mercredi 31 décembre 2014

« Boudu sauvé des eaux » de Jean Renoir (1932)

    « Boudu sauvé des eaux » est un film étonnant, inclassable. Sorte de fable sociale anarchiste, c'est un bel écrin pour le jeu totalement imprévisible (et très physique) de Michel Simon. Un clochard, Boudu, se jette dans la Seine après avoir perdu son chien. Un bourgeois le voit dans l'eau depuis son appartement parisien, et décide de sauter dans le fleuve pour lui venir en secours. Il le ramène chez lui, et l'habille comme l'un des siens. Mais la nature anticonformiste de Boudu ne s'adapte guère à la bienséance (toute relative) des mœurs de la famille Lestingois. Ce dernier est en effet un bourgeois libéral et généreux, qui entretien une liaison avec sa bonne, à l'insu de sa femme. Comme dans une pièce de vaudeville, l'arrivée de Boudu dans la famille vient rebattre les cartes des liaisons amoureuses et tout faire voler en éclat, engendrant de savoureux quiproquos. Il vient surtout remettre en cause les principes de Lestingois : l'hospitalité, la générosité, la croyance dans la bonté humaine. La séquence finale est extraordinaire : complètement inattendue, elle révèle toute l'ambivalence de la nature de Boudu, qui décidément, ne veut se raccrocher à rien d'autre qu'à sa liberté. Notons que la mise en scène de Renoir est d'une grande qualité, nous avons droit à de beaux travellings, et surtout à de magnifiques prises de vue en extérieur, notamment sur les bords de Seine. Un film assez déroutant, mais typique de l'art conjugué de Jean Renoir et Michel Simon, et à ce titre qui mérite largement le coup d’œil.

[3/4]

mardi 30 décembre 2014

« The Way – La Route ensemble » (The Way) d'Emilio Estevez (2010)

    « The Way » est un très beau film sur El Camino (Le Chemin), la route de Saint-Jacques-de-Compostelle. Emilio Estevez ne prétend pas faire un film définitif sur le sujet. Il s'agit juste d'un bel instantané, comme s'il avait pris au hasard une demie douzaine de pèlerins, chacun avec ses problèmes à régler, pour mieux illustrer la mosaïque de personnalités qui s'engagent sur le chemin. L'histoire est simple et sobre : un médecin ophtalmo perd son fils sur le chemin de Saint-Jacques, il décide alors de prendre sa suite et de faire le trajet à pied depuis Saint-Jean-Pied-de-Port. Il ira de rencontres en rencontres, et finira pas se forger de belles amitiés avec des gens tout aussi désemparés que lui. On ne prend jamais Le Chemin par hasard dit l'un des marcheurs. Et cela semble vrai, tant chacun d'entre eux tient à vivre une rédemption et se sent appelé à changer de vie, chacun à sa manière. Emilio Estevez évite les clichés des longs métrages américains qui se veulent européens : son héros principal, joué par l'excellent Martin Sheen, est américain dans le film, et se prend quelques réflexions bien senties. Estevez adopte un point de vue universel, les autres protagonistes étant Néerlandais, Canadienne et Irlandais. Nous n'avons donc pas le droit à l'américain qui débarque pour conquérir l'Espagne, non, ici Martin Sheen joue seulement un père qui cherche à comprendre les derniers actes de son fils, rien de plus. Ce qui réserve des passages fort émouvants sur le lien filial et la paternité. Et chose encore plus incroyable, Emilio Estevez parvient à retranscrire l'esprit de la route de Saint-Jacques, ce mélange d'aventure, de spiritualité (sans verser dans le prosélytisme : chacun a sa vision bien à lui du divin), de galère et d'amitié. Le plus important n'est pas tant l'arrivée à Saint-Jacques que le parcours vécu ensemble, voilà ce que semble nous dire Estevez, et qui reste valable pour tout voyage digne de ce nom. Emilio Estevez réussit son tour de force en n'épuisant pas un sujet vaste comme le ciel, mais en lui donnant un visage humain, et mieux encore, en nous donnant envie, à notre tour, de prendre la route à la suite de ses personnages. Que demander de plus ?

[3/4]

lundi 29 décembre 2014

« Ressusciter » de Christian Bobin (2001)

    Quelques mots sur Christian Bobin. Christian Bobin est un chercheur d'or, capable de trouver le métal le plus fin et le plus pur dans le cours tumultueux de la vie. Les aphorismes de Christian Bobin sont comme des touches de couleur aux nuances infimes, tantôt teintées de lumières, tantôt baignées par une ombre douceâtre. Leur éclat varie au gré des mots : elles sont souvent d'une joie parfaite, parfois d'une douleur sourde, mais jamais désemparée, toujours belles : simples et belles. Le vers libre (et plus généralement l'art) de Christian Bobin confirme que la poésie n'est pas qu'affaire de forme, je dirais même qu'elle est davantage affaire de sens, versée dans la forme des mots et leur agencement. Ce qui réjouit l'âme, dans la poésie de Christian Bobin, c'est la rencontre des images convoquées, c'est l'infini perçu dans le trois fois rien, c'est la richesse de la vie perçue dans la pauvreté de nos existences d'êtres humains. M. Bobin est capable de se réjouir de tout : c'est la marque des gens simples, d'une noble simplicité, qui sait que la vie ne réside pas dans l'argent ou les honneurs, mais dans l'amour et l'amitié. Et de fait, M. Bobin est un grand écrivain : il est un fin moraliste, mais pas un moraliste aride et aigre du XVIIIème siècle, car c'est aussi un merveilleux poète. Réjouissons-nous de cette conjonction de talents, qui nous offre de belles et longues méditations à partir de petits textes, et un beau moment de lecture grâce à cet art si consommé avec lequel il manie le Verbe.

    A présent, quelques mots sur son recueil « Ressusciter ». C'est un authentique chef d’œuvre de la littérature, un instantané de ce qui s'est écrit de mieux en ce début de XXIème siècle. Rares sont les ouvrages capables de délivrer avec autant de précision et de délicatesse le parfum si particulier de la vie véritable, celle des rencontres humaines et de l'émerveillement face à l'humanité et la nature. Bien sûr, cet émerveillement n'est pas béat et encore moins dupe : M. Bobin sait dépeindre les lâchetés d'autant mieux qu'elles blessent la sensibilité aiguë de son cœur d'homme. Pour autant, rares sont les livres à m'avoir touché à ce point, ce qui est d'autant plus étonnant au vu de la forme on ne peut plus modeste de l'ouvrage : quelques phrases couchées ici et là au creux de pages d'un blanc immaculé, aussi pures que sa poésie. Je me suis même pris à retrouver des souvenirs perdus de mon enfance et de mon adolescence, et autant le dire tout de suite, c'étaient de merveilleux souvenirs. Car oui, je n'ai pas peur de le dire : Christian Bobin réveille ce qu'il y a de meilleur en nous. Et pour cela, merci.

