou pas, graves ou légers, mais tous ont un impact sur les personnes qui les subissent dans leur chair. Et ce genre de film œuvre à davantage de compréhension entre tous, ce qui est précieux à notre époque où l’on a de plus en plus de mal à s’écouter, à chercher à se comprendre et à créer des ponts entre les êtres humains. Puisse ce film faire bouger également la société, nos hommes et femmes politiques et toutes les organisations défaillantes, de l’Education Nationale en passant par les entreprises et autres employeurs, ou encore les fédérations sportives et les structures culturelles. Vivre avec un handicap, c’est l’affaire de tous et toutes, ça ne peut être surmonté qu’à plusieurs.
[3/4]
