dimanche 10 décembre 2017

« Coco » de Lee Unkrich et Adrian Molina (2017)

    « Coco » est plaisant, mais comme tout blockbuster, il faut raison garder et faire abstraction du grand spectacle qui nous est proposé, afin de prendre du recul et analyser les qualités et les défauts de ce long métrage. Certes, visuellement plusieurs passages sont bluffants et magnifiques. Certes, c'est probablement l'un des Disney / Pixar les plus profonds, l'un des seuls à traiter de l'au-delà et de la transmission d'une génération à une autre, voire à plusieurs autres. Pourtant nous sommes en terrain connu : Pixar fait du Pixar, et même plus : Pixar fait du Disney. Car si esthétiquement parlant « Coco » étonne par la qualité de ses graphismes et ses couleurs chatoyantes, la trame scénaristique est très convenue, notamment l'histoire principale qui est cousue de fil blanc.

J'apprécie le personnage de Miguel, plein de vie et qui doute, ainsi que plusieurs autres personnages secondaires. J'avoue que j'ai plus de mal avec Héctor, qui joue l'habituel faire-valoir censé être drôle sans l'être tout le temps, un peu lassant à force de gags répétitifs. Certains animaux sont magnifiques, et le monde des morts est splendide, vraiment. Certaines chansons sont agréables, d'autres moins, mais un film qui vante à ce point la musique et la culture hispanique, ça me parle ! Par contre les ponts de pétales font un peu too much et pas des plus originaux. Et surtout, les bons sentiments et l'humour un peu facile font que Pixar n'arrive toujours pas à rejoindre un Miyazaki, celui auquel qui je me réfère tout le temps en matière d'animation. Car si « Coco » est un excellent divertissement, est-il vraiment une œuvre d'art ? Oui, je peux l'affirmer, car malgré quelques défauts, c'est globalement une réussite, avec plusieurs niveaux de lecture, et un visuel convaincant, notamment la belle introduction dans du simili papier découpé. 

Pour autant, je ne ressens toujours pas la poésie et le souffle des œuvres du maître Japonais. « Vice Versa », par son inventivité foisonnante, s'en rapprochait sans toutefois y arriver totalement, la faute à des tics scénaristiques et visuels typiquement hollywoodiens. Je me demande si ça ne vient pas du fait que Miyazaki s'adresse aux enfants comme il le ferait avec des adultes (c'est sans doute la raison de son succès auprès de ces derniers), alors que Disney et ses filiales s'adressent quasi exclusivement aux enfants, en leur tenant un langage « adapté ». « Coco » ne fait donc pas exception, c'est à se demander si Pixar arrivera un jour à jouer dans la cour du Studio Ghibli... Sans doute faudra-t-il attendre le prochain Hiromasa Yonebayashi, du nouveau Studio Ponioc, ou bien sûr le prochain Miyazaki, pour revivre encore un grand moment de cinéma animé.

[3/4]

dimanche 26 novembre 2017

« Jeux d'été » (Sommarlek) d'Ingmar Bergman (1951)

    « Il fait partie de ma propre chair. Je préfère « Jeux d'été » pour des raisons d'ordre intime. J'ai fait « Le Septième Sceau » avec mon cerveau, « Jeux d'été » avec mon cœur. Pour la première fois, j'avais l’impression de travailler d’une façon personnelle, d'avoir réalisé un film qu'aucun autre ne pourrait refaire après moi. »  — Ingmar Bergman, Cahiers du cinéma n°84, juin 1958

De fait, « Jeux d'été » est un film éminemment solaire et chaleureux, même s'il est également triste. Solaire car tourné pour partie en plein été suédois, quand le jour est sans fin. C'est l'un sinon le long métrage de Bergman où la nature est la plus mise en valeur : ces plans où le soleil se reflète dans l'eau, où la végétation est épanouie, où les personnages jouent dans une nature rayonnante, sont absolument sublimes. Et l'histoire en elle-même est profondément touchante. Une danseuse étoile de 28 ans (« son visage en paraît 45, son corps 17, elle en a 28 » nous dit-on), se remémore un été où elle rencontra son premier amour. Et par l'entremise d'un flash back, nous retournons vers ce fameux été, où Marie et Henrik filaient alors le parfait amour. Elle, jeune et effrontée, légère et insouciante. Lui, maladroit et fou d'elle, accompagné d'un sympathique chien tout aussi attachant que son jeune maître. 

Et l'on suit ainsi leur découverte mutuelle, leur amour si jeune et si fragile, leurs sentiments parfois tourmentés, mais dans une joie quasi constante, une sorte de fête de tous les instants. « Jeux d'été » comporte des passages parmi les plus réjouissants de l’œuvre d'Ingmar Bergman, sans compter que c'est l'un des tous premiers films où l'on sent sa personnalité réellement poindre derrière les images. En cela, c'est à mon sens tout sauf un long métrage mineur dans la filmographie du Suédois. Qui veut comprendre Bergman ne peut faire l'impasse sur ce film. Il comporte tout son talent : un talent visuel, avec des prises de vues enchanteresses ; un talent scénaristique, avec des sentiments qui jouent aux montagnes russes, un côté terriblement tragique ; un talent de direction d'acteurs, avec une interprétation remarquable, du couple d'acteurs principaux aux seconds rôles.

J'ai personnellement beaucoup de tendresse pour le jeune héros, Henrik, un peu gauche et peu sûr de lui. Il est vraiment l'âme de ce long métrage, par cette fragilité qui lui confère une grande humanité. Marie quant à elle est par moments particulièrement vivante, avec un regard de feu, rieur... et tantôt éteinte, meurtrie par les évènements et un passé douloureux, meurtrie par une absence inconsolable... Avant de larguer les amarres de ce passé envahissant, et ainsi tenter de renaître.

Bref, « Jeux d'été » est un film sensible et complexe, gorgé de qualités. Il augure toute la richesse de l’œuvre de Bergman à venir. Parfois lumineux, parfois sombre, c'est l'un des premiers grands longs métrages du cinéaste suédois, et en cela il vaut largement le coup d’œil !

[4/4]

« Le Corbeau » d'Henri-Georges Clouzot (1943)

    D'emblée, ce qui frappe dans « Le Corbeau », c'est sa photographie remarquable. Les plans du tout début sont magnifiques, dans un noir et blanc contrasté qui illumine de belles prises de vues d'un petit village. Mais très rapidement, Clouzot filme des murs, des fenêtres, bref : l'enfermement. Le fond se coule alors dans la forme : nous sommes au cœur d'un épisode éprouvant, un corbeau fait chanter les notables de ce village. Ce qui fait froid dans le dos, c'est que si personne n'est épargné par les racontars du délateur, tout le monde semble coupable, de la jeune adolescente aux personnes âgées. Tous ont quelque chose à se reprocher, et les lettres du corbeau deviennent comme un jeu visant à faire ressortir toute l'ignominie, les moindres petits défauts de l'être humain. 

Clouzot se fait bien sombre et pessimiste quand à l'humanité, qui s'entredéchire ici dans une spirale qui semble sans fin. Le contexte du tournage de ce long métrage n'y est pas pour rien : sorti en 1943, sous l'Occupation, la délation était à l'époque un sport national, et Clouzot dépeint ici tout le mépris qu'il avait pour ce procédé. Mais il en profite aussi pour mettre en lumière les ambiguïtés de la société d'alors : l'avortement était moralement réprouvé, mais dans les faits pratiqué, parfois de façon horrible, au risque d'y perdre la vie, parfois avec l'aide d'un médecin. Il est aussi question de drogue et d'adultère, des sujets abordés assez frontalement et qui ont dû choquer à l'époque. D'ailleurs Clouzot fut inquiété pour avoir tourné pour la Continental, une firme allemande, sans doute car au fond il dérangeait trop l'hypocrisie ambiante, mais il en est ressorti complètement blanchi.

Si l'on peut qualifier Clouzot de misanthrope, par l'entremise de son héros le Docteur Germain (magistral Pierre Fresnay), il se fait le chantre d'une humanité blessée mais conservant une part irréductible de dignité et de grandeur. Germain n'est pas un héros monolithique, tout d'un bloc et d'un blanc pur. Il est entre deux, courageux, intègre, mais parfois lâche et faible. Pour autant c'est un homme estimable, car voué aux autres. Et s'il peut être dur avec les autres et surtout lui-même, il finit par s'ouvrir étonnamment, dans une situation qui peut sembler un peu bancale mais tellement réaliste et plus humaine que dans bien des films.

Le corbeau de ce long métrage, tout comme Clouzot, finit par révéler la vraie nature des protagonistes de cette histoire. Certains, attaqués violemment, tels Germain et Denise (magnifique Ginette Leclerc, toute en nuances et contradictions), se feront d'autant plus combatifs. D'autres, plus ambigus, montreront leur vrai visage, un visage d'une noirceur effroyable. Outre le fond de ce long métrage, je ne peux que saluer la forme, avec cette mise en scène qui réserve bien des morceaux de bravoure, où tout est dit dans un regard, une attitude, une parole. C'est visuellement l'un des plus beaux films de Clouzot, l'un des plus terribles aussi. Il faut dire qu'il est servi par des acteurs exceptionnels, Pierre Fresnay et Ginette Leclerc en tête, mais également ces fameux seconds rôles de l'époque, particulièrement savoureux : Pierre Larquey et Noël Roquevert notamment, mais aussi Héléna Manson, peut-être moins connue, et finalement toute la galerie des autres personnages.

Clairement, on ne fait plus des films comme ça de nos jours en France, aussi courageux et ambitieux, aussi brillants sur le fond comme sur la forme. Et c'est bien dommage, espérons que l'avenir nous réserve d'agréables surprises et que la France retrouve un savoir faire qui fut bien réel.

[4/4]

dimanche 29 octobre 2017

« Sandra » (Vaghe stelle dell'Orsa...) de Luchino Visconti (1965) – (2)

    Enfin ! J’ai pu découvrir à l’occasion d’une rétrospective Visconti à la Cinémathèque de Paris ce long métrage tant loué par des personnes que je tiens en haute estime (Anaxagore et Max6m) et que j’attendais de regarder depuis une bonne dizaine d’années. Et je peux dire que le résultat fut à la hauteur de mes attentes. Du titre magnifique (« Vaghe stelle dell'Orsa » - « Pâles étoiles de la Grande Ourse », tiré d'un poème de Leopardi) en passant par le générique de début puis par le film en lui-même, tout concourt à en faire le véritable chef-d’œuvre de Luchino Visconti, soit le film qui condense toutes ses préoccupations artistiques et personnelles, servi par une esthétique exceptionnelle.