[4/4]

« Mary Poppins » de Robert Stevenson (1964)

    Il fut un temps où l'on pouvait concilier divertissement et qualité. J'insiste : divertissement ET qualité. Ce qui aujourd'hui sonne comme un oxymore, trouve son plus bel accomplissement dans cette adaptation cinématographique de l'histoire de Mary Poppins, gouvernante idéale (du moins pour les enfants), plus par la magie de ses tours et son imagination que par sa distinction (tout effrontée, l'air de rien) et son autorité (naturelle, car basée sur l'intérêt qu'elle porte aux enfants). Le studio Disney réussit la prouesse de mêler prises de vue réelles et animées, sans qu'aucun effet spécial (et Dieu sait qu'il y en a dans ce film) ne soit disgracieux. En fait c'est bien simple, dans ce long métrage, tout est réussi. Les acteurs sont exceptionnels, Julie Andrews et Dick Van Dyke en tête, les séquences animées sont poétiques et drôles à souhait, les numéros de comédie musicale sont entraînants et imaginatifs, bref, nous avons là l'une des toutes meilleures réalisations Disney. Certains passages sont de véritables moments d'anthologie : le rangement de la chambre des enfants, la partie animée (extraordinaire), ou encore le passage sur les toits. Et les seconds rôles ne sont pas en reste, des banquiers affairés et ennuyeux au capitaine de navire, en passant par la mère suffragette et le père totalement pris par son métier. Finalement, « Mary Poppins » est une fable sur l'enfance et le rôle des parents : Mary ne fait que redonner aux parents Banks (surtout le mari) le goût de la vie et de l'imagination, et plus encore, le goût des autres, le goût de ses propres enfants. Une frontière semblait s'être établie entre le monde fantastique des enfants et celui morne et triste du père, rationnel et besogneux : ils ne savaient plus se parler, le nombre de gouvernantes ayant échoué à les élever en faisant foi. L'arrivée de Mary Poppins vient renouer les liens, et les univers se rejoignent alors : les enfants investissent la banque et la font littéralement sauter, et le père retombe en enfance. Car c'est elle qui a le dernier mot : l'enfance, cet âge merveilleux où tout est possible...

[4/4]

samedi 27 décembre 2014

« Un coup de dés jamais n'abolira le hasard » de Stéphane Mallarmé (1914)

    « Un coup de dés... » fait partie de ces œuvres fondatrices de la modernité artistique, qui ont conduit à la situation de l'art d'aujourd'hui, c'est-à-dire un art en crise, vidé de son sens et de sa substance. Ce poème posthume de Mallarmé confine aux limites de la fumisterie, si l'on excepte la sincérité de l'auteur, qui croyait en la poésie comme on croit en Dieu. Adepte de l'art pour l'art (autrement dit, l'art coupé de la vie et du sens), Mallarmé est de ces talentueux artistes qui ont précipité leur art dans le néant et la médiocrité, à l'image de Picasso, brillant technicien et commerçant, mais piètre artiste et visionnaire, fossoyeur de la peinture occidentale. Mallarmé a écrit des choses magnifiques, et est un fin versificateur. Seulement il a cru aveuglément que les mots pouvaient se suffire à leur sens, que leur gangue esthétique, leur seul aspect et leur seule sonorité pouvaient combler l'absence de sens, et mener à une perfection qu'il ne percevait pas complètement ampoulée (et stérile). Voulant créer une sorte de religion de la poésie, Mallarmé nous livre là un poème qui ne manque pas d'allure (notamment par la finesse des mots choisis), mais dont le vers libre se brise totalement sur les écueils de la vacuité. L'art pour l'art, l'esprit pour l'esprit, autrement dit le narcissisme artistique dans son plus bel éclat, tout cela ne mène à rien. Mais au début du XXème siècle, personne ne pouvait encore le deviner. Aujourd'hui, nous sommes les témoins impuissants des errements de nos aïeux (sinon en osant créer à notre tour du sens). Mallarmé, malgré sa longue quête artistique, ne semble pas avoir compris que l'essence du mot est d'être vecteur de sens. Le sens est véhiculé par la structure même du mot et par sa sonorité, et je me risquerai à avancer que l'art n'est rien d'autre que l'expression du sens, un langage qui utilise un support (ici les couleurs, là les mots, ou encore les sons) pour exprimer quelque chose, ce quelque chose étant l'opposé du rien. Alors il est vrai que ce poème est une longue divagation sur la notion de hasard, il a donc un certain sens, coulé dans son esthétique quelque peu prétentieuse et absconse. Mais si l'on juge à présent de l'intérêt de ce qui est véhiculé par ce poème, on en vient à être troublé. Quoi, tant de bruit pour si peu ? A l'image de l'art d'aujourd'hui, le choc stylistique masque la vacuité du fond et de la démarche de cette œuvre de bien faible envergure.

[1/4]

« Le Loup de Wall Street » (The Wolf of Wall Street) de Martin Scorsese (2013)

    Indéniablement, ce film est bien réalisé, bien écrit, bien joué. On ne s'ennuie pas une seule seconde, on rigole devant tant de bêtise (la scène où Belfort, complètement ravagé par une drogue expérimentale, veut conduire sa Lamborghini, la scène des nains, et plein d'autres), on est estomaqué devant la cupidité de ces courtiers. Mais on ressent une sorte de malaise diffus pendant tout le long métrage. Où veut donc en venir Scorsese ? On a le droit à la sempiternelle trajectoire ascension fulgurante / gloire et excès / et chute brutale (cf. « Raging Bull », « Les Affranchis » ou « Casino »). Mais Scorsese est-il critique envers ce jeune loup aux dents acérées et qui veut faire sa fortune sur le dos des gens ? Ou se laisse-t-il plutôt fasciner par toute cette débauche de fric, de drogue et de sexe qu'il filme avec une grande précision (et une grande complaisance) ? Je ne sais pas mais j'ai ma petite idée : sans doute les deux... même s'il penche peut-être davantage pour la deuxième option. Scorsese a toujours été ambivalent dans ses films sur la mafia, souvent violents : il semblait comme ébloui par le clinquant de ses mafieux et leurs excès en tous genre. Seule la chute venait timidement les ramener à la réalité. Ici, on peut dire qu'on a droit à 3h de sexe en tout genre avec prise de toute une variété de drogues, brillamment documentées par la voix-off et la constatation des effets. Cela comporte deux dangers : 1) croire et faire croire que la finance « est vraiment comme ça », alors que c'est le fait, certes bien réel, de quelques individus seulement ; 2) inciter des jeunes à devenir à leur tour des traders cupides et dégénérés, avides d'argent facile, de sexe et de drogue. Car tout semble réussir aux anti-héros de Scorsese, et ils semblent s'éclater à fond. Pourquoi, dans ce cas, ne pas les imiter ? Tout comme le fameux « Wall Street » d'Oliver Stone en son temps, « Le Loup de Wall Street » sera sûrement (j'en mettrais ma main à couper) le déclencheur de bien des carrières de jeunes requins prêts littéralement à tout pour s'enrichir facilement et rapidement aux dépens des autres. Toutefois, je reconnais une chose à Martin Scorsese, c'est qu'il nous dit que personne n'est innocent : les pigeons arnaqués par Belfort et sa bande voulaient s'enrichir rapidement sans chercher à comprendre comment, tout comme l'assemblée du dernier plan, prête à recevoir les enseignements de Belfort pour à son tour devenir une bande d'arrivistes sans foi ni loi. De ceux qui exigent des rendements excessifs (ça peut être le petit retraité de Californie comme l'épargnant français de base) aux opérateurs de marché complètement immoraux, non, personne n'est innocent.

PS : il convient de noter qu'auparavant, la profession de trader ne nécessitait pas d'avoir fait d'études. Ce qui explique l'absence de vision de ces individus à l'époque, et aussi l'hypocrisie de l'époque actuelle qui forme des flopées de Bac + 5 pour faire de la vente pure et simple, d'où les mécanismes complètement tordus créés par ces têtes d’œuf frustrées, qui nous on conduit à la crise que l'on connaît.

