Ayant été moyennement convaincu par les précédents films de Ryūsuke Hamaguchi, « Le Mal n’existe pas » et « Drive My Car », j’étais curieux de découvrir son nouvel essai, « Soudain », lors du Festival de Cannes cette année, sans avoir d’attentes particulières. Je l’ai vu en séance du lendemain, tôt le matin. Et malgré les 3h16 du film… j’ai été scotché à mon siège et j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps pendant tout le long métrage, qui ne contient à mon sens pas une seconde de trop. Je ne m’attendais pas à être autant bouleversé par un film, qui plus est signé Hamaguchi, que je rangeais jusque-là dans la catégorie des cinéastes (excessivement) froids et cérébraux. Et signe des qualités réelles de ce long métrage, je l’ai revu hier soir… et j’ai de nouveau pleuré du début à la fin.
« Soudain » est la rencontre inattendue et fructueuse à Paris entre deux femmes que tout semble opposer : Marie-Lou Fontaine (Virginie Efira), énergique directrice d’EHPAD française, qui tente d’introduire une méthode de soins révolutionnaire et humaniste dans son établissement, « l’Humanitude », et Mari Morisaki (Tao Okamoto), brillante metteuse en scène de théâtre japonaise, affectée par un cancer à un stade avancé. On sent assez vite que ce n’est pas le hasard qui les met sur la route l’une de l’autre, tant elles partagent une personnalité foncièrement humaine et bienveillante, un goût pour les arts et pour la réflexion, et un engagement social fort (et même politique en un sens) dans leurs métiers respectifs.
Plusieurs choses m’ont conquis dans ce long métrage. Tout d’abord, la foi dans le spectateur et dans le cinéma du réalisateur nippon, qui nous offre plusieurs longues séquences de dialogues de haute volée, durant lesquels ses deux merveilleuses actrices principales analysent en profondeur rien de moins que la crise actuelle du capitalisme, de la démographie et de la démocratie au Japon, en France et dans le monde. Lors de ces séquences d’échange, d’abord en extérieur, aux abords de la Bibliothèque François Mitterrand à Paris (tout un symbole avec ce haut lieu de culture et de savoir), puis dans l’EHPAD, la nuit, Ryūsuke Hamaguchi nous livre un exposé clair et ludique, qui n’a rien de pédant. Au contraire, ce sont des séquences passionnantes, qui nourrissent notre réflexion et dont on ressort grandi, méditant longuement après le film sur ses enseignements. Et puis ça fait tellement plaisir de voir un cinéaste et artiste mettre en valeur des disciplines telles que la philosophie ou l’anthropologie, deux domaines d’une importance capitale et pourtant méprisés dans le monde matérialiste, superficiel, égoïste et inhumain d’aujourd’hui.
Par ailleurs, « Soudain » est un film sur le visage comme reflet de l’âme, et sur la puissance des gestes simples, dès lors qu’ils sont emplis d’amour et d’attention à l’autre. Ryūsuke Hamaguchi signe bien plus qu’un plaidoyer pour le care. Il est convaincu de la dignité irréductible de l’être humain, même à un âge très avancé ou très malade. « Soudain » est un cri du cœur pour faire advenir un monde plus humain. C’est également une utopie clairement assumée comme telle. Mais ce n’est pas une utopie irréaliste ou hors sol. Par bien des aspects, ce long métrage est rugueux et se frotte à la dureté de la vie, notamment à la souffrance et à la détresse morale et physique. Et également aux limites d’une telle utopie : le film intègre par exemple les critiques d’une vision anti-capitaliste ou de l’Humanitude, sans pour autant désavouer ces approches.
Il s’agit d’une œuvre extraordinairement lumineuse, mais qui brille d’autant plus qu’elle a ses zones d’ombre et qu’elle plonge au cœur des mystères de l’existence humaine. Qu’est-ce que la vie ? La mort ? L’étincelle de vie ? L’amour ? L’amitié ? Le partage ? La transmission ? Autant de questions laissées ouvertes mais auxquelles le long métrage apporte sa pierre, donnant l’exemple de ce qu’est une œuvre d’art à travers laquelle passe un puissant espoir dans la vie et l’être humain. Le film atteint d’ailleurs régulièrement une certaine transcendance, que ce soit lors de séquences très émouvantes, ou lorsque l’art et notamment le théâtre font irruption dans le récit. Dans « Drive My Car », j’avais trouvé que cet art n’était pas toujours bien intégré au film, malgré des séquences intéressantes. Ici, la pièce de théâtre qui revient à plusieurs moments de l’intrigue est magnifique et résonne complètement avec le propos, tout en l’enrichissant et en l’amenant autre part, là où l’art touche directement au cœur, à l’esprit… et à l’âme. Tout comme « Soudain » dans son ensemble.
On se souviendra longtemps de la belle amitié qui unit les personnages joués par Virginie Efira et Tao Okamoto, ici exceptionnelles. Et notamment ces très beaux champs-contrechamps frontaux, mettant en valeur leur corps et leur visage. Elles ont plus que mérité leur double Prix d’interprétation à Cannes. Elles incarnent à la perfection leurs personnages, tout en leur donnant une consistance, une vie et une bienveillance qui réchauffent le cœur. Mais par sa maestria esthétique et par son propos d’une profondeur extraordinaire, « Soudain » méritait bien plus que cela. A mon sens, c’est un chef-d’œuvre qui aurait dû obtenir la Palme d’Or. Certes, j’aime beaucoup « Fjord » de Cristian Mungiu et d’autres immenses films de la compétition cannoise de cette année, tels que « Minotaure » d’Andreï Zviaguintsev ou « Paper Tiger » de James Gray. Mais « Soudain » évolue dans une autre catégorie, celles des grandes œuvres d’art et de l’esprit qui rendent l’être humain meilleur. Merci à Ryūsuke Hamaguchi pour ce cadeau inestimable.
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