Un peu de contexte d’abord : Visconti est l’héritier de l’une des plus anciennes familles aristocratiques d’Italie. Il fut donc aux premières loges de la décadence progressive de cette caste, minée par les transformations sociales, économiques et militaires. Ses films portent ainsi la marque de cette grandeur en perdition, dépassée par les évènements, sonnant comme la fin d’un monde, du « Guépard » en passant par « Les Damnés ». Deuxième information de taille pour comprendre sa filmographie : il était homosexuel. Son œuvre porte donc la marque de la honte, du non dit, de la culpabilité, à l’image des « Damnés », encore, ou de « Mort à Venise ».

« Sandra » rassemble tout cela : il est question d’un frère et d’une sœur, héritiers d’une riche famille italienne, dont le père, Juif, mourut à Auschwitz, et dont la mère est psychologiquement instable. A ces tourments, s’ajoute une trame scénaristique tragique, puisque la sœur, Sandra, est victime de l'amour incestueux et possessif de son frère depuis leur adolescence. Fort heureusement, Visconti ne s’attarde pas sur les détails sordides d’une telle histoire, tout au contraire, avec beaucoup de retenue, de pudeur et de suggestion (des valeurs qui semblent totalement impensables par la plupart des cinéastes, voire des artistes d’aujourd’hui), il se penche davantage sur les sentiments douloureux de ses personnages.

Visconti joue beaucoup sur le temps qui passe et qui charrie son lot de souvenirs inconsolables. Un temps qui semble d'ailleurs arrêté dans le palais familial des Luzatti, lieu austère et inquiétant, alors que paradoxalement on entend tout du long le tic-tac d'une horloge, qui vient matérialiser ce temps si cruel pour notre héroïne. Dans ce long métrage, Luchino Visconti dépeint des sentiments subtils, contrariés, abimés, tel un scientifique ou un fin psychologue examinant des êtres humains se débattre dans la toile du destin, à l'image des héros de la tragédie grecque antique. Le cinéaste italien disait d'ailleurs se référer dans ce film aux personnages d'Electre ou d'Oreste. Il montre également combien il peut être difficile de s'extraire d'un passé éprouvant, lorsque le présent ne se tourne pas vers le futur mais sans cesse vers ce qui a été.

Il est terrible de voir tout le remord de Sandra, tout ce qu’elle endure sous la coupe de son frère, pervers et manipulateur. Mais ces évènements ne seraient pas ce qu’ils sont sans l’esthétique époustouflante de ce long métrage, de loin le plus beau visuellement parlant de toute la filmographie de Visconti… et sans la beauté envoûtante de Claudia Cardinale, absolument magnifique dans ce long métrage, avec une présence physique extraordinaire, presque animale et proche de la statuaire grecque. Le noir et blanc de la photographie y est contrasté et renforcé par de somptueuses prises de vues de Genève et Volterra, une petite ville de la Toscane italienne, ainsi que de la nature environnante (ces arbres qui ploient sous le vent…).

Véritable astre noir, traversé sur la fin d’un mince rayon d’espoir, « Sandra » est un film choc, aussi bien sur le fond que sur la forme, avec une économie de moyens qui force le respect. Heureusement tout de même que le dénouement apporte un peu d’air, car la majeure partie du long métrage s’avère étouffante, entre ces sentiments refoulés, cette culpabilité oppressante, cette menace sourde, une noirceur tout de même contrebalancée par la luminosité des prises de vues. Nous sommes donc loin de la grandiloquence et de l’académisme des œuvres ultérieures du cinéaste italien, injustement préférées et plus connues que ce chef-d’œuvre crépusculaire qui mériterait enfin une sortie en DVD digne de ce nom !

[4/4]

« Blade Runner » de Ridley Scott (1982)

    Il est aisé de comprendre pourquoi le succès ne fut pas au rendez-vous lors de la sortie en salles de « Blade Runner », en 1982. Film de science-fiction dystopique, noir, sale, mélancolique, poétique, contemplatif, ni véritable thriller, ni film d’action, il a dû désemparer bien des spectateurs avides de sensations fortes et d’esbroufe. Aujourd’hui, au vu de la postérité foisonnante de ce long métrage, on ne peut que le regarder avec attention. La première fois que je l’ai visionné, j’étais trop jeune et attendais de lui ce qu’il ne pouvait m’offrir. Maintenant que j’ai plus de recul, je comprends mieux pourquoi il a fait date dans l’histoire du cinéma de science fiction : son ambiance particulière, son esthétique décadente, ses décors luxuriants, tout cela fait de « Blade Runner » un film tant copié, à l’image d’un « Metropolis » de Fritz Lang. Ces deux films sont probablement les plus influents de l’histoire du cinéma dans leur catégorie.

Pour revenir à « Blade Runner », il faut tout d’abord louer son esthétique époustouflante. Rarement un film aussi ambitieux sur la forme a fait preuve d’une telle cohérence dans la démesure, des costumes bigarrés, en passant par les publicités envahissantes (et prophétiques) ou les pluies diluviennes. Dans une sorte d'atmosphère nocturne et embrumée, digne des films noirs des années 40 et 50, les repères moraux semblent abolis. Comme un cauchemar éveillé, ce monde en perdition semble tellement réel qu’il confère à l’histoire et à ses personnages une présence conséquente. Les déambulations du héros deviennent alors comme une errance métaphysique dans un univers de faux semblants, où l’on peut finir par s’y perdre corps et âme.

Venons-en à l’interprétation : Harrison Ford y est excellent, dans un rôle à contre-emploi, loin des Han Solo et autres Indiana Jones. Ici il joue une sorte de flic désabusé, perdu entre réel et irréel, totalement passif : il semble ne faire que prendre des coups. A la poursuite de Réplicants, ces androïdes ultra perfectionnés devenus dangereux et qu’il doit éliminer, bien qu’expert en la matière, apte mieux que quiconque à les débusquer et les différencier de vrais hommes et femmes, il semble à la longue ne plus savoir qui est réellement humain quand il se retrouve face à une androïde de dernière génération, troublante au possible (Sean Young). Les autres Réplicants sont d’ailleurs aussi « perturbants » , notamment celui interprété par Rutger Hauer : à la fois proprement inhumain et cruel, et doué de sentiments subtils. La version « Director’s Cut » de « Blade Runner » ajoute d’ailleurs au mystère autour du protagoniste principal : Deckard ne serait-il pas lui-même un Réplicant ?

Tout est opaque, difficile à cerner dans ce monde apocalyptique : les frontières sont particulièrement floues entre humanité et artificialité. « Blade Runner » sonne d’ailleurs comme un avertissement terriblement d’actualité sur notre monde de demain : si nous n’y prenons garde, il risque de devenir une déchetterie à ciel ouvert, et pire encore, nous risquons de le livrer à l’intelligence artificielle pour asservir d’autant plus l’être humain, qui sera réduit à l’état d’erreur de la nature. Par bien des aspects, ce long métrage garde donc aujourd’hui toute sa pertinence. Et si son esthétique a un peu vieilli, je dirais qu’elle a gagné en patine, à l’image d’un « Metropolis » (encore), tellement « Blade Runner » paraît désormais intemporel.

Dernière remarque : incroyable comme la carrière de Ridley Scott a pu atteindre des hauts… et des bas. Mais quels hauts ! « Blade Runner », « Gladiator » ou « Alien », excusez du peu. Pourtant je le classe plus dans la catégorie d’un Kubrick, pour le côté avant tout visuel de son oeuvre, qui ne peut donc pas prétendre aux sphères dans lesquelles s’étendent des géants tels que Kurosawa, Dreyer, Tarkovski, Bergman ou Murnau. Pour autant, Ridley Scott regagne peu à peu mon respect à mesure que je me penche plus en détail sur sa filmographie.

[3/4]

dimanche 22 octobre 2017

« Gladiator » de Ridley Scott (2000)

    « Gladiator » est peu ou prou mon premier choc cinématographique, en tout cas le premier film que j'ai vu au cinéma au sortir de l'enfance : je devais avoir 11 ans et bravais donc avec un peu d'appréhension l'indication « déconseillé aux moins de 12 ans ». Longtemps ce film est resté pour moi une référence, comme pour beaucoup d'autres personnes j'imagine. Puis je l'ai renié en développant mon goût pour le Septième Art, dans mon souvenir il se rapprochait trop d'un « 300 » sans que je l'y compare totalement (vu la bêtise sans nom qu'est le long métrage de Zack Snyder et Frank Miller), « Gladiator » devenant pour moi synonyme de virilité mal placée, « force et honneur », Maximus par ci Maximus par là, tout ça tout ça... Une caricature en somme. Mais finalement j'ai toujours gardé un attachement particulier à ce film. Et il y a peu, je me suis dit qu'il fallait que je le regarde de nouveau pour me faire un avis construit, la dernière fois que je l'ai vu remontant à une bonne dizaine d'années minimum. 

Ce fut donc chose faite, je me suis replongé dans la Rome antique de Marc Aurèle, et tout m'est revenu : la bande son chaleureuse et prenante ; Maximus, ce héros sans tache, fidèle, courageux et obstiné, incarné magistralement par Russel Crowe qui « est » littéralement Maximus : un héros humain, presque poétique avec ces scènes magnifiques où il passe sa main dans les blés ; le tragique de la Rome éternelle, ses complots, la dureté de certains personnages, tous droits sortis de la BD « Alix » de Jacques Martin ; l'impression d'être à Rome, au cœur de l'arène ou du Colisée, mais aussi au cœur des combats contre les barbares Germains... Et beaucoup d'autres éléments que je n'avais pas décelé alors, notamment le fait que si certains personnages sont noirs, fourbes (Commode, un « méchant » particulièrement ignoble, terrifiant de froideur et de monstruosité, très bien choisi pour faire face à Maximus, le traître Quintus ou le perfide Falco), d'autres sont droits, exemplaires (Maximus donc, Gracchus, Cicéron, Juba...) quand bien même certains sont plus nuancés, plus complexes, même si finalement plus proches de la lumière que de l'ombre (Lucilla, Proximo). En bref, nous ne sommes pas encore dans le cliché tenace aujourd'hui d'une Rome totalement dévoyée, que l'on retrouve dépeinte à gros traits dans la série TV éponyme de 2005. Ce que je veux dire, c'est que dans « Gladiator » il y a une sorte d'espoir, que la justice triomphera, et que se battre pour le Bien vaut la peine.