[2/4]

jeudi 25 décembre 2014

« Le Bâton de Plutarque » d'Yves Sente et André Juillard (2014)

    Un album à destination hautement... commerciale. Je ne vois pas d'autre explication possible à sa raison d'être. « Le Bâton de Plutarque » fait partie de ces albums de bande dessinée qui sucent jusqu'à la moelle d'autres albums d'envergure. Qui n'hésitent pas à reprendre des personnages qui n'ont vocation qu'à apparaître une seule fois et disparaître dans l'ombre pour faire place à de nouvelles aventures (et ouvrir le champ à l'imagination féconde de tout artiste digne de ce nom, pour le plus grand bonheur des spectateurs/lecteurs). Ici, rien de nouveau. L'histoire prend place juste avant « Le Secret de l'Espadon », peut-être la plus grande réussite de feu Edgar P. Jacobs (qui doit se retourner dans sa tombe), et assurément l'une des plus grandes aventures du neuvième art. Et paresseusement, l'intrigue sommaire (digne d'un collégien de classe de troisième), déroule maladroitement ses entrelacs pour ouvrir sur le grand récit bien connu de tous les aficionados de « B & M ». Le problème est que tout est bancal. On repère la taupe de l'histoire à des kilomètres à la ronde. Les péripéties semblent cousues de fil blanc, tout est mécanique et semble creux, factice, juste bon à servir de prétexte. Le scénario est soporifique, et seule l'arrivée d'un personnage clé de l'univers jacobsien vient pimenter le tout. Mais lui aussi fait de la figuration, il a bien plus d'allure et d'épaisseur dans la suite des aventures de Blake et Mortimer, surtout sous le crayon de Jacobs en personne. Je l'ai déjà évoqué, le problème des aventures de B & M postérieures au maître est qu'elles doivent remplir un cahier des charges bêtement établi. On ne rend pas hommage à l’œuvre d'un artiste en la copiant fidèlement (et c'est vrai pour tout art et toute époque), mais en créant quelque chose de tout à fait neuf tout en s'en inspirant avec parcimonie. Et de fait, les meilleurs albums post-Jacobs (à savoir « L'Affaire Francis Blake » et « La Machination Voronov ») sont excellents parce qu'ils osent tout. Tout reprendre à zéro, tout remettre en question, changer totalement de cadre et proposer autre chose. Le pire cauchemar de tout artiste ou créateur est (ou devrait être) de s'enfermer dans des tics et une expression auto-référentielle des plus nombrilistes, pauvre et stérile au possible. Dans une parodie sans âme qui ne fait rire personne. Malheureusement, il semble que les continuateurs de B & M s'enfoncent de plus en plus dans cette direction...

[1/4]

dimanche 21 décembre 2014

« Timbuktu » d'Abderrahmane Sissako (2014)

    « Timbuktu » est le film qui devait être fait sur l'actualité brûlante du djihadisme barbare, qui s'est répandu comme une trainée de poudre au Moyen-Orient et en Afrique. Mieux encore, c'est un long métrage réalisé par un poète : au lieu de montrer l'horreur qui est l'apanage des extrémistes de tout poil (et au lieu de s'avilir comme eux dans cette complaisance de la violence), Sissako suggère, et nous offre un film d'une grande beauté formelle. Beaucoup de plans sont magnifiques, et il use avec talent du cinémascope. Il nous surprend même, quand son long métrage prend des atours de fable biblique ou coranique. Il oppose l'Eden du foyer familial, des époux et de leurs enfants, aux étrangers brutaux qui arrivent tout à coup pour semer le chaos et l'horreur (un exemple nous est donné avec cet homme qui mitraille une touffe d'herbes dans les dunes de sable, juste pour le plaisir et pour montrer sa puissance). Mais Sissako est un fin personnage : il nous représente les djihadistes comme ce qu'ils sont réellement, des pauvres hommes déracinés et fanatisés, qui préfèrent presque Messi et Zidane à Allah, qui ne peuvent s'empêcher de danser même si c'est proscrit, ou de fumer même si c'est interdit. Oui ce sont juste des hommes, embarqués dans une escalade de violence et de haine qui s'auto-alimente, sans échappatoire. La force du long métrage d'Abderrahmane Sissako réside surtout dans son humour, en ce qu'il montre avec humanité et bienveillance (certains le trouveront trop doux) l'absurdité totale du djihadisme tel qu'il est vécu par ces hordes de sinistres individus. Là encore il fait preuve d'intelligence lorsqu'il fait parler un imam face aux djihadistes, ce dernier leur expliquant que le djihad est avant tout intérieur, et mettant ces hommes qui n'hésitent pas à s'introduire armés dans une mosquée face à leurs contradictions. En quelques touches de pinceau, Sissako nous montre que les djihadistes ont tout faux, que leur Islam n'est pas le véritable Islam, que leur guerre n'est ni juste et encore moins sainte, en ce qu'elle brise des individus qui ne sont autres que leurs frères et sœurs, dans la foi comme dans cette nature humaine qui leur fait bien défaut. Heureusement nous dit Sissako, tout ce qui fait l'humanité : la bienveillance, l'amitié, le pardon, la culture, la musique, l'amour, tout cela survivra toujours à la haine et la violence de quelques individus. Puisse ce message d'espoir redonner courage à tous ceux qui souffrent encore aujourd'hui de la barbarie dans le monde...

[4/4]

samedi 29 novembre 2014

« La Petite Venise » (Io sono Li) d'Andrea Segre (2011)

    Modeste long métrage, « La Petite Venise » mérite pourtant que l'on s'attarde sur lui. Joliment filmé, éclairé par une photographie élégante bien que parfois un peu trop terne à mon goût, il s'agit surtout d'une belle histoire d'amitié entre un vieux pêcheur italien immigré de Yougoslavie, et une jeune mère chinoise immigrée en Italie, cherchant à faire venir son fils auprès d'elle. Forcément, leur amitié dérangera leur entourage : une telle différence d'âge, et surtout de culture ! Les amis italiens de Bepi se méfient des Chinois qu'ils jugent cupides et arrivistes, les Chinois ne veulent surtout pas faire de vagues et cherchent à éviter le scandale d'une relation entre une serveuse, Shun Li, l'héroïne, avec l'un des leurs clients. Je ne me risquerai pas à dévoiler davantage l'intrigue, sous peine d'en dire trop. Ce qui est remarquable dans ce film n'est pas tant l'interprétation un peu maladroite de certain acteurs, encore que Zhao Tao (égérie de Jia Zhangke), le personnage principal, est exceptionnelle, avec un jeu tout en nuance et en finesse, d'une grande subtilité. Ce qui est particulièrement réussi dans ce long métrage c'est la peinture de l'immigration et des difficultés que cela représente aussi bien pour les immigrés (quitter son foyer, son pays, sa famille, ses amis, sa culture, s'intégrer, subvenir à ses besoins matériels et financiers,...) que pour les populations locales (accepter l'étranger, accepter sa différence,...). Le réalisateur, Andrea Segre, ne juge pas : il témoigne. Et il le fait d'une façon très intelligente. L'autre personnage principal, le vieux Bepi, par exemple, est très finement brossé : bien qu'Italien, il est lui aussi immigré, et ressent de la sympathie pour la jeune Chinoise. Finalement nous sommes tous des immigrés semble nous dire Segre, et nous avons le devoir d'accueillir celui ou celle qui se présente à nous, démuni(e), seul(e), sans rien d'autre que sa bonne volonté et sa capacité à travailler. Une belle leçon d'humanité...

[2/4]

« Poulet aux prunes » de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud (2011)

    Je vais être un peu dur avec ce film. J'aime beaucoup Marjane Satrapi et ses bandes dessinées. Son humour est à l'image de son coup de crayon : simple, enfantin, malicieux, drôle, sensible. « Persépolis » est une très grande bande dessinée et une réussite cinématographique, un véritable et excellent dessin animé. Et « Poulet aux prunes » a les qualités de « l'univers Satrapi » : c'est une très belle histoire d'amour contrarié dans les meilleurs moments du long métrage, doublée d'une peinture sociale de l'Iran de la deuxième moitié du XXème siècle fort convaincante. Mais c'est bien là le problème : ce film est inégal, malgré d'indéniables sommets. Il faut bien le dire, on s'ennuie poliment la majeure partie du temps, et l'on a du mal à trouver Mathieu Amalric sympathique... Tout droit sorti des films d'auteurs franchouillards chiants à mourir (pardonnez-moi l'expression), il plombe le long métrage par son humeur dépressive et suicidaire. Je ne me souviens plus trop de la bande dessinée originale, mais je l'avais plutôt bien appréciée dans mon souvenir. Prendre Amalric pour jouer le rôle principal était osé, mais un acteur inconnu aurait été sans doute préférable tant il en fait trop. Le film ne tourne plus qu'autour de lui, et les personnages secondaires peinent à ressortir. Le résultat est que l'on a de la peine à ressentir quoique ce soit pour les personnages et ce qui se trame à l'écran. « Poulet aux prunes » devient alors un long métrage tout à fait artificiel, aussi factice que son éclairage à la Jean-Pierre Jeunet. Bref, et ça me fait mal de le dire : sans âme. C'est vraiment dommage. Car quelques passages valent le détour : l'irruption inattendue d'Azraël, l'ange de la mort, incarné par un Edouard Baer méconnaissable, et surtout les moments avec Golshifteh Farahani, qui crève l'écran. Quelques éclats de lumière d'un diamant brut, malheureusement bien terne... 

