jeudi 1 janvier 2026

« Magellan » (Magalhães) de Lav Diaz (2025)


« Magellan » est un très beau film, à la fois âpre et élégiaque, qui met à mal le mythe du grand navigateur et conquérant, pour livrer le point de vue des Philippins face à la colonisation européenne. Je ne suis pas toujours fan de cette esthétique mixant plans fixes et plans séquences, qui fait un peu trop fabriquée à mon sens, avec un jeu d'acteurs pas toujours maîtrisé. Sans parler d'un rythme un peu erratique. Mais les quelques défauts du film étant ainsi rapidement évacués, indéniablement, Lav Diaz sait filmer, et un grand nombre des plans de son long métrage sont magnifiques.

Toutefois, le grand intérêt de son « Magellan », c'est surtout qu'il propose une version philippine de la vie du célèbre navigateur. Par là, Lav Diaz déconstruit le mythe du « grand conquérant bienfaiteur », qui apporte la lumière de la civilisation et de la foi chrétienne à des peuples dits « primitifs ». Le point de vue du long métrage est avant tout celui des Philippins et des Malais. Le film commence et s'achève avec des membres de ces peuples, les Européens venant s'immiscer dans leur vie et leurs contrées pour y semer la violence. Ce sera comme une parenthèse brutale, qui durera pendant plusieurs siècles de colonisation, avant que les Philippins ne reprennent leur destin en main. Le cinéaste montre clairement que les Philippins et les Malais avaient une véritable civilisation : une organisation sociale, basée sur des mythes, des croyances et des coutumes structurants, qui seront détruits par les Européens.

Pour autant, Lav Diaz ne verse pas dans la caricature, et ne figure pas Magellan comme une brute sanguinaire. Il le représente plutôt comme un militaire à la fois croyant et obstiné, persuadé d'être dans son bon droit, et n'hésitant pas à employer la force pour asseoir son autorité et aller au bout de ses projets. Magellan était apparemment une figure paradoxale, en clair-obscur, Lav Diaz respecte cet état de fait. En interview, le cinéaste philippin se place même dans le sillage de l’explorateur en mettant en parallèle la soif de découverte de Magellan et sa propre volonté de repousser toujours plus loin les limites du cinéma.

Ainsi, Lav Diaz fait le pari de la complexité et de la subtilité, pour dépeindre cette figure historique et son héritage contrasté. Il laisse aussi une place certaine à la femme de Magellan, Beatriz, qui semblait représenter un idéal de paix et de bonheur familial pour ce conquistador pourtant épris d’ailleurs. Lav Diaz a même laissé entendre qu’il monterait une version de 9 heures d’un film consacré entre autres à Beatriz. Nous verrons s’il pourra réaliser ce projet, en tout cas cela a de quoi intriguer positivement.

Néanmoins, Lav Diaz se confronte à la dureté des faits et ne livre pas un film doucereux : il représente et dénonce la violence employée par les Européens pour conquérir et convertir les peuples natifs. A l’époque les Européens se sont ouvertement partagé le monde et ses richesses (se référer au Traité de Tordesillas, signé en 1494), n’hésitant pas à exploiter des peuples autochtones sous couvert de leur apporter la civilisation. Ces Européens si « bons » et « purs » sont ici mis en scène de façon réaliste : beaucoup sont des pauvres types qui ne savent pas vraiment pourquoi ils s’embarquent si loin. Lav Diaz s’est beaucoup documenté pendant les 7 ans de production du long métrage, et nous montre des conquistadors aux abois, mortifiés par ces longues traversées des océans, tombant parfois dans le vice et des excès, quand d’autres réussiront à surmonter les difficultés de cette aventure hasardeuse, y laissant sans doute une part de leur humanité.

Lav Diaz effectue donc un portrait mesuré et équilibré de Fernand de Magellan, cherchant à dépasser le mythe pour mieux décrire l’homme, et en quoi il représente un point de basculement alors que les Européens découvrent et conquièrent les Philippines au 16e siècle. Si vous cherchez un film d’aventure passéiste à la gloire de Magellan, ce n’est pas le bon candidat. Mais si vous souhaitez approfondir votre connaissance de ce célèbre explorateur en allant au-delà des clichés, alors ce long métrage saura peut-être vous convaincre, par sa rigueur historique et la beauté de ses images.

[3/4]

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