Cela peut sembler dérisoire, mais je comprends aujourd'hui que c'est la force de ce long métrage et ce qui fait qu'il a tant passionné les spectateurs, outre ses qualités visuelles pour le moins impressionnantes. Maximus est un vrai héros comme on n'en fait plus, auxquels des millions d'enfants se sont identifiés. Je me rends compte également qu'à l'instar de « Blade Runner », autre chef-d’œuvre de Ridley Scott, « Gladiator » a lancé une mode, ou du moins est resté – j'y reviens – une référence de film historique, et plus particulièrement de péplum « moderne ». C'est peu dire qu'il a été mainte fois imité, mais rarement, voire jamais égalé, même par Ridley Scott en personne. Tous les « Troie », « Alexandre », « 300 » et je passe tous les films de série B réalisés dans son sillage, n'arrivent pas à sa cheville, ne parvenant pas à retrouver l'alchimie qui a fait de « Gladiator » une indéniable réussite. Certes il comporte une violence un peu gratuite, pas forcément indispensable, qui là aussi a dégénéré chez ses suiveurs en goût pour les bains de sang. Certes, Ridley Scott est plus un génial chef opérateur qu'un véritable auteur, du moins que quelqu'un qui aurait une vraie pensée à partager. « Gladiator » n'est donc pas un chef-d’œuvre absolu, loin de là. Pour autant il s'agit à mon sens d'un grand film, une vaste fresque épique avec un souffle remarquable, digne héritier d'un « Ben-Hur ». En tout cas, il reste pour moi un très beau souvenir de cinéma, avec le recul je peux dire qu'il mérite son statut de film culte... et que j'ai eu beaucoup de plaisir à le revoir !

[4/4]

dimanche 8 octobre 2017

« Whiplash » de Damien Chazelle (2014)

    « Whiplash » est la matrice de « La La Land », en plus extrême, moins subtil, et pour tout dire moins plaisant. Pour autant on sent un certain talent en devenir, celui du jeune Damien Chazelle qui ne demande qu’à exploser avec le succès que l’on sait. A ce titre, « Whiplash » n’est pour moi ni un chef-d’œuvre précoce, ni un essai raté. Il s’agit plutôt d’un brillant brouillon, canalisant à grand peine l’énergie créatrice du jeune prodige new-yorkais.

Tout d’abord il aborde la musique sous un angle intéressant : l’envers du décor, à travers le sacrifice mental et physique nécessaire pour devenir un « grand » artiste, ou tout du moins un musicien accompli et reconnu par la profession. Chazelle ne fait pas de mystère sur le côté complètement individualiste et narcissique d’une telle ambition : il ne masque pas les sacrifices que doit faire le héros pour arriver à son but. Et il s’agit de véritables sacrifices, qui ne restent pas sans conséquences, voire qui s’avèrent franchement inquiétants au regard de ce que « gagne » en retour Andrew, qui ambitionne rien que moins que devenir le nouveau Charlie Parker de la batterie ! Mais Chazelle ne veut pas résoudre cette ambiguïté, il ne juge pas le parcours de son jeune héros. Au contraire, il le suit de près et en montre toutes les contradictions, les bons côtés comme les mauvais. Certains prendront cela au premier degré et y verront un éloge de l’individualisme, d’autres un « modèle » d’anti-héros auquel ne surtout pas ressembler.

Il faut dire que Chazelle se positionne sur la fine crête entre ces deux extrêmes. Il devient même limite complaisant, en esthétisant à outrance cette souffrance (ce sang rouge profond qui émane des ampoules et des mains du batteur) et en insistant très lourdement sur le personnage odieux interprété par J. K. Simmons, au parler outrancier des plus désagréable à la longue… Ce personnage de professeur tortionnaire, s’il s’avère entier, profondément ambivalent, entre ombre et lumière, trouble, manipulateur, n’en est pas moins caricatural par moments, et finit par agacer, après avoir lessivé le spectateur comme ses élèves à force de brutalité et de mépris hurlé à leur face comme la nôtre… A l’image de « La La Land », « Whiplash » est donc un essai sur la réussite et ce qu’elle peut avoir de meilleur comme de pire. Ni entre deux mou, ni tendant vers l’un ou l’autre de ces pôles positif et négatif, il s’agit d’un film plus complexe qu’il en a l’air.

Une fois passée cette analyse sur le fond de ce long métrage, j’en viens à un autre aspect intéressant : son esthétique. Si la photographie et les prises de vues lorgnent parfois vers les clichés Instagram ou Starbucks que dénonce tant le personnage de Simmons, plusieurs plans au montage musical, notamment de New York la nuit, sont remarquables. Les prises de vues jouent avec la luminosité, les couleurs et les cadrages, dans un élégant ballet d’images. On ne peut nier la beauté de cette photographie, pas plus que la réalisation étonnamment maîtrisée de Chazelle, qui impressionne vu son jeune âge à l’époque. Il y a un certain classicisme de bon aloi chez Chazelle. Certes, il manque parfois de tomber dans la copie ou le pastiche malgré lui, mais il conserve ce brin de spontanéité qui n’appartient qu’à lui.

J’en veux pour preuve un autre aspect remarquable de ce film : le jeu des acteurs. Si J. K. Simmons force le respect mais en fait limite trop, Miles Teller ne démérite pas et tient tête à Simmons. Mais la vraie surprise pour moi est la découverte de Melissa Benoist, au jeu sincère et sobre, plein de vie sans être maniéré. On n’a pas l’impression d’être en face d’une actrice, mais bien d’une personne « réelle » que l’on pourrait croiser dans un café ou dans la rue. Et c’est là toute la force de la direction d’acteur de Chazelle, que l’on évoque « Whiplash » ou « La La Land ». Il a le don de libérer ses acteurs, à la manière des grands d’Hollywood, qui savaient diriger de grands acteurs, eux-mêmes sachant donner vie à des personnages hauts en couleur et particulièrement inoubliables. A sa mesure, Chazelle s’inscrit dans cette veine, et fort heureusement pour lui comme pour nous, il sait rester mesuré, il ne court pas après la « spontanéité » ou pire, « l’authenticité ». Il filme des acteurs et des personnages simples, vivants, humains. Et je ne saurais trop le remercier : un peu de fraicheur dans notre époque gavée d’images factices au possible, voilà qui n’est pas pour me déplaire.

En résumé, à l’image de la musique tantôt légère et virtuose (l'ouverture), tantôt lourde et forcée (le morceau « Whiplash »), si Chazelle ne passe pas loin de l’exercice de style un peu vain, il parvient avec son talent à donner vie à de vrais personnages, loin des protagonistes en deux dimensions dont nous gratifie souvent le cinéma américain. Il parvient également à mettre sur la table un sujet d’actualité : un individualisme forcené des plus funestes, pas loin d’un narcissisme destructeur, tout en rendant hommage au jazz et à ses plus illustres représentants, en mettant en évidence le côté tragique de leur trajectoire et de leur existence. En somme, tout n’est pas parfait, loin de là, mais ce film possède tout de même d’indéniables qualités. De toute évidence, Chazelle est un réalisateur à suivre !

[3/4]

samedi 30 septembre 2017

« La Barbe à papa » (Paper Moon) de Peter Bogdanovich (1973)

    « La Barbe à Papa » fait partie de ces belles surprises de cinéma qui m'enchanteront toujours et qui prouvent combien cet art est précieux. Diffusé récemment sur Arte, j'hésitais à le regarder, le résumé comme l'affiche ne payant pas de mine. Mais devant certaines critiques laudatives (au premier rang desquelles celle-ci), j'ai franchi le pas et je ne le regrette pas du tout. Qu'est-ce que j'aurais manqué ! J'avais découvert Peter Bogdanovich avec « La Dernière Séance », un très beau film nostalgique, mais je n'avais pas creusé davantage sa filmographie. Grossière erreur ! « La Barbe à papa », ou « Paper Moon » originellement, est un film remarquable, au scénario intelligent, aux prises de vues superbes et aux acteurs remarquables.

Tout d'abord, quelle photographie ! László Kovács, sur les conseils d'Orson Welles en personne, nous offre un sépia à la fois chaleureux et au contraste saisissant. En outre, les cadrages et les prises de vues sont magnifiques. Les grands espaces américains sont sublimés, tout comme le visage d'acteurs particulièrement télégéniques. Venons-en justement au duo d'acteurs principaux : Ryan O'Neal et sa fille Tatum O'Neal. Le premier est comme transformé. Je le connaissais dans deux rôles qui l'ont enfermés dans une caricature de lui-même et l'ont poursuivi toute sa vie, ceux de « Love Story » et « Barry Lyndon ». Tantôt bellâtre de service et arriviste arrogant, je le croyais cantonné à ce genre de rôle mono-expressifs et sous-estimais son talent et sa capacité à faire passer toute une palette de sentiments nuancés. Ici il semble libéré de tout carcan, Bogdanovich lui offrant la possibilité d'exprimer tout son art, dans un rôle d'arnaqueur à la petite semaine réjouissant au possible. Mais la véritable héroïne du long métrage, c'est sa fille Tatum, dans le rôle d'une fillette plus maline que les adultes qu'elle croise sur sa route, jamais à court d'idées pour tenter de se sortir de la vie difficile à laquelle l'ont voués ses parents. L'âme de ce film, c'est cette relation d'amour père-fille toute en retenue. Moses Pray (Ryan O'Neal) peine à accepter au début l'irruption de la petite Addie (Tatum O'Neal) dans sa vie, mais peu à peu ils vont s'apprivoiser, sans jamais qu'on assiste à des effusions larmoyantes.  Bogdanovich a en effet la finesse de mettre en scène des sentiments doux-amers, sans verser dans l'excès. Pourtant « La Barbe à papa » regorge d'émotion contenue (ce qui ne le rend que plus fort et touchant), de l'esthétique somptueuse à la complicité évidente, l'air de rien, qui unit les deux acteurs principaux, sans compter qu'il réserve des moments de franche rigolade des plus appréciables.