[1/4]

samedi 1 novembre 2014

Citation du samedi 1er novembre 2014

« Si tu diffères de moi, mon frère, loin de me léser, tu m’enrichis. »

Antoine de Saint-Exupéry
(Citadelle, 1948)

dimanche 7 septembre 2014

« La Poursuite infernale » (My Darling Clementine) de John Ford (1946)

    « La Poursuite infernale » n'est pas seulement un excellent John Ford. C'est avant tout un grand moment de cinéma, faisant la part belle aux morceaux de bravoure. C'est l'histoire d'un cow-boy se faisant shérif pour venger la mort de son frère et le vol de son bétail : le célèbre Wyatt Earp. Mais l'histoire ne s'arrête pas là : ce film regorge de seconds rôles extraordinaires, en commençant par le mystérieux Doc Holliday, homme tourmenté mi-gentleman mi-brute épaisse, en passant par l'aguicheuse Chihuahua et celle qui donne son nom au titre original du long métrage : la belle Clémentine, courageuse fiancée de Doc Holliday. Un foisonnement de seconds rôles (caractéristique du cinéma de Ford) des plus réjouissants. Certes, oui, comme l'indique Télérama, « La Poursuite infernale » est un western crépusculaire. C'est l'histoire d'un meurtre presque biblique, d'une quête sans fin, de la foi dans une justice qui vient réparer l'affront et punir le malfaiteur, mais qui reste humaine (Earp ne veut pas tuer l'assassin mais le mettre derrière les verrous pour le juger). C'est la confrontation entre la loi et l'ordre de la civilisation face à la barbarie de l'Ouest. Toutefois, John Ford ne donne pas à son film une orientation uni-dimensionnelle. Comme le titre original le laisse supposer, « My Darling Clementine » est aussi une histoire d'amour, et un instantané de la vie quotidienne dans l'Ouest américain, qu'il soit question de se faire raser chez le barbier (avec beaucoup d'humour) ou d'inaugurer une église, le temps d'une danse endiablée. Comme d'habitude chez Ford, on ne compte plus les séquences inoubliables, et ces moments de tension filmés avec trois fois rien, mais d'une force tellurique : la séquence du jeu de poker, du verre de champagne, de la tirade shakespearienne de l'acteur de théâtre, etc. etc. Et comme toujours, l'interprétation est parfaite. Henry Fonda est magistral en Wyatt Earp, tout comme Victor Mature en Doc Holiday. Mais tous les autres acteurs, du moindre frère Earp au violoniste à moustache, en passant par le barman, sont géniaux. « La Poursuite infernale », s'il n'est pas l'un des tous meilleurs Ford (encore que), n'en reste donc pas moins un grand film, réalisé de main de maître (et le mot n'est pas galvaudé).

[4/4]

jeudi 28 août 2014

« L'Homme des Caraïbes » (Sven) d'Hugo Pratt (1979)

    « L'Homme des Caraïbes » est un vrai bon album d'Hugo Pratt, du moins tel que je l'entends. Il y a tous les ingrédients qui font ses meilleures aventures : un anti-héros sarcastique mais plus généreux qu'on ne le croit, des péripéties trépidantes, une révolution, de l'argent volé (faute de trésor), de la trahison, des rebondissements, un brin de mystère et un soupçon d'humour. Ajoutons un coup de crayon pas extraordinaire mais tout ce qu'il y a de plus honorable, et nous obtenons un agréable moment de lecture imagée. Seul regret : la relative brièveté de cette histoire, on aurait aimé la voir plus dense et plus complexe, pour mieux se dénouer à la fin. Mais ne boudons pas notre plaisir, tous les albums d'Hugo Pratt ne sont pas de cette teneur, alors mieux vaut s'en féliciter !

[3/4]

« À l'ouest de l'Eden » d'Hugo Pratt (1977)

    Au carrefour des religions et des croyances, « À l'Ouest de l'Eden » est une version moderne du mythe de Caïn et Abel, de ce meurtre fratricide qui ouvre les premières pages de la Bible. Et il faut bien le dire, Pratt a du talent : sa bande dessinée est terrifiante. Dans une ambiance d'une noirceur abyssale, les morts s'égrènent un à un sous les coups de feu d'un mystérieux vengeur. Le trait est somptueux, aride, sublimant un désert funeste d'où l'on ne réchappe pas vivant. Un bémol : le mélange d'influences de Pratt n'est pas encore imbuvable, mais presque. L'idée de revisiter le mythe sous les uniformes de l'armée britannique est génial. Mais certains personnages (dont Ève) tombent dans une bouillie ésotérico-chamanesque pas forcément du meilleur aloi. Dommage. Ceci dit, il s'agit bien d'un album réalisé de main de maître... auquel on sera en droit de préférer certains Corto Maltese et d'autres aventures d'Hugo Pratt plus... chaleureuses et humaines !

[2/4]

« Jésuite Joe » (Jesuit Joe) d'Hugo Pratt (1980)

    « Jésuite Joe » est visuellement superbe. Dans l'édition couleur, les teintes automnales éclatent et brillent de mille feux. De plus, le personnage éponyme (sorte de justicier sorti tout droit de l'enfer) est mystérieux à souhait, presque fascinant, quasi mutique (les premières pages sont extraordinaires, nimbées d'un silence élégiaque)... mais il est aussi violemment brutal. Et c'est là que le bât blesse : difficile de ressentir de la sympathie pour Joe. Il tire à la carabine et scalpe à tour de bras... C'est le côté nihiliste de Pratt qui ressort dans cette brève aventure. Et ce n'est pas le versant que je lui préfère. Il y a toutefois une pointe d'humanité dans le comportement de Joe, mais est-ce le hasard ? Un très léger brin de bonté qui complexifie le personnage, sorte de Corto Maltese au cœur calciné. Est-ce le fait que la version que j'ai eue entre les mains ne comporte pas la fin de l'histoire (semble-t-il) ? Je ne sais pas. En tout cas difficile de comprendre les motivations de Jésuite Joe, et le sens de ce récit... J'attends d'avoir une version complète, si elle existe, pour réviser (ou pas) mon jugement.

[2/4]

« Vous ne l'emporterez pas avec vous » (You Can't Take It With You) de Frank Capra (1938)

    « Vous ne l'emporterez pas avec vous » est une véritable explosion de joie et de fantaisie, un film réjouissant au possible, servi par d'excellents acteurs. Capra a le don de l'histoire qui fait mouche, du scénario intelligent qui rassemble les contraires et les préjugés pour mieux les défaire. Ici, il est question de deux familles qui s'opposent : les Vanderhof, dont le grand-père est un homme bon et affable, épris de liberté et d'amour pour son prochain, et les Kirby, dont le père est un homme d'affaire besogneux, cupide, égoïste et suffisant. Mr Kirby veut réaliser une opération commerciale qui mettra son concurrent sur la paille en achetant tout un lot d'habitations dans un quartier résidentiel, afin d'y construire des usines. Mais une petite maison le gène et résiste à son emprise... Celle des Vanderhof ! Sans compter que la petite fille de Mr Vanderhof est amoureuse du fils de Mr Kirby, et réciproquement... Bien évidemment, tous les ingrédients sont là pour promettre une comédie romantique haute en couleur et trépidante, mais ce qui fait tout son sel, c'est son arrière fond de critique sociale et de fable morale (sur la vacuité de l'argent-roi). Dans les mains d'un autre que Capra, ce serait soit mièvre soit raté, avec un humour qui tomberait à plat. Ici, tout est réussi, du moindre second rôle (l'hilarant russe aigri Kolenkhov) aux idées de mise en scène. Il faut dire que la troupe de Capra est excellente, James Stewart et Jean Arthur en tête, sans oublier le grand-père Vanderhof joué par Lionel Barrymore ou Edward Arnold, qui incarne le détestable Mr Kirby avec talent. Mais n'oublions pas la mise en scène de Capra, fluide et intelligente, audacieuse, sans parler du montage rythmé et impeccable. Tout est au diapason pour nous offrir une merveille de long métrage, frais, drôle et très original. Pourquoi ne sait-on plus faire de films comme ça de nos jours ? Quel dommage... Car ça ne demande pas de grands moyens... Juste de l'imagination et du cœur ! A croire que c'est ce qui fait le plus défaut aux cinéastes (du moins à beaucoup d'entre eux) et à l'Hollywood d'aujourd'hui.

[4/4]

mardi 19 août 2014

« Mû » d'Hugo Pratt (1992)

    Ultime aventure de Corto Maltese, « Mû » est, tout comme « Les Helvétiques », un long rêve halluciné. Et tout comme « Les Helvétiques », il s'agit pour moi d'un album en demi-teinte. Corto entre de plein pied dans le pays des songes, mais ces songes n'ont pas la même saveur, à mon goût, que ceux plus subtils des « Celtiques » et autres « Sous le signe du Capricorne ». Peut-être est-ce dû au « trop plein » d'onirisme : à forcer de vouloir mettre des templiers et des champignons hallucinogènes partout, et surtout à force de les croiser avec tout et n'importe quoi (ici l'Atlantide et le pays perdu de Mû), Hugo Pratt perd en crédibilité, et surtout cède à une certaine facilité. Il faut dire que j'entrevois une baisse de régime dans l’œuvre de l'Italien depuis « La Maison dorée de Samarkand », dernière grande aventure, et dernier véritable bon album d'Hugo Pratt. A mon sens, ce qui fait le sel de Corto Maltese, c'est ce mélange entre un contexte historique fort et trouble (la première moitié du XXème siècle), des personnages mystérieux et mémorables (Corto et les nombreux personnages secondaires, excepté Raspoutine, trop grossièrement écrit, surtout vers les derniers albums), de l'aventure, et une pointe (bien qu'indispensable et plus que bienvenue, mais je dis bien une pointe, pas une louche) d'onirisme et de poésie. Un mélange délicat, qui a fonctionné pendant plusieurs albums de choix, mais qui semble se faner à partir de « Tango »... Sous couvert d'onirisme, Pratt se fait plus trivial, et ses personnages n'ont plus grand chose à dire... On ne compte plus les invectives un peu vaines qui jouent d'un comique de répétition éculé... Ainsi, il y a beaucoup de cases qui s'écoulent sans intérêt dans « Mû », délayées dans un récit au flou artistique plus ou moins maîtrisé. Pour autant, quelques passages et quelques bonnes idées forcent le respect, et démontrent qu'Hugo Pratt est (ou fut) un grand de la bande dessinée. « Mû » n'est donc pas un grand album de BD, mais son originalité et la beauté du trait de Pratt en font tout de même un passage (initiatique ?) obligé pour qui s'intéresse au neuvième art.

[2/4]

lundi 11 août 2014

« Un jour sans fin » (Groundhog Day) d'Harold Ramis (1993)

    « Un jour sans fin », c'est avant tout un scénario original et surtout merveilleusement bien exploité. Imaginez : Phil Connors est un présentateur météo complètement désabusé. Et pour cause, comme chaque année depuis 3 ans, il doit aller couvrir le Jour de la marmotte (censée annoncer la venue du printemps) dans une bourgade reculée de Pennsylvanie, lui qui se croit si sûr de son grand talent. Imbu de lui même, aigri, il insupporte ses collègues, mais, en trainant les pieds, fait son reportage. Vient enfin le moment de repartir vers Pittsburgh, quelle délivrance ! Hélas, le matin il se réveille dans le même hôtel que la veille... et c'est une fois encore le Jour de la marmotte. Et ainsi de suite pendant des jours et des jours : il est condamné à revivre exactement la même journée, et à revivre les mêmes situations avec les mêmes personnes que la veille. La seule chose qui change, c'est que Phil est conscient de ce qui lui arrive (c'est bien le seul) et que la seule liberté qui lui reste, c'est de choisir de vivre tant bien que mal cette journée sans fin, de façon positive ou non. De là découle une réflexion philosophique plus subtile qu'il n'y paraît : Phil est bloqué sur cette journée, mais il peut en faire ce qu'il veut, selon qu'il voie le verre à moitié vide ou à moitié plein. Il peut s'enfoncer dans la dépression la plus noire, braquer une banque ou au contraire s'améliorer chaque jour pour conquérir le cœur de la belle Andie MacDowell. « Un jour sans fin » est donc un hymne à la vie dans ce qu'elle a de plus simple. Vous êtes sur Terre pour des années, mais qu'allez vous faire de ce temps qui vous est imparti ? Voilà la question toute simple et pourtant essentielle que nous pose ce film. Et il le fait d'une fort belle (et ingénieuse) manière.

[4/4]

jeudi 7 août 2014

« Terre des hommes » d'Antoine de Saint-Exupéry (1939)

    « Terre des hommes » est un livre somme, qui rassemble plusieurs aventures de l'auteur, Antoine de Saint-Exupéry, célèbre père du Petit Prince. Et de ces expériences hors du commun, se dégage en fait une quête spirituelle. Saint-Exupéry ne chante pas les merveilles de son avion, sa carlingue, ses ailes. Non. Il chante la beauté du monde, et surtout des hommes et des femmes qui le peuplent. La beauté d'une nuit passée à contempler les étoiles. La beauté de l'amitié humaine. La beauté du courage. L'aviation n'est qu'un moyen nous dit Saint-Ex. Un pont qui relie les hommes. La seule chose qui compte c'est l'amour. C'est ce bédouin qui sauve nos aviateurs tombés dans le désert, à la limite de la mort de soif et de faim. C'est Guillaumet, ce héros qui s'est écrasé dans les Andes, et qui, envers et contre tout, a marché, pour les siens, par responsabilité envers ceux qu'il aime, pour être sauvé. « Terre des hommes » est un livre somme, mais court, et d'une densité incroyable. Nulle place pour la pose ou l'affèterie. Le langage de Saint-Exupéry est simple, clair comme de l'eau de source, et surtout d'une beauté... Nul doute, c'est un poète. Son langage imagé fait mouche à chaque fois. Mais ce qui reste et qui demeure, qui imprègne tout le livre, c'est cette humanité de l'auteur. Sa propension à voir le bien et l'espoir dans les plus grandes difficultés, à rendre humain l'homme le plus humilié. Oui, « Terre des hommes » est un grand, grand livre. Et Saint-Exupéry l'un des plus grands auteurs du XXème siècle. Car lire ce livre (comme nombre de ses livres) vous grandit.

[4/4]

Citation du jeudi 7 août 2014

« Ce qui se transmettait ainsi de génération en génération, avec le lent progrès d'une croissance d'arbre, c'était la vie mais c'était aussi la conscience. Quelle mystérieuse ascension ! D'une lave en fusion, d'une pâte d'étoile, d'une cellule vivante germée par miracle nous sommes issus, et, peu à peu, nous nous sommes élevés jusqu'à écrire des cantates et à peser des voies lactées. »

Antoine de Saint-Exupéry
(Terre des hommes, 1939)

jeudi 10 juillet 2014

« Le Conte de la princesse Kaguya » (Kaguya-hime no monogatari) de Isao Takahata (2014)

    « Le Conte de la princesse Kaguya » est une œuvre très adulte et assez sombre malgré ses atours enfantins. En effet, y est évoquée la vie sur terre d'une jeune fille aux origines surnaturelles, trouvée par un modeste paysan dans une pousse de bambou, et élevée par ses soins avec sa femme. La jeune fille grandit avec des enfants de la bambouseraie, tout aussi modestes que ses parents adoptifs, et elle goûte aux joies d'une vie simple et heureuse. Mais le paysan trouve un jour de l'or et de belles étoffes dans la bambouseraie : il en est convaincu, sa fille est en réalité une princesse. Il se doit donc de l'éduquer en conséquence et de lui offrir une place de choix à la capitale, où elle pourra s'épanouir et épouser un riche courtisan. Mais, pour l'héroïne, cela veut dire renoncer à la vie qu'elle mène et qu'elle aime tant, et à ses amis, trop « rustres » pour elle selon son père... D'autant qu'on lui assigne une marâtre en guise d'éducatrice, et qu'elle doit se plier à des usages proprement inhumains (s'épiler les sourcils, ne plus rire, se noircir les dents, rester cloîtrée chez elle, ne pas participer aux fêtes données en son honneur,...). Le conte prend alors une autre tournure, et vient dénoncer l'avidité des hommes, qui recherchent gloire, richesse et ascension sociale sans limite (on n'est d'ailleurs pas très loin du « Bourgeois gentilhomme » de Molière, même si ce dernier est drôle et léger, bien au contraire du présent long métrage). Takahata enrichit avec intelligence le conte d'origine (daté du Xème siècle) pour opposer deux conceptions de l'existence. Ce qui, en filigrane, malgré son côté désabusé, fait du « Conte de la princesse Kaguya » (et là je vais citer un ami) « un hymne à la vie. Mais à la « vraie » vie. Une vie au contact de la nature, de gens authentiques. Une vie simple ». Je ne retrouve pas chez Takahata la même joie et la même humanité (bienveillante) que chez Miyazaki. Mais certains passages de ce film sont excellents, et surtout, le ton est assez subtil et intelligent pour donner à réfléchir, tout en savourant de jolis dessins. Attention donc, ce long métrage n'est pas vraiment pour les enfants, et il vous laissera peut-être un goût doux-amer à la sortie de la séance. Mais il offre un saisissant portrait du Japon médiéval, et plus encore, dénonce avec force et brio des travers humains plus que funestes. D'une manière telle qu'on ne peut que saluer ce qui sera peut-être le dernier film d'Isao Takahata.

[4/4]

dimanche 1 juin 2014

Citation du dimanche 1er juin 2014

« La vraie musique est le langage du cœur. »

Jean-Philippe Rameau 
(Code de musique pratique, chapitre VII, article 14, 1760)

jeudi 29 mai 2014

« Qu'elle était verte ma vallée » (How Green Was My Valley) de John Ford (1941)

    Quel film ! Et quel réalisateur que John Ford ! « Qu'elle était verte ma vallée » est un long métrage très émouvant, contant l'héroïsme des mineurs du siècle dernier, l'action se déroulant au Pays de Galles. L'histoire de la famille Morgan nous est transmise à travers le regard du petit dernier d'une fratrie de plusieurs frères et d'une sœur, élevés par un père et une mère bourrus, mais aimants et généreux. La vie des Morgan tourne autour de la mine, véritable antre sans cœur, qui recrache les hommes tantôt sans vie, tantôt noirs comme du charbon, éreintés par un labeur épuisant. Néanmoins, ils trouvent leur honneur dans l'exercice de ce métier pénible, et surtout regardé de haut par la bourgeoisie de l'époque. Rien n'épargne les Morgan, ni la maladie, ni la mort, ni l'opprobre des habitants de leur bourgade. Pourtant, ils se relèvent toujours, et continuent à vivre en souriant, confiants et pleins d'espoir en une vie dure mais belle. L'interprétation est ici exceptionnelle, du premier au dernier rôle : chaque acteur semble plus vrai que nature. Il faut dire que John Ford est un sacré directeur d'acteurs. Il a le sens du détail qui fait mouche, de ce petit mouvement, de ce regard en plus qui en dit bien plus qu'un long discours. Chez Ford, en effet, le scénario est primordial. C'est le tronc d'un chêne massif, beau, large et puissant, aux ramifications infinies. Mais l'image est plus encore première : c'est la sève de l’œuvre, ce sens de l'image, si belle dans les mains de Ford, cette image qui dit tout. Ce sont cette famille à table, ce pasteur attristé dont la silhouette se détache sous un arbre, ce regard de l'enfant au réveil du printemps... Est-il long métrage plus simple et à la fois plus riche qu'un film de John Ford ? Nulle théorisation, pas de symbolique excessive, plutôt un art de la parabole, de l'histoire universelle qui touche par delà les âges et les frontières. Car il faut bien le dire, les personnages de John Ford paraissent nettement plus vivants que dans bien des films récents ou d'aujourd'hui. Encore une fois, je m'incline avec respect devant Ford, grand parmi les grands, et le remercie pour son art si appréciable.

[4/4]

vendredi 18 avril 2014

« Noé » (Noah) de Darren Aronofsky (2014)

    Un film désolant... Darren Aronofsky décide d'adapter l'histoire de Noé à sa façon, façon glauque et sombre (le mot est faible) teintée d'heroic fantasy comme sortie d'un abrutissant jeu vidéo... Et le résultat est aberrant. Pourtant j'aurais dû m'en douter en voyant la bande annonce : Aronofsky met le paquet sur les effets spéciaux, et de fait, dans son long métrage, seule l'apparence (laide à faire peur) est de mise, rien de véritablement profond, et pire, rien de beau, rien d'intéressant, rien de touchant. Noé est présenté comme une brute colérique et sanguinaire, l'humanité est divisée entre gentils et méchants comme certains Américains savent si bien schématiser (à gros traits) les choses, il y a beaucoup de violence et de haine de surcroît, et tout ça pour quoi ? On se le demande, la violence semble en effet bien gratuite dans ce film, et Aronofsky bien complaisant (mais au regard de sa filmographie ce n'est guère étonnant). De plus, tout sonne faux, artificiel au possible, du maquillage aux costumes faussement élimés pour faire plus authentique, en passant par les effets spéciaux fort disgracieux, et les acteurs insipides au possible. Et que dire de cette façon de réinterpréter la Bible pour en faire un pseudo pensum écolo-stupido-moche pour adolescents attardés et avides de sang qui gicle et de tripes étalées ? Une fois encore, tout ça pour ça ? Est-ce donc tout ce que le mythe de Noé avait à nous livrer ? Une vision nauséeuse et nauséabonde de la vie humaine ? Une vision haineuse de l'humanité, qui devrait être détruite sans espoir de survie ? Est-ce cela le message originel de l'histoire de Noé ? Non, je ne pense pas. Alors pourquoi ce film aussi violent ? C'est qu'Aronofsky doit avoir un problème... Son pessimisme est en effet atterrant. Et le peu de talent que je pensais avoir décelé chez lui semble définitivement évaporé. Non, décidément, rien à sauver du naufrage de ce long métrage et de son réalisateur.

[0/4]

dimanche 6 avril 2014

Citation du dimanche 6 avril 2014

« Voir le jour se lever est plus utile que d'entendre la Symphonie Pastorale. »

Claude Debussy
(L'Entretien avec M. Croche, Monsieur Croche et autres écrits, 1901)

mercredi 12 mars 2014

« La Grande Bellezza » de Paolo Sorrentino (2013)

    Ne vous fiez pas au titre de ce long métrage... Il s'agit d'un mélange disgracieux entre Fellini (pour l'objectif souhaité) et Jan Kounen (pour le résultat outré). « La Grande Bellezza » nous conte les atermoiements d'un sexagénaire cynique au possible, dont la vie, ou ce qui semble en tenir lieu, est faite de mondanités et de fêtes de débauche. Jep, l'antihéros du film, a écrit un livre à succès dans sa jeunesse, sorte de manifeste dandy, et réfléchit à en écrire un nouveau près de 40 ans plus tard, après avoir complètement délaissé sa plume. C'est l'occasion pour le réalisateur d'essayer (je dis bien essayer) d'esquisser une rédemption de son personnage principal. Mais Sorrentino n'arrive à rien dans son long métrage. Ni à filmer ou raconter de belles choses (excepté dans l'unique séquence qui pourrait justifier le titre du film – la véritable justification étant d'une nullité certaine – celle où des enfants courent dans un jardin de monastère, ou peut-être une ou deux autres grand maximum), ni à raconter une histoire (tout est décousu et étiré démesurément, mais creux au possible), ni en somme à réaliser une œuvre digne de ce nom (95 % des plans sont inutiles et superflus). Mais le pire, c'est ce plagiat bas du front du style de Fellini (je dis bien le style car passons pour l'âme...). La grande différence est que derrière la vacuité des personnages de Fellini, il y a une humanité, une sensibilité. Chez Sorrentino, rien. Les personnages sont vides à faire peur, et il n'y a rien derrière leurs masques sociaux, sinon un désespoir criant. Et la beauté dans tout ça ? C'est la grande absente. Sorrentino atteint les bas fonds de la vulgarité, et l'on se demande rapidement s'il va continuer à creuser encore... Mais la réponse est hélas oui. Il pousse la dégradation de ses personnages (et du regard du spectateur) toujours plus loin à mesure que le long métrage avance. C'est la seule chose de surprenante dans ce film. Pour le reste, c'est du clinquant au possible, et du pré-mâché, pré-vomi (passez moi l'expression), malgré ou plutôt en partie en raison d'une esthétique pompeuse (photographie usant d'un flou artistique fort laid et travellings à n'en plus finir). Bref, un long métrage plus que décevant, que je déconseille fortement à tous les amoureux du beau, et plus largement à tout être humain.

[0/4]

mardi 25 février 2014

« La Chevauchée fantastique » (Stagecoach) de John Ford (1939)

    John Ford est un géant du septième art. De ceux qui ont non seulement un style inimitable, mais aussi de quoi dire, et surtout de belles choses à dire. C'est, en somme, un artiste complet. « La Chevauchée fantastique » est un grand film par sa perfection formelle : cadrages magnifiques (que l'on parle de gros plans sur des visages ou de plans larges sur les paysages de Monument Valley), rythme (et montage) tantôt trépidant, tantôt calme et serein, bref maîtrisé à la perfection, merveilleux usage du son et de la musique, et bien sûr, mise en scène impressionnante de grandeur et d'évidence (cette rencontre, le soir, entre Dallas et Ringo, tous les passages dans et au dehors de la diligence, ou encore cette scène inoubliable à la fin du long métrage, qui clôt l'intrigue avec force mais retenue – scène que l'on ne risquerait pas de trouver dans un film actuel, surtout dit d'« action »). Oui, esthétiquement parlant, « La Chevauchée fantastique » est génial. Mais plus encore, ce qui est incroyable chez John Ford, c'est la richesse de ses scénarios et de ses personnages. Chacun d'entre eux est profondément fouillé, même s'il est assez archétypique (le bandit, le shérif, le banquier, le joueur, la prostituée, le médecin alcoolique,...), et surtout, brillamment (et le mot est faible) interprété ! Tous, je dis bien tous les acteurs sont ici excellents, des premiers aux seconds rôles. Mais ce qui frappe le plus, c'est la compassion qu'a Ford pour ses personnages, voire l'amour qu'il leur porte. Malgré leur passé trouble ou leurs défauts, les personnages de « La Chevauchée fantastique » ont toujours un bon fond (exceptés peut-être ce banquier égoïste ou ces dames de la bonne société un peu (beaucoup) trop hautaines pour sembler vraiment humaines...). On comprend rapidement qu'outre la joliesse picturale, ce qui intéresse John Ford c'est la mise en situation de ses personnages face aux aléas de la vie et aux exigences morales qui leur incombent. Notons aussi que Ford est tout aussi à l'aise dans le registre épique que dans le registre intimiste et l'intériorité de ses personnages. Si les scènes de batailles sont exceptionnelles, que dire de ces jeux de regards qui disent tout des relations entre les protagonistes ! Et le résultat est plus que réussi : on passe un fort agréable moment en la compagnie de ces femmes et de ces hommes réfugiés dans leur diligence brinquebalante. Un grand classique, qui réserve un moment de cinéma particulièrement rare et appréciable.

[4/4]

lundi 10 février 2014

« Toni » de Jean Renoir (1935)

    Est-il long métrage plus beau, plus simple, plus déchirant que « Toni » pour conter les espoirs les plus vifs comme les affres de l'immigration ? Tant de choses sont dites en moins d'une heure et demie... Il est vrai que chez Renoir, l'image a une force tellurique. Il y a une sorte de beauté primitive dans ses films. C'est comme s'il était le premier à utiliser le cinématographe, redécouvrant la beauté physique mais aussi intérieure des femmes et des hommes. Il y a beaucoup de maladresses, mais elles sont à l'image de l'art de Renoir : humaines. Tout simplement. Et l'on comprend vite que l'intérêt des longs métrages du cinéaste français ne réside pas dans leur rigueur formelle, pourtant bien plus manifeste qu'on ne pourrait le croire au premier abord, car Renoir est un fin dramaturge, et qui plus est un brillant metteur en scène (notons par exemple ces chanteurs italiens qui ponctuent magnifiquement bien le récit, à la manière des chœurs grecs antiques). Non, l'intérêt des films de Renoir, outre leur splendeur visuelle (inouïe)... ce sont ses personnages. Malgré leur malheur, Renoir a une véritable tendresse pour ses personnages, incarnés avec maladresse (ô combien touchante), une fois encore, mais avec tellement de vérité et de sincérité ! Lorsque Josepha se joue de Toni, par exemple, quand ils sont seuls sur un chemin désert, elle est ainsi irrésistible. Mais les hommes et les femmes ont bien du mal à s'aimer vraiment d'un amour réciproque. Alors, tristement, ils scellent leur destin par des actes désespérés. Mais « Toni » ce n'est pas seulement une tragédie amoureuse, c'est aussi un drame sur l'immigration. Le film débute sur des immigrés fraichement venus par le train, heureux de rejoindre la France, sans oublier toutefois leur pays. Et c'est ainsi que se clôt le long métrage : de nouveaux arrivants reprennent les mêmes chansons mi-joyeuses mi-nostalgiques, la routine des arrivées nouvelles ravalant l'histoire de Toni au rang de simple fait divers... Il y a une grande mélancolie chez Renoir. L'amour y est rarement récompensé, au risque de demeurer trop brûlant, trop intense pour une vie humaine. C'est alors dans l'amitié, dans la bonté, que les êtres humains soignent leur blessures, et trouvent la force pour vivre. Il faut donc louer la richesse du fond comme de la forme de l’œuvre de Jean Renoir. Rarement justesse d'interprétation, beauté visuelle et profondeur du propos ne se sont rencontrées avec autant d'élégance (et d'évidence) dans l'histoire du septième art que chez Renoir.

[4/4]

dimanche 9 février 2014

Citation du dimanche 9 février 2014

« Le langage de la vérité est simple. »

Sénèque
(Lettres à Lucilius, XLIX)

vendredi 31 janvier 2014

« Ann de la Jungle » (Ann y Dann) de Hugo Pratt (1978)

    « Ann de la Jungle » est certainement le plus accessible des récits d'Hugo Pratt : c'est une œuvre que l'on peut lire à tout âge, et demeure à ce titre universelle. Pour tout dire, c'est un classique, dans le bon (et noble) sens du terme. A la différence du récent film « Tabou », de Miguel Gomes, empreint d'une mélancolie assez funeste, se nourrissant de souvenirs fantasmés d'une Afrique conquise et d'une jeunesse oisive, « Ann de la Jungle » est l'instantané d'une Afrique inquiétante, peuplée de tribus guerrières et hostiles, et nous conte l'histoire de deux jeunes adolescents avides d'aventure. C'est là la grande différence entre un imagier et un artiste : l'un reste à la surface et peine à donner chair à son récit, en dépit de la beauté de prime abord des images qu'il convoque, l'autre anime sous nos yeux des êtres de papier, pour les lancer à corps perdus dans le grand jeu de l'Aventure, celle de la jeunesse, celle de l'Afrique, celle du courage et de l'audace, mais aussi du merveilleux et du mystère. Ann et son jeune ami Dann sont des héros très archétypiques, mais on ne peut plus charmants. Juvéniles et intrépides, ils parcourent les fleuves comme la brousse, croisant au détour d'une embuscade un sorcier revenu d'entre les morts ou des trafiquants d'esclaves, et découvrant avec stupéfaction une cité perdue égyptienne ou le cimetière des éléphants. La cupidité, l'orgueil et la folie guettent toujours les sinistres personnages qui s'aventurent dans de telles contrées, mais c'est bien l'honneur et la fidélité qui ont le dernier mot. Les personnages secondaires sont fort bien esquissés psychologiquement parlant, et le coup de crayon d'Hugo Pratt, quoi qu’encore maladroit et manquant de personnalité (cette dernière se révèlera bien assez tôt dans les aventures de Corto Maltese), sert brillamment son histoire. Quel plaisir, donc, que de se plonger dans les aventures exotiques de la jeune Ann et de son ami Daniel ! Une œuvre qui ravira aussi bien les habitués du dessinateur italien que les amateurs de récits à la Hergé (« Tintin au Congo ») ou à la Conrad.

[4/4]

vendredi 24 janvier 2014

« Le Vent se lève » (Kaze Tachinu) de Hayao Miyazaki (2014)

    La vie est belle, très, très belle. Elle est aussi simple, limpide. Oh, bien sûr, la vie est aussi complexe, parfois trop, mais pas d'une complexité irrémédiable, funeste. Non, complexe car dense, riche. Tout comme le dernier long métrage d'Hayao Miyazaki, à la fois triste et solaire, et d'une évidence sans pareille. « Le Vent se lève » est un film qui pose la question peut-être la plus importante de toute vie humaine. Qu'est devenu(e) le petit garçon, ou la petite fille que nous étions ? La vie est certes difficile parfois, souvent même. Mais nous, que faisons-nous de cette vie qui nous est donnée ? Jiro a choisi de concevoir des avions, les plus beaux qu'il puisse imaginer. Enfant rêveur mais déterminé, doué, il deviendra le créateur des chasseurs Zéro, les terribles engins volants des kamikazes japonais, durant la Seconde guerre mondiale. La vie et son lot de circonstances auront ainsi rattrapé le rêve d'un jeune homme épris d'aviation. « Le Vent se lève » est donc un film tout à fait ancré historiquement. Hayao Miyazaki ne fait pas de mystère sur les temps obscurs que furent pour le monde et l'humanité l'impérialisme allemand et japonais. Mais l'intérêt du long métrage n'est pas là. Il est dans cette soif de grands espaces, ce rêve tout humain de défier l'apesanteur – et joie – de voler ! Il réside aussi dans cette soif d'idéal, d'absolu. L'absolu de l'amour, de la bonté, de la beauté, du courage, de la ténacité. Hayao Miyazaki n'est pas seulement un dessinateur ou un réalisateur de talent. C'est aussi et avant tout un véritable et grand artiste, car il a des choses à dire. Et ce qu'il a à dire est immense. Comment contenir en une œuvre seulement ce souffle de vie, ce désir de vivre, de s'épanouir, de grandir avec l'autre, et les autres ? Bien sûr, tout n'est pas parfait dans ce film. Mais les moments les plus beaux sont extraordinaires. Bouleversants. Rares sont les longs métrages, ou même les œuvres autres que cinématographiques, à diffuser des émotions si subtiles et fortes à la fois. Rares sont les films, d'aujourd'hui mais aussi d'hier, à donner corps à une telle foi dans la vie et dans l'humanité. Rien ne semble altérer cet espoir, ni le temps, ni la guerre, ni le mal, ni la maladie. Rien ne peut altérer, diminuer cette confiance rayonnante dans le fait que les êtres humains peuvent se surpasser avec bienveillance, et s'accomplir dans le regard aimant de l'autre. Amour et travail, amour du travail, éloge de l'amour (car c'est toujours lui qui a le dernier mot), c'est ainsi que prend fin – peut-être – la carrière du Miyazaki réalisateur de longs métrages. Pouvait-il achever son œuvre et quitter sa table de travail d'une plus belle façon ? Difficile de l'imaginer.

[4/4]

mercredi 22 janvier 2014

« Fanny et Alexandre » (Fanny och Alexander) de Ingmar Bergman (1982) – (2)

    « Fanny et Alexandre » est une œuvre somme, imposante, le point d'aboutissement de la carrière d'un metteur en scène et d'un cinéaste de talent. J'aurai donc beaucoup à en dire. Est-ce pour autant un chef-d’œuvre ? Peut-être. Pas pour moi. Je vais tenter d'expliquer pourquoi. Tout d'abord, je tiens à préciser que dans cette critique je ne parlerai que de la version longue d'un peu plus de 5h, originellement destinée à la télévision (mais d'une qualité tout à fait « cinématographique »). En fait, tout « Fanny et Alexandre » tient dans le prologue et l'épilogue. Le film commence sur les deux images et obsessions de Bergman, qui l'ont poursuivies toute sa vie : la volupté charnelle et la mort. Puis, le long métrage déroule ses entrelacs, et s'achève sur un éloge de l'imagination, en passant par un discours un peu maigre sur le sens de la vie selon le cinéaste suédois (semble-t-il)... Je ne partage pas tout à fait sa vision. Pour lui l'imagination, ou l'art, est un refuge (en témoigne la coupure quasi totale de l'intrigue et de ses personnages par rapport au contexte historique de l'époque : c'est comme s'il n'existait que le « petit monde » de la famille Ekdahl), et le sel qui permet à la vie de briller de tout son éclat. Je pense que l'art au contraire doit permettre de mieux revenir à la vie, et non de la fuir. Mais c'est là une question de tempérament. C'est là aussi que je me suis rendu compte que Bergman (du moins un certain Bergman) n'était pas vraiment ma tasse de thé. Et comment s'en rendre compte avec autant d'évidence qu'en découvrant l’œuvre totale – et totalement représentative de Bergman – qu'est « Fanny et Alexandre » ? Comme tous les artistes, Bergman et son œuvre son multiples. Ses premiers films sont très différents de ses derniers, même si l'on retrouve des similitudes. Et je dois dire que je préfère de loin les premiers grands Bergman (« Jeux d'été », « Monika », « Les Fraises sauvages » ou encore « Le Septième Sceau ») aux derniers (« Les Communiants », « Cris et chuchotements », « Sonate d'automne » ou « En présence d'un clown »), proprement inhumains. Pour tout dire, je préfère ses films solaires, juvéniles, certes souvent graves, mais pas d'une désespérance criante et terrifiante. Je n'oublie pas « Persona » et « L'Heure du Loup », deux chefs-d’œuvre à part, véritables sommets du Septième art, mais ne révélant qu'une facette de Bergman, peