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mercredi 11 mars 2026

« Il n’y aura plus de nuit » d’Eléonore Weber (2021)


Voilà un film marquant et très intelligent sur la guerre contemporaine, dont les aspects technologiques renforcent la déshumanisation et déresponsabilisent les militaires, notamment les Occidentaux, en partant d'images aériennes tirées des guerres en Irak et en Afghanistan, dans les années 2000.

Eléonore Weber, en interrogeant en parallèle un militaire français, qui commente ces images produites par l'armée américaine, questionne le regard et l'approche des soldats face à ces images qui montrent trop ou pas assez, mais qui permettent rarement d'avoir une vue juste et objective de ce qui est filmé. Et on le comprend bien vite, difficile pour notre militaire français de se remettre en question, et de remettre en question ses camarades et l'armée en général.

Pour autant, avec « Il n’y aura plus de nuit », Eléonore Weber ne livre pas un film à charge, et montre que les militaires sont tributaires des technologies, forcément bancales dans leur restitution d'une image « vraie » et « fidèle » à la réalité, surtout quand la distance est grande. C'est là qu'ils doivent mener un travail d'interprétation et d'analyse des images, pour pouvoir ensuite prendre une décision : tirer sur leurs cibles, attendre, partir de la zone...

Mais là où ce film est très fort, c'est qu'il nous met, nous spectateurs, dans la peau de ces soldats face à ces images. Et nous, à leur place, dans leur situation, qu'aurions-nous fait ? Cet homme qui porte un objet sur son épaule, est-ce un râteau ou un fusil ? Est-ce un paysan inoffensif ou un combattant ? Faut-il tirer, observer, ou s’échapper ? Malgré la technologie déjà très avancée à l’époque, les prises de vues ne permettent pas toujours, et même assez rarement, de trancher avec certitude.

C’est là qu’entrent en jeu deux dimensions parfois opposées : l’expérience et le préjugé. Par expérience, les soldats peuvent tenter d’anticiper ce qu’ils voient et les actions de la cible. Mais il y a aussi beaucoup de préjugés, du genre : « ce sont tous des combattants portant une arme ». Le risque de se tromper est assez grand, et ce qui est terrible, c’est que dans le doute, les militaires préfèrent tirer. Ça peut parfois leur sauver la vie, mais ça peut conduire aussi à des assassinats injustifiés et à des bavures horribles. Comme dans cette séquence où un groupe de civils est abattu par un hélicoptère américain, parce que l’une des victimes est journaliste, et que les soldats ont pris son trépied d’appareil photo pour une arme…

Ces prises de vues, qui altèrent la réalité, car parfois prises de nuit et toujours à travers l’objectif déformant d’une caméra, nous ramènent aussi au jeu vidéo. On a parfois l’impression, en effet, d’être dans un jeu vidéo, comme si tout ce qu’on voit était irréel et sans conséquences. Or la vie de personnes bien réelles est en jeu (c’est le cas de le dire) ! Ce type de guerres technologiques a donc des conséquences qui dépassent l’entendement, car en appuyant sur un bouton, on peut provoquer la mort de dizaines, de centaines, voire de dizaines de milliers de personnes (ou même encore plus), selon le type d’arme utilisée, sans pour autant que le tireur soit directement impacté… Si ce n’est par des procédures judiciaires a posteriori, dont beaucoup n’aboutissent pas, donnant aux militaires un sentiment d’impunité.

« Il n’y aura plus de nuit » est donc vertigineux… Il nous amène à nous poser des questions essentielles sur les guerres d’aujourd’hui, sur l’éthique et la morale de nos sociétés et de nos militaires, et des gardes fous que l’on devrait mettre en place, même si le sujet est compliqué et que le film ne donne pas forcément de pistes pour y répondre. 

En tout cas, par un côté méta, ce film questionne notre rapport aux images, quelles qu’elles soient. Jusqu’à nous mener au rêve, ou au cauchemar, avec des lunettes/caméra de vision nocturne qui éclairent la nuit comme en plein jour, restituant quasi parfaitement les couleurs réelles. Le seul indice qui démontre qu’on est bien la nuit, ce sont ces étoiles qui brillent dans le ciel. Ces images sont magnifiques… mais aussi terribles. Que restera-t-il de notre monde lorsqu’on ne saura plus distinguer le jour de la nuit, et que pour autant les images ne nous révèleront pas toute la réalité, dans son irréductible complexité ?

[3/4]