Beaucoup limitent Bogdanovich à un statut d'habile copieur, comme s'il ne faisait que rendre hommage à ses maîtres. Certes il le fait, et de quelle manière ! On est à des années lumières de la bêtise crasse d'un Tarantino ou du formalisme assez vide d'un Godard. Il donne vie à un style qui lui est propre, en s'appuyant sur une esthétique classique, au noble sens du terme, magnifiant l'image et déployant une direction d'acteurs aux petits oignons. Mais plus encore, il s'appuie sur un scénario à plusieurs niveaux de lecture, ce qui fait de « La Barbe à papa » un film beaucoup plus riche qu'il n'y paraît. Certes il s'agit d'une histoire de paternité attendrissante, mais elle possède un arrière fond social des plus intéressants : nos héros évoluent dans l'Amérique déclassée des années 1930, dévastée par la crise financière de 1929. On comprend que nos deux vagabonds peinent à gagner leur vie dans un contexte si difficile ! Cet état de fait joue donc les acteurs de premier plan dans cette histoire, impossible de s'abstraire du climat économique et social d'alors. Cette situation permet également à Bogdanovich de traiter un thème si cher aux années 70, celui de l'errance et d'une certaine liberté. Moses et Addie se retrouvent en effet à arpenter de long en large les États-Unis dans leur voiture décapotable, dans des scènes qui ne sont pas sans rappeler Arthur Penn, Terrence Malick première époque, Wim Wenders ou plus près de nous Jim Jarmusch. Le rythme du film est tout autant caractéristique : lent et contemplatif, il est à l'image de la poésie de l'ensemble. Sans parler de la liberté de ton du présent long métrage : pour gagner leur croûte, Moses et sa supposée fille revendent à prix d'or des bibles à des veuves venant de perdre leur mari. Difficile de trouver plus cynique et plus drôlement saugrenu à la fois. D'autant qu'on voit la petite Addie fumer de temps en temps (à 9 ans !), le tout est donc au diapason de l'ambiance contestataire des années 70 ! Pour autant Bogdanovich ne tombe pas dans les clichés exaspérants de certains films d'alors : tout se tient, dans une grande cohérence et une grande simplicité des plus admirables.

En résumé, « La Barbe à papa » est un film profondément original et iconoclaste, complètement libre tout en rendant hommage aux géants du Septième art. Bénéficiant d'un scénario profond et rafraichissant au possible, porté par des acteurs charismatiques, c'est une réussite de bout en bout, et l'on comprend que Bogdanovich eut le plus grand mal à la répéter...

[4/4]

samedi 9 septembre 2017

« Valérian et la Cité des mille planètes » de Luc Besson (2017)

    Étonnamment, c'est la première fois de ma vie que j'attendais un film de Luc Besson. J'ai toujours eu du mal avec son « cinéma » d'adolescent attardé, à base d'action bas du front, de scénarios copiés-collés, Europacorp demeurant pour moi l'équivalent de ce que Quick est à McDonald : une imitation des blockbusters américains peinant à égaler des originaux difficilement digestes, pour ne pas dire qui donnent la gerbe (passez-moi l'expression). En effet, ces derniers ne volant jamais bien haut, je vous laisse imaginer le résultat côté Besson... C'est tout dire de ses ambitions ! De toute façon Tonton Luc n'a jamais caché être un vrai businessman avant d'être un réel cinéaste. Je savais donc à quoi m'attendre. Pourtant, pour une fois le pitch du film avait l'air intéressant : je ne connaissais pas la BD d'origine, seulement de nom, mais je connaissais l'envergure de ses créateurs, et pour tout dire je voue une grande admiration à la BD franco-belge, le projet d'adapter « Valérian » avait donc tout pour me plaire. Mais venons-en au film. Le résultat n'est pas aussi catastrophique que les médias veulent bien le laisser penser. J'irai même jusque à dire que c'est un long métrage avec de grands défauts, mais avec aussi un immense potentiel. Il est clair que Luc Besson a subi un véritable lynchage médiatique, notamment outre Atlantique, qui me semble (pour une fois) non mérité.

Pour commencer, mettons les choses au clair, Besson a plein d'ennemis, en France comme à l'étranger, qui voient d'un mauvais œil ses ambitions commerciales de conquête des États-Unis ou de la Chine. Mais le véritable ennemi de Luc Besson... c'est lui-même ! Tant qu'il se bornera à être le scénariste de ses films, il se heurtera au plafond de verre de ses limites. Car Besson, je le répète, n'est rien d'autre qu'un adolescent attardé, avec des fantasmes de cet acabit. En gros : des fusillades, des jolies filles, de l'humour débile, du sang qui gicle, avec tout ça Tonton Luc est content. Par contre ne cherchez pas un minimum de profondeur ou de finesse dans ses films, à 15 ans d'âge mental c'est quelque chose d'impensable pour le bonhomme. On est donc loin de la relative profondeur d'un « Star Wars - Rogue One » et de sa relation père-fille, pour comparer « Valérian » à une référence évidente de Besson, à savoir la saga créée par George Lucas.

L'autre problème de ce long métrage, outre les habituels défauts des productions Besson / Europacorp, c'est le manque d'originalité et de surprise de son scénario. Un scénario ultra linéaire, cousu de fil blanc, avec des bons sentiments et du déjà vu en veux-tu en voilà, notamment au niveau des rebondissements et péripéties assez ronflants. Il est clair que Besson et ses sbires se sont éloignés de la BD d'origine, et ont apparemment perdu en subtilité ce qu'ils ont gagné en efficacité (et encore). L'univers de Valérian est particulièrement riche, et à cet égard certains passages qui le présentent s'avèrent extraordinaires, visuellement très imaginatifs. Mais Besson préfère s'attarder sur une peuplade au couleurs criardes, bénéficiant d'effets spéciaux qui piquent les yeux et avec des animaux franchement ridicules. Pour autant, « Valérian et la Cité des mille planètes » fourmille de bonnes idées. Et visuellement, c'est vraiment un film bluffant. Certaines séquences sont exceptionnelles, le tout début par exemple, ou encore la course à travers les « murs » de la cité éponyme. Sur cet aspect, Besson égale largement George Lucas ou James Cameron, voire les bat à plate couture (si si !). Je voudrais tellement en savoir plus sur ces mondes et personnages originaux, aux milles formes et couleurs ! Hélas, Besson s'en tient à son intrigue minimale et ultra prévisible, et nous ne verrons pas davantage cet arrière fond visuel et culturel qui s'annonce passionnant.

A l'image de cette obèse Cité des milles planètes, « Valérian » sombre alors de tout son poids dans les banalités d'un blockbuster lambda. Il n'est pas aidé en cela par le casting... Les deux acteurs principaux sont particulièrement mal choisis : on ne croit pas une seule seconde à leur histoire d'amour du type « je t'aime moi non plus ». Dane DeHaan joue très bien les adolescents attardés (décidément) mais n'a pas les épaules pour porter un long métrage de cette ambition et en être le personnage principal, et Cara Delevingne tire la tronche pendant tout le film, si bien qu'elle finit par nous agacer. La véritable révélation de ce long métrage c'est plutôt Rihanna, dans une séquence d'anthologie. Il y a aussi une sympathique apparition d'Alain Chabat, méconnaissable. Clive Owen, quant à lui, fait le strict minimum. Bref pas grand monde pour mettre un peu de sel dans ce breuvage assez insipide.

En résumé, « Valérian et la Cité des mille planètes » est un film à l'univers profondément original, digne d'un « Star Wars » ou d'un « Avatar ». Mais cela, c'est grâce à la BD de Christin et Mézières et à leur imagination foisonnante. Il bénéficie également d'effets visuels époustouflants, certains pas du meilleur goût, mais d'autres tout à fait étonnants. En revanche, l'interprétation décevante et le manque d'audace du scénario le plombent définitivement. Au total il s'agit d'un long métrage en demi-teinte, avec du potentiel et de vraies bonnes idées, mais pas encore avec le niveau suffisant pour convaincre pleinement. Ce n'est donc pas le naufrage annoncé, mais pas non plus une franche réussite. La balle est dans votre camp Monsieur Besson, affaire à suivre...

[2/4]

dimanche 27 août 2017

« Orgueil et Préjugés » (Pride and Prejudice) de Jane Austen (1813)

    « Orgueil et Préjugés » est peut-être bien le meilleur roman qu’il m’ait été donné de lire de ma (courte) vie. Pour ma part, nul doute, il s’agit d’un pur chef-d’œuvre. Je vais tenter d’expliquer pourquoi.

Ce qui frappe tout d’abord dans cet ouvrage, c’est la fraicheur, la liberté de ton de Jane Austen. Il n’y a pas de pose, pas d’affèterie, elle ne veut pas paraître plus qu’elle n’est, elle semble ne pas se soucier de la postérité. En revanche elle reste toujours d’une grande pudeur et d’une grande retenue, loin des romans sentimentaux qui faisaient fureur à l’époque, sans pour autant paraître mièvre, bien loin de là. C’est bien simple, son roman phare est intemporel. Nous seulement l’intrigue pourrait avoir lieu aujourd’hui ou des millénaires avant, mais le ton, le style bienveillant et ironique de Jane Austen en font une œuvre qui pourrait tout à fait être contemporaine, si l’on excepte le fait que de nos jours il soit difficile de trouver d’aussi belles plumes. Car sa façon d’écrire, avec de belles tournures de phrases, reste néanmoins très naturelle, loin d’être ampoulée, pompeuse ou creuse.

Ensuite, ce qui m’a marqué, c’est l’acuité du regard d’Austen. La façon dont elle scrute le cœur de ses personnages, dont elle rit et s’émeut de la nature humaine, avec une grande finesse et beaucoup de nuances, tout cela s’avère singulier. Elle qui avait une vingtaine d’années lorsqu’elle a écrit cet ouvrage, faisait preuve d'une grande connaissance de l’âme humaine ainsi que de la « bonne » société d’alors et de ses mondaines frivolités. Tout sonne tellement juste, tellement vrai, qu’on se croit catapulté deux siècles en arrière, à une époque de bouleversements, au sortir de la Révolution française, empreinte d’idéaux si nobles pour certains, avant la pudibonderie victorienne qui viendra jeter comme un froid sur cette fougue ardente.

Ce qui l’honore également, c’est qu’elle prend sa plume pour défendre la place de la femme dans la société. Une société alors très injuste : seul un héritier masculin pouvait par exemple hériter des biens immobiliers de son père. Sans compter le fait qu’hors du mariage point de salut : difficile pour une jeune femme sensée et intelligente de trouver sa place, entre les qu’en dira-t-on, les prétendants bas du front et les codes sociaux qui s’apparentaient plus à un carcan mortifère qu’à autre chose. Sans se faire une virulente féministe, Jane Austen se fait la porte parole des sans-voix, à travers Lizzy, son héroïne qui ose agir différemment, et dire tout haut ce que beaucoup pensent tout bas.

Pour continuer dans cette description de la finesse de l’écriture d’Austen, je dirais qu’« Orgueil et Préjugés » est un roman multiple. C’est un roman presque sociologique : les mœurs, les coutumes, les vêtements, la pensée de l’époque sont fidèlement retranscrits. C’est aussi une sorte de tragicomédie : on rit beaucoup des travers de certains personnages, de leurs petites combines (les sœurs Bingley), de leur esprit mesquin (Mr Collins ou Lady de Bourgh), ou tout bonnement de défauts qui ne les rendent que plus attachants (ah Mrs et Mr Bennet, ou encore Lydia !). On alterne d'ailleurs les rires et les larmes, il s'agit d'un mélange de franche bonne humeur et de passages plus mélancoliques, ou plus émouvants ! Le genre de cet ouvrage est tout bonnement indescriptible : Austen ose tout, dans un souci de véracité et de vraisemblance. Tout comme la vie, « Orgueil et Préjugés » réserve des moments presque hilarants, et d'autres plus touchants.

Mais ce qui m’a le plus impressionné, c’est la dramaturgie à l’œuvre, et en cela c’est un modèle du genre. L’action est mue uniquement par les sentiments. Il n’y a pas de grandes péripéties, mais des errements du cœur qui font tout chavirer, qui emportent dans leur tumulte personnages et récit. L’évolution des sentiments va ainsi donner lieu à bien des retournements de situation, et même à des passages haletants par leur suspense. Le tout avec une économie de moyens formidables : il n’est pas question de guerre épique, de palais royaux ou de descriptions lénifiantes, comme c’est le cas dans « Guerre et Paix ». A titre d’exemple, il y a ici un régiment de soldats, mais pas la guerre. Il y a des bals, mais nous ne sommes pas à la cour. Il y a de très beaux sentiments (j’insiste sur leur réelle beauté), mais rien de grandiloquent ou de sirupeux. Tout est fin, mesuré, subtil. A l’image des personnages : tout n’est que nuances, contradictions apparentes, préjugés qui ne demandent qu’à se voir détrompés. C’est ainsi que bien des personnages évoluent, et non des moindres puisque les deux principaux vont se métamorphoser peu à peu.

Comment parler d’« Orgueil et Préjugés » sans évoquer Elizabeth Bennet et Mr Darcy ? Tout deux semblent archétypiques, mais possèdent des défauts qui ne les rendent que plus humains. La première est vive d’esprit et de tempérament, courageuse, effrontée, et ose remettre en cause les dogmes de la société qui l’environne. Elle ose refuser une demande en mariage alors que d’un point de vue matériel c’est ainsi renoncer à une vie confortable et sûre. Mais son amour propre, et plus encore son exigence envers elle même et les autres, sa dignité font qu’elle reste fidèle à elle-même, avec le dénouement que l’on sait.

Mr Darcy quant à lui est un personnage très complexe, mystérieux, réservé, à la fois élégant et avenant, et renfrogné, hautain. En fait, Austen dépeint à merveille la complexité de l’esprit masculin avec ce personnage, toutes les contradictions des hommes, mais aussi ce qui fait leur attrait pour une femme. Comment ne pas éprouver ainsi de la sympathie pour Darcy ? Elizabeth et lui forment un duo admirable, ce sont deux personnages qui se révèlent bien plus généreux qu’au premier abord, et cette générosité, qui est d’ailleurs le propre de l’écriture de Jane Austen, ne rend ce roman que plus attachant.

Oui j’ai vraiment apprécié de la première à la dernière lettre ce roman, ce récit haut en couleur, ce tourbillon de joie et de vie, ce mélange d’humour et d’éloge de l’amour authentique. Mais plus encore, j’ai beaucoup de tendresse pour ses personnages, qui, comme dans toute grande œuvre qui se respecte, sont très fouillés psychologiquement, des premiers, géniaux, aux derniers des personnages secondaires. « Orgueil et Préjugés », tout comme son adaptation télévisuelle magistrale de 1995, est une œuvre à savourer, vers laquelle on retourne sans hésiter, et à chaque fois avec un immense plaisir, tant il s’agit là d’un sommet de la littérature.

J’espère ainsi avoir démontré qu’« Orgueil et Préjugés » a tous les ingrédients pour prétendre au titre de chef-d’œuvre. Assurément, je ne regarderai plus la littérature anglaise de la même façon. On parle souvent des Français, mais Jane Austen est un très très grand auteur, car elle dépasse bien des confrères masculins, et je balaie large, de l’Antiquité à nos jours. J’ose avancer que c’est ce regard féminin, cette subtile sensibilité qui confère au récit et à ses sympathiques personnages toute leur merveilleuse humanité, dans ce qu’elle peut avoir de plus faillible et de plus accomplie. Une bien belle œuvre, que j’ai reposée avec humilité et reconnaissance dans ma bibliothèque… en attendant de la rouvrir une autre fois, pour mon plus grand bonheur !

[4/4]

mardi 15 août 2017

« Orgueil et Préjugés » (Jane Austen’s Pride and Prejudice) de Sue Birtwistle et Simon Langton (1995)

    J’ai peut-être trouvé avec l’adaptation télévisuelle d’« Orgueil et Préjugés » de 1995 la série ultime. Celle qui m'a le plus impressionné par l’écriture des personnages, une interprétation magistrale, plus vraie que nature, une profondeur du récit qui allie sociologie et humour à la fois, mais aussi des préoccupations sur le sens de la vie universelles, toujours d’actualité, le tout agrémenté de beaux costumes d’époques, d’une musique agréable, à la fois subtile et discrète, et surtout d’une bonne dose d’humour et d’ironie ! Non seulement cette série a le pouvoir de divertir, et d'une fort belle manière : il y a du rythme, de la joie, des sentiments, du suspense même… Elle peut aussi vous renseigner sur l'histoire et la sociologie d'une époque : les manières, les vêtements, les codes sociaux, la façon de penser, voire l'idéal alors en vogue… Mais cette série, que j’ose qualifier d’œuvre et même de chef-d’œuvre, peut aussi vous élever. Elle peut vous interroger, vous pousser à réfléchir sur vous-même : tiens, n'ai-je pas un peu de ce personnage ? Et de celui-ci ? Ne suis je pas parfois trop comme ceci, ou pas assez comme cela ? La force principale de ce récit est qu’il ne met pas en scène des personnages parfaits, lisses. Tous ont leurs raisons, leurs qualités et leurs défauts. Et Jane Austen nous donne ainsi à voir non pas seulement la comédie humaine, dans ce qu'elle peut avoir d'aigre chez un La Bruyère, mais toute la profondeur de la personne humaine, toute la richesse de ses sentiments, des plus nobles comme les plus vils en passant par les plus comiques, répartis inégalement en chacun de nous. Oui, avec pudeur mais néanmoins sans fard ni faux semblants, Jane Austen parvient à sonder avec une aisance folle les sentiments les plus secrets et les plus complexes du cœur humain, et fort heureusement pour nous, elle s'intéresse notamment aux plus beaux. Elle nous tend ainsi un miroir de l'âme humaine, où l'on peut contempler à foison ce qui fait d'un homme un homme, et d'une femme une femme dignes de ce nom. Elle porte un regard rafraichissant, effronté tout comme son héroïne, Elizabeth Bennet, et mordant, à l’image de l'humour ravageur de Mr. Bennet.

Justement, venons-en aux personnages. Les deux protagonistes principaux restent à mes yeux parmi si ce ne sont les plus finement écrits de toute la littérature. Bien sûr quelques grands auteurs et artistes ont égalé ce niveau de finesse, mais je ne pense pas que Jane Austen ait été dépassée. Elizabeth Bennet est un modèle de femme intelligente, vive et courageuse. Mais elle a aussi ses défauts : ses préjugés et un certain orgueil la trompent un certain temps, et cette erreur de jugement aura des répercussions lourdes de conséquences. Elle a pourtant un grand cœur et défend sa sœur ainée dans ses épreuves avec une belle complicité qui dit tout de sa générosité. Et son jugement, s’il la trahit à de rares occasions, se révèle la plupart du temps fort juste. Quant à Mr Darcy c’est l’un des personnages masculins les plus complexes et subtils jamais écrits. Dans la série il a une aura indéniable, mélange de réserve et d’élégance, d’arrogance certes, mais aussi de panache… et de faiblesses, qui en font un personnage au fond très humain et d’autant plus appréciable, malgré sa maladresse, notamment avec la gent féminine. Le reste des personnages rend toutes les nuances de cette comédie humaine où s’ébattent nos deux héros, des plus bienveillants (Mr et Jane Bennet, Mr Bingley ou Georgiana Darcy) aux plus légers (Mrs Bennet et ses deux cadettes, Kitty et Lydia) en passant par les plus comiques malgré eux (Mr Collins) voire les plus vils (les soeurs Bingley). Toute cette galerie de personnages confère au récit une vraisemblance remarquable, qui rend le tout encore pertinent aujourd’hui, tant l’humanité n’a guère changé en deux siècles. Et le talent des acteurs y est pour beaucoup : Colin Firth et Jennifer Ehle ont probablement trouvé là le rôle de leur vie, tout comme la plupart de leurs confrères présents devant la caméra de Simon Langton. Pour finir, la musique est convaincante : elle accompagne les personnages principaux d’un thème qui leur est propre, et dans l’ensemble met bien en valeur l’intrigue, sans être trop présente mais sans non plus faire preuve d’une quelconque faute de goût. A l’image des magnifiques costumes là aussi propres au caractère de chaque personnage, elle s’intègre parfaitement dans le tout que constitue cette œuvre télévisuelle d’une qualité toute cinématographique, à l'image de « Fanny et Alexandre » d'Ingmar Bergman. En bref, « Orgueil et Préjugés » version 1995 est une réussite totale, portée par deux acteurs principaux au sommet de leur art. Un classique intemporel que je reverrai sans hésiter, et un modèle de série dont devraient s’inspirer les créateurs d’aujourd’hui...

[4/4]

vendredi 11 août 2017

« Des trains pas comme les autres » de Philippe Gougler (2011)

    Cela fait un moment que je suis cette émission depuis sa reprise en 2011, avec l'arrivée de Philippe Gougler à la présentation et à la co-écriture de ce magazine. Hier [le 5 août 2016] je viens de regarder l'émission sur la Corée du Sud, et sa qualité m'a poussé à écrire cette critique. Il faut louer la capacité d'émerveillement de Philippe Gougler, sa vraie fausse naïveté et son sens humain qui le poussent à haranguer dans le train ou dans la rue des passants pour leur poser des questions fondamentales sur l'identité de leur peuple, nous aidant à mieux comprendre le pays au cœur du reportage, ici la Corée du Sud. Avec beaucoup de bonhommie et de bonne humeur, Philippe Gougler nous fait mine de rien découvrir toute la richesse et les subtilités d'un peuple aussi complexe que celui des Coréens, à l'histoire mouvementée. Le choix des trains par lesquels le présentateur transite n'est jamais anodin, c'est ainsi qu'on le suivra dans des trains représentatifs de l'histoire et de la culture coréennes : un métro hyper connecté où les gens respectent des files d'attente bien précises et délimitées pour attendre la prochaine rame ; un TGV construit par les Français d'Alstom, qui transfèreront leur technologie à une Corée du Sud en plein développement économique ; le Golden Train, sympathique moyen de locomotion où les voyageurs peuvent prendre un bain de pied brûlant entre amis en regardant passer un paysage époustouflant ; ou encore le DMZ Train, ou train de la zone démilitarisée entre la Corée du Sud et la Corée du Nord, qui donne lieu à une séquence très émouvante nous montrant un couple de personnes âgées nées en Corée du Nord et venant se recueillir à la frontière entre les deux pays, espérant retrouver un jour leurs proches laissés de l'autre côté de la frontière. Bien sûr, Philippe Gougler ne se limite pas aux trains et s'aventure dans la ville, comme dans ce centre d'entraînement de Taekwondo ou ce restaurant de poulpes, ou plus en périphérie comme dans ce temple bouddhiste. Les Sud-Coréens étonnent ainsi Philippe Gougler, par ce mélange de profond respect de l'autre et de calme, de maîtrise de soi, mais aussi de compétition omniprésente. En une cinquantaine de minutes, nous avons alors un bon aperçu d'un peuple, toujours avec cette touche humaine et cet humour qui font le charme de la série version Gougler. Conclusion : un magazine documentaire à ne pas rater !

[4/4]

« L'Impossible Monsieur Bébé » (Bringing up Baby) de Howard Hawks (1938)

    Véritable bide à sa sortie, « L’Impossible Monsieur Bébé » divise encore aujourd’hui les spectateurs, et pour cause : son humour particulier ne plaît pas à tout le monde. Assez bizarrement, soit on est conquis par ce film, soit on lui est totalement indifférent, voire on le rejette vigoureusement. Pour ma part, je fais partie des gens pleinement charmés par ce long métrage délicieusement absurde et facétieux. Rares sont les films comiques à traverser le temps, l’humour étant souvent très contextualisé, affaire d’une culture et d’une époque bien particulières. Mais je trouve que celui-ci a de très beaux restes et confine à l’universel, j’en veux pour preuve son efficacité toujours aussi redoutable en cette année 2017, près de 80 ans après sa sortie ! C’est bien simple, à partir du moment de la robe déchirée, je ne me suis quasiment pas arrêté de rire jusqu’à ce que le film s’achève. On assiste à un véritable festival de gags, mélange de slapstick et de screwball comedy du meilleur goût. Le couple de personnages principaux y est pour beaucoup : Cary Grant en scientifique naïf et maladroit est irrésistible, et Katherine Hepburn en gaffeuse monumentale est inoubliable et génialement horripilante, à mon sens dans l’un de ses tous meilleurs rôles. Pourtant, ce long métrage sera un tel échec qu’elle devra retourner faire du théâtre pour un moment, le temps de se refaire une crédibilité… Dommage que le film n’ait pas trouvé son public à sa sortie, car l’humour y est très fin, avec un sens du comique très élaboré, les gags s’étalant souvent sur plusieurs minutes, dans un engrenage qui mène progressivement à la chute et à l’éclat de rire. Il ne s’agit pas d’un comique facile, pour autant il est tellement évident et arrive de façon tellement naturelle malgré l’improbabilité des évènements qu’il frappe juste et s’avère terriblement contagieux. Regarder ce film à plusieurs est d’autant plus réjouissant ! Surtout que la galerie de personnages secondaires est tout aussi appréciable que le couple de protagonistes principaux. J’ai notamment un coup de cœur pour le personnage du major Applegate, au centre d’une séquence proprement hilarante (à mon sens), que je revois toujours avec le même plaisir. Et c’est peu dire que des séquences d’anthologie, il y en a ! En bref, un immense film comique, mais pour l’apprécier, il faut dépasser les premières minutes d’exposition, tout à fait quelconques mais qui permettent de poser les fondations des ressorts comiques du long métrage. Une fois passé ce moment, dès que le long métrage démarre vraiment, je gage que vous passerez un excellent moment, en tout cas c’est tout le bien que je vous souhaite !

[4/4]

lundi 5 juin 2017

« Les Infiltrés » (The Departed) de Martin Scorsese (2006)

    A ma connaissance, « Les Infiltrés » est le premier et peut-être même le seul film de Martin Scorsese à traiter du grand banditisme sans être complaisant. Film d’action et à suspense, mais aussi film psychologique, duel impitoyable entre deux figures si proches et pourtant que tout oppose, deux infiltrés chacun dans le camp de l’autre : Leonardo DiCaprio, en flic intègre seul contre tous, et Matt Damon en jeune surdoué et taupe chez les flics, sous le patronage de son mentor, le parrain de la mafia locale, Frank Costello, magistralement interprété par Jack Nicholson. Film d’action donc, mais d’action sèche. L’habituel grand guignol scorsesien, manifestation de l’hubris, est personnifié par Nicholson. Mais le récit, ce qui se trame, les choix qui sont fait par les personnages, et leurs conséquences funestes, tout cela est traité avec une neutralité qu’on retrouve rarement chez Scorsese, qui réalise là comme une sorte de documentaire sur l’infiltration. La fin est à ce titre tout à fait illustrative : expéditive, terrible, et pourtant elle dit tout de la condition des deux protagonistes principaux, de leur situation sociale, affective, psychologique. Et de leurs choix, toujours. Rarement un film de Scorsese m’aura autant tenu en haleine. Je l’avais vu peu de temps après sa sortie, cela fait un peu plus de 10 ans. Je l’ai revu récemment et il n’a pas pris une ride. Sorte d’affrontement métaphysique, thriller policier bien plus complexe qu’il n’y paraît, c’est pour moi une vraie réussite dans le genre. L'opposition qui est faite entre le parcours des deux protagonistes principaux est très intéressante, et me fait penser à « Chien Enragé » de Kurosawa : la frontière qui différencie un gangster d'un policier est parfois (ou souvent ?) extrêmement ténue. Il suffit d'un rien pour qu'un homme bascule du « côté obscur », et toute la force de ce film réside dans le fait que le personnage de flic joué par DiCaprio aurait pu très bien tout abandonner pour devenir à son tour un gangster, tant son vécu est lourd de déconvenues familiales et sociales. Pour autant, contre toute attente, il tient bon. Et c'est ce qui fait toute la grandeur de ce personnage, intègre jusqu'au bout, de façon presque irraisonnée. Ajoutons à cela un casting excellent, avec Martin Sheen et Alec Baldwin et en particulier le savoureux personnage joué par Mark Wahlberg, et nous obtenons un remarquable film policier. Certes, je n’ai pas vu « Infernal Affairs », le film d’origine dont « Les Infiltrés » est le remake, cela explique peut-être mon engouement que certains trouveront démesuré. Il est vrai également que Scorsese ne fait pas non plus toujours dans la dentelle, et qu’on trouvera bien plus subtil. Toutefois à mon sens ce long métrage dénote dans la filmographie de Scorsese, en termes d’intensité et de profondeur (si si !), figurant dans ses meilleures réalisations, à réserver comme bien souvent avec lui à un public averti.

[3/4]

« Le Festin de Babette » (Babettes Gæstebud) de Gabriel Axel (1987)

    « Le Festin de Babette » s’inscrit dans la droite lignée d’« Ordet » de Carl Theodor Dreyer. Il en reprend l’esthétique soignée, le goût pour la fine exploration des sentiments humains et emprunte même des acteurs figurant dans les plus grands films de Dreyer (« Ordet » donc, ou « Jour de colère » par exemple). Certains des acteurs sont également des habitués d’Ingmar Bergman, et pour cause, Gabriel Axel se place aussi dans le sillage du cinéaste suédois. Il est une fois de plus question ici du rigorisme démesuré d’une petite communauté, quoique Gabriel Axel se montre plus bienveillant qu’un Bergman, se plaçant donc davantage en héritier de Dreyer. L’histoire, tirée d’une nouvelle de Karen Blixen, tient du conte : deux sœurs, véritables beautés dans leur jeunesse, courtisées sans qu’elles daignent consentir aux attentions de malheureux prétendants, se retrouvent dans leur vieillesse, vivant seules toutes les deux, à accueillir Babette, une jeune française (excellente Stéphane Audran) qui a fui la Commune. Celle-ci leur offre ses services en échange du gîte, et jour après jour leur fait à manger, en respectant l’ascétisme au menu de ces protestantes très pratiquantes. Quand un jour, Babette gagne au loto et hérite ainsi d’une importante somme d’argent. Elle décide alors d’offrir aux deux vieilles femmes et à leurs proches un dîner à la française, généreux et foisonnant, qui fera se délier les langues et retrouver un peu de joie de vivre à ces tristes sires. Personnage central lors du dîner, le général Lorens Löwenhielm, ancien prétendant éconduit de l’une des sœurs, que l’on avait découvert maladroit et falot dans sa jeunesse, se révèle ici, bien des années après, en étant le seul à oser prendre la parole et à vraiment savourer le repas et l’incroyable cadeau qui leur est fait. Il devient profondément humain, et lui qui semblait si frêle et insipide devient aimable et réjouissant au possible, comme transfiguré par l’âge et l’expérience de la vie. Bien sûr, son entrain dénote dans l’assemblée des dévots, tellement préoccupés par le « qu’en-dira-t-on » qu’ils n’arrivent pas à exprimer leur gratitude et à pleinement profiter du festin. Et pourtant, on sent que ce dîner leur fait beaucoup de bien. « Le Festin de Babette » est somme toute un film simple, mais profond. Véritable hymne à la cuisine française et à la générosité de ses chefs, mais aussi et plus simplement à la bonne chair et au plaisir simple (là encore) de la vie, mais aussi à l’amour et à l’amitié. Porté par d’excellents interprètes, Stéphane Audran (Babette) et Jarl Kulle (le général) en tête, c’est un petit chef-d’œuvre qui mériterait d’être plus connu ! A voir sans hésiter !

[4/4]

mardi 23 mai 2017

« The Revenant » de Alejandro González Iñárritu (2016)

    Deuxième long métrage d'Iñárritu que je regarde après « Babel ». La mise en scène est bien plus ambitieuse mais on retrouve certains défauts criants, j'y reviendrai. On a beaucoup parlé de ce film, depuis ses conditions de tournage jusqu'au rendu final, en faisant un énième soi-disant chef-d’œuvre... Quand on se penche un peu plus sur la question, on ne peut nier certaines qualité à ce long métrage : une esthétique soignée, des vues superbes des grands espaces américains, des acteurs de qualité, une histoire simpliste mais qui fonctionne plutôt bien et nous tient en haleine malgré la longueur du film. Si l'on s'en tenait à ce qui s'est fait ces dix dernières années, « The Revenant » pourrait presque paraître pour un grand, sinon un bon film. Maintenant si on le compare ne serait-ce qu'aux westerns de l'âge d'or d'Hollywood, genre auquel se rapproche le présent long métrage, on ne peut qu'être beaucoup plus circonspect. Car si on gratte un peu, sous le vernis de « film à Oscars » se cache en fait un banal rape and revange... L'esthétique tout d'abord, tient plus du jeu vidéo que du cinématographe. C'est flagrant dans les scènes de batailles tournées à 360 degrés : l'immersion est totale, il est vrai, mais ça en devient la fin, le but ultime, si bien que ça tourne rapidement à la bouillie visuelle sanglante. Sang qui fascine tout particulièrement Iñárritu puisque par deux fois il nous offre un plan d'au moins 5 secondes sur une mare de sang ou les boyaux d'une bête éviscérée, comme s'ils étaient dotés d'un quelconque beauté... De plus, les mouvements de grues et autres effets de focales utilisés rendent la caméra particulièrement présente, comme si Iñárritu voulait crier au monde entier le génie qu'il était... Le film est plus au service de son esthétique et de son égo que l'inverse. On est loin d'un « Rio Bravo » par exemple. Tient, puisque que j'évoque ce véritable chef-d’œuvre (pour le coup), parlons de ce qui tient lieu de scénario à « The Revenant ». Un homme se montre particulièrement odieux et sadique envers le héros, Hugh Glass, le laissant pour mort. Ce dernier survit et veut se venger. Point barre. Ça s'arrête là, voilà tout l'intérêt scénaristique du film. Il y a bien la relation vraiment touchante entre Glass et son fils, voire sa femme, mais c'est tellement utilisé à des fins racoleuses qu'Iñárritu passe à côté. Louvoyant entre pessimisme profond et vide total (la vengeance ne suffit pas à réparer ce qui a été fait, laissant le vengeur plus vide encore intérieurement ? Tiens tiens, on ne s'en doutait pas...), on est à des années lumières de l'humanisme ou simplement de la profondeur du film de Hawks ou d'un quelconque film de John Ford. Qui plus est, Iñárritu garde de « Babel » son goût pour le racolage cinématographique, la prise en otage du spectateur avec ses bons sentiments factices et ses grosses ficelles. Non, vous ne ressortirez pas grandis du visionnage de « The Revenant ». Alors y a-t-il toutefois un quelconque message à retenir du scénario ? Une quelconque analyse historique ? Même pas : le film n'arrive pas à la cheville d'un « There Will Be Blood », qui malgré sa démesure était un vrai brûlot contre l'Amérique puritaine et capitaliste. Là rien, nada, le néant... Finissons sur les acteurs : oui DiCaprio voulait et méritait son Oscar. Mais tout comme à Cannes, s'il faut se baver dessus et jouer dans des conditions extrêmes pour avoir une statuette, où va le cinéma je vous le demande ? James Stewart ou Toshiro Mifune avaient-ils besoin de tels excès pour laisser transparaître leur talent ? Mille fois non. CQFD. En bref, « The Revenant » n'est qu'un film de genre purement visuel, assez mégalomaniaque, avec quelques qualités mais franchement pas de quoi crier au chef-d’œuvre, loin de là...

[2/4]

lundi 22 mai 2017

« Kubo et l'Armure Magique » (Kubo and the Two Strings) de Travis Knight (2016)

    « Kubo et l'Armure Magique » est un long métrage d'animation ambitieux mais qui ne satisfait pas pleinement, malgré de grandes qualités et qu'il s'agisse d'une indéniable réussite pour un dessin animé américain (tenant plus souvent du divertissement que de l’œuvre d'art...) Sans doute est-ce parce qu'il est proche du coup de maître que je suis aussi exigeant... Tout d'abord l'animation : malgré un parti pris esthétique marqué au niveau du character design, le fait d'avoir choisi la technique de stop motion permet un rendu très artisanal et chaleureux du meilleur effet. De plus, il s'agit là d'une œuvre très inventive sur un plan visuel, avec beaucoup de séquences marquantes, sans parler des personnages, tous particulièrement réussis et savoureux. L'esthétique lorgne toutefois un peu du côté du jeu vidéo, se révélant parfois sombre voire glauque... « Kubo » est donc davantage à réserver aux jeunes (et moins jeunes) adolescents qu'aux enfants. Il est également tout à fait regardable par les adultes, malgré quelques facilités de scénario. En effet, s'il s'agit d'une histoire parfois émouvante et assez subtile, certains raccourcis scénaristiques l'empêchent de prétendre au titre de chef-d’œuvre de l'animation, auquel il aurait pourtant pu prétendre, vu les moyens que ses créateurs se sont donnés. Car malgré tout, il s'agit d'un récit initiatique prenant, et même captivant. L'histoire, symbolique (au point qu'il aurait mieux valu privilégier le titre originel « Kubo and the Two Strings » : « Kubo et les deux cordes » – moins vendeur il est vrai) est structurée à la façon d'un conte universel. Il s'agit de la quête d'un jeune garçon qui veut en savoir plus sur ses origines, et qui nous mène l'air de rien à réfléchir au lien qui nous unit à nos parents. Touchante histoire de filiation, il s'agit aussi d'un hommage à la culture et à l'art nippons. En effet, le récit se déroule dans une sorte de Japon féodal et magique. Hélas, il y a toujours cette patte américaine avec ce surcroît de bons sentiments qui dénature un peu l’œuvre. « L'américanité » du long métrage trouvant sa plus explicite manifestation dans la bande son très occidentale, décevante et insipide, qui souligne maladroitement les émotions dans le film, comme tout bon blockbuster lambda... Malgré tout, l'ambition visuelle déployée et le scénario haletant, qui plus est empli de poésie, rendent ce film fort appréciable. Une belle surprise dans un monde de l'animation de plus en plus standardisé et mercantile...

[3/4]

jeudi 18 mai 2017

« Le Chanteur de Gaza » (The Idol) de Hany Abu-Assad (2015)

    Un film touchant, qui témoigne on ne peut mieux de la situation en Palestine, sans pour autant en faire des tonnes. Hany Abu-Assad nous dépeint la trajectoire fulgurante de Mohammed Assaf, jeune Palestinien à la voix d'or qui va tenter envers et contre tous le concours de chant Arab Idol, l'équivalent de notre Nouvelle Star. Magistralement interprété, ce film est tiré d'une histoire vraie, même si elle est romancée. Mais ce qui fait sa force, plus encore que ses jeunes et talentueux interprètes, c'est finalement le ton du réalisateur, qui réussit à donner du relief à son film par un savant dosage entre humour et émotion. On rit beaucoup, on essuie quelques larmes, et on se prend au jeu, à souhaiter la victoire du jeune Mohammed, qui a traversé bien des épreuves pour en arriver là où il est. Le film débute sur son enfance plus que modeste, dans une ville de Gaza où les habitants manquent de tout. Avec quelques personnages et une économie de moyens qui force le respect, Abu-Assad parvient à matérialiser les oppositions de la société palestinienne, entre tradition, modernité et débrouillardise de tous les instants. De la situation des femmes à l'extrémisme religieux, Abu-Assad ne fait aucun mystère sur les zones d'ombres de la société en place. Pour autant il trace une voix pleine d'espoir et de bienveillance avec les parents du jeune Mohammed, mais aussi avec la figure du coach musical qui croit en lui, et plus encore avec nos jeunes héros qui incarnent le monde de demain. Pour toutes ces raisons, « Le Chanteur de Gaza » vaut largement le coup d’œil et réserve de très bons moments de cinéma. Et cerise sur le gâteau, la musique, principalement basée sur les chansons interprétées par Mohammed Assaf, est vraiment bluffante. En somme, une agréable surprise !

[3/4]

« Vacances romaines » (Roman Holiday) de William Wyler (1953)

    Un grand classique de la comédie romantique, qui doit tout à ses deux acteurs principaux, et notamment à la charmante Audrey Hepburn dans son premier grand rôle. Tout respire la joie de vivre et la fantaisie dans ce long métrage, avec en arrière plan une ville de Rome magnifiée par un noir et blanc et des cadrages de toute beauté. Tout concourt à en faire un film rafraichissant au possible, de la mise en scène sobre mais intelligente au scénario inventif, bien qu'il s'ancre dans les codes du genre. Mais l'âme de ce long métrage réside avant tout dans la jeune Audrey, avec un rôle qui semble taillé sur mesure pour elle. Effrontée, capricieuse mais aussi généreuse et amusante, rien ni personne ne lui résiste. Tous les ingrédients de la comédie romantique sont réunis, et si Capra a refusé de réaliser ce film, difficile de ne pas penser à l'une de ses œuvres, mètre-étalon du genre : « New York-Miami ». On retrouve le même état de grâce, avec en prime une complicité évidente entre Audrey Hepburn et Gregory Peck. Ce dernier n'est d'ailleurs pas en reste et joue à merveille le type faussement indifférent au charme de la demoiselle quelque peu délurée. Pas besoin d'en dire plus, ce film léger, fragile et euphorisant à la fois devrait vous faire fondre vous aussi !

[4/4]

samedi 13 mai 2017

« Taipei Story » (Qīngméi Zhúmǎ) de Edward Yang (1985)

    « Taipei Story » est un film davantage sociologique qu’à haute teneur artistique. Non pas qu’Edward Yang délaisse ici toute mise en scène. La qualité de la photographie, des cadrages, de l’ambiance, ne laisse aucun doute : ce long métrage est construit, finement poli, ouvragé. Mais Yang ne met pas l’accent sur l’esthétique, qui sert le propos et demeure assez convenue. Il ne met pas non plus l’accent sur un message particulier, « Taipei Story » est plutôt un film vaporeux, lent, qui dépeint le Taipei des années 80 par petites touches, que ce soit par des plans extérieurs de la vie urbaine ou par des personnages paumés et désabusés. A ce titre on a du mal à s’identifier à eux et à leurs choix pour le moins déconcertants. Mais là n’est sans doute pas le but d’Edward Yang. Ses personnages sont très réalistes, voire naturalistes. Des jeunes gens à l’avenir incertain et qui tentent de surnager dans un entre deux : une demie misère sociale et sentimentale, avec cependant dans les deux cas de quoi vivre (ou survivre). Rien de vraiment tranché. Les personnages hésitent : à s’engager, à partir vers les États-Unis et un monde qu’ils espèrent meilleur, à s’aimer… Hou Hsiao-Hsien est l’un des acteurs principaux de ce long métrage, et il se débrouille très bien. C’est aussi l’un des scénaristes, aux côtés d’Edward Yang, et on reconnaît sa patte : « Taipei Story » tient plus du constat, de la photographie d’une situation donnée. C’est sa force et sa faiblesse. Les scénaristes ne jugent pas les personnages. Mais ils en restent comme à la surface. Pas de recul, pas d’approfondissement de leur mal-être. Dès lors, comment ne pas y voir un simple objet visuel, à l’image de « Millenium Mambo » de Hou Hsiao-Hsien, qui poussera encore plus loin le truisme cinématographique ultra esthétisé ? Dommage que « Taipei Story » n’ait pas davantage de corps et d’intérêt… Quand on sait qu’Edward Yang a été capable de nous offrir la petite merveille qu’est « Yi Yi », on ne peut qu’être déçu par ce long métrage quelque peu brouillon. Un Yang mineur.

[2/4]

vendredi 12 mai 2017

« Colonel Blimp » (The Life and Death of Colonel Blimp) de Michael Powell et Emeric Pressburger (1943)

    J’ai dû m’y reprendre à plusieurs reprises pour venir à bout de ce film. Je l’ai regardé en quatre fois, et je comprends ceux qui n’ont pas été séduits par ce long métrage, qui semble durer plus longtemps qu’en réalité. Et pour cause, Powell et Pressburger refusent toute dramaturgie excessive : pas de suspense, pas de surprise, pas d’action véritable. Tout est subtil, et l’ellipse est souvent de mise. En réalité, les deux cinéastes se concentrent sur la vie de notre héros et plus encore sur ses sentiments. L’éponyme Colonel Blimp est à la base une caricature, une sorte de vieille baderne à moustaches de l’armée britannique. Mais par leur talent, Powell et Pressburger en font un hymne au sens de l’honneur et au flegme britanniques, loin du prosélytisme qu’on serait en droit d’attendre de ce film originellement réalisé à des fins de propagande. En effet, le major-général Wynne-Candy, ridiculisé au début de l’histoire, se révèle profondément touchant quand on en apprend davantage sur son histoire. Son histoire se mêle d’ailleurs à la grande Histoire du Royaume-Uni et des guerres qu’il a menées au XXème siècle, de la guerre des Boers, en passant par le Première puis la Seconde Guerre Mondiale. En parallèle, on assiste à l’amitié de Wynne-Candy pour un soldat allemand du nom de Kretschmar-Schuldorff, cet amitié se révélant indéfectible malgré les évènements fâcheux qui opposent leurs deux pays. Et pour finir, Deborah Kerr illumine de sa présence le long métrage, en jouant trois rôles séparés dans le temps, incarnant une femme mystérieuse, au charme envoûtant et au cœur d’une histoire d’amour ratée, qui rend définitivement ce film et ses personnages terriblement attachants. Beaucoup de finesse et de nostalgie dans ce long métrage qui à mon sens reste l’un des tous meilleurs réalisés outre-Manche. J’avoue ne pas avoir été vraiment sensible au charme suranné du « Narcisse Noir », mais pour le coup j’ai été emporté par cette histoire au souffle fragile et délicat. Un très beau film, au Technicolor flamboyant, à voir jusqu’au bout pour en saisir toute la subtilité et la profondeur.

[4/4]

dimanche 23 avril 2017

« Jules César » (Julius Caesar) de Joseph L. Mankiewicz (1953)

    Difficile de ne pas comparer ce « Jules César », adapté de Shakespeare, au fameux « Cléopâtre » du même réalisateur : ils sont comme les deux faces d’une même pièce. Le premier en noir et blanc, sobre, statique, le second en couleur, démesuré, chatoyant. Et je dois dire que c’est le second qui m’a le plus marqué. « Jules César », donc, est un modèle d’épure, mais à tel point qu’on frise l’ennui. Dans des décors ascétiques qui font très artificiel, les acteurs déclament leur texte, raides comme des piquets, sur un ton théâtral, et l’action est on ne peut plus distillée au compte-gouttes. En fait, il ne se passe rien à l’écran – si l’on peut dire – car l’action est hors champ. On ne sait rien des combats qui se trament dans l’arène, on observe les conspirateurs chuchoter dans les couloirs de l’amphithéâtre. On ne voit rien de l’ultime bataille, seulement les soldats meurtris à la fin, sur un champ de bataille dévasté. La seule scène d’action du film, et c’est peut-être là sa force, est celle que l’on attend dès le début, en la redoutant : l’assassinat de César. Et je dois dire qu’on atteint là un sommet de dramaturgie. A la différence de la série « Rome » complètement boursoufflée et vide à la fois, l’action, quand elle est représentée, est un modèle de suggestion et de retenue. Pas de César qui convulse de manière ridicule, un filet de bave à la bouche, sous les coups de couteaux des sénateurs. Mais quelque chose qui fait bien plus mal qu’une lame : la trahison d’un Brutus bien plus complexe que dans « Rome », encore une fois. Tout se joue dans un jeu de regard et des mots échangés. Voilà l’un des grands moments de ce film. L’autre morceau de bravoure revient à Marlon Brando, sous les traits d’un Marc-Antoine fiévreux : son discours à la population, en mémoire de César, est extraordinaire. Une fois de plus Brando crève l’écran, et sa déclamation vengeresse reste inoubliable. Dommage que tout le long métrage ne soit pas de cet acabit… Pour autant je préfère mille fois un tel film qu’une série comme « Rome » : comme quoi il n’y a pas besoin de faire étalage de sexe et de violence pour dépeindre une époque trouble, et plus encore pour maintenir le spectateur intéressé. Je peux dire que j’ai été plus impressionné par le Marc-Antoine de ce « Jules César » que par toute la saison 1 de « Rome ». Les Américains ont oublié leur passé cinématographique glorieux et préfèrent se complaire dans la médiocrité… C’est bien dommage. Pour l’heure, j’invite tous les amateurs d’histoire antique à se jeter sur ce long métrage. Il faut certes s’armer de patience pour en venir à bout, mais votre attente sera récompensée.

[3/4]

lundi 27 mars 2017

« Rome » de John Milius, William J. MacDonald et Bruno Heller (2005)

    Il n’aura échappé à personne, sauf à avoir passé les dernières années sur une île déserte, que les séries télévisées font l’objet d’un véritable plébiscite depuis disons les années 2000. Entre ambitions clairement affichées et nouvelles pratiques de consommation (le fameux « binge watching »), on ne compte plus les entreprises qui investissent des millions là-dedans (pèle mêle Netflix, Amazon, Canal +, Orange...), les écrits d’universitaires décortiquant l’apport sociologique de telle ou telle série et les téléspectateurs passant des nuits devant leur petit écran. Tout le monde autour de moi ne parle pratiquement que de cela, au point de devenir bien souvent le sujet de conversation numéro 1. J’avoue pour ma part être resté plus ou moins hermétique à cette vague d’enthousiasme. Je regarde de temps en temps des séries passant sur les chaines publiques de la TNT, rien de plus. Je suis bien plus amateur de films, et j’ai toujours pensé que d’un point de vue artistique, le format relativement court d’un long métrage était un bien meilleur gage de qualité qu’une série. Songeons au hasard à des films comme « La Vie est belle » ou « Princesse Mononoké ». Existe-t-il un équivalent télévisuel ? Pas à ma connaissance, cela dit je veux bien être détrompé.

Toutefois, je me suis dit qu’il fallait bien que j’essaie au moins une série de référence, pour me faire un avis. J’ai longtemps cherché – et hésité – entre « True Détective » ou « The Wire », entre autres. Puis un jour les soldes à la Fnac ont fait que mon choix s’est porté sur « Rome ». Série elle aussi ambitieuse, historique, et faisant l’unanimité chez la plupart des critiques. Le choix imparable me disais-je. Au bout d’une dizaine de minutes de visionnage du premier épisode j’ai vite déchanté. La réalisation absolument insipide et les costumes du type « vrai-faux-usagé » en toc m’ont fait tiquer. Esthétiquement, on est très loin de la réussite… Maintenant y a-t-il quelque chose à se mettre sous la dent du côté du scénario ou de l’interprétation ? Un tiers de sexe, un tiers de violence sanguinolente et un tiers de guéguerres complotistes en mode « untel m’a regardé de travers, attend que je le fasse saigner au détour d’un banquet décadent »... Risible... Quant aux acteurs je n’en retiens que trois : César surtout, puis Vorenus et Pullo. Entendons-nous bien : la série ne vaut que pour la prestation de Ciarán Hinds en César. Pour le reste on finit par s’attacher (un peu) à Vorenus (Kevin McKidd) bien qu’il soit au début absolument détestable en rustre patriarcal et à Titus Pullo (Ray Stevenson), le comique troupier de la bande. Tout le reste du casting ne sont que conspirationnistes de soaps operas… et de bas étage. Si bien qu’au bout d’un épisode je me suis pris la tête entre les mains en me demendant pourquoi avoir acheté cette série de malheur. Pour avoir un avis vraiment construit dessus, je me suis forcé (et ça a été douloureux) à regarder la saison 1 jusqu’au bout. Et chaque épisode était du même acabit : du sexe, du sexe, du sexe, du sang, de la violence, des complots, de la haine... A se demander comment peut-on être fasciné par cet étalage de ce qu’il y a de plus bas chez l’être humain. Le pire c’est que je ne crois pas me tromper en avançant que « Rome » est la matrice de « Game of Thrones », soit l’une des séries les plus regardées du monde et du moment. Donc des gens du monde entier se tapent ce genre d’inepties nuits et jours... Ça m’inquiète un peu sur l’état de notre monde... En même temps ça peut expliquer pas mal de choses... Enfin bref, je ne me ferai sûrement pas des amis avec cette critique, mais je suis ouvert au débat, tant que ça reste courtois bien sûr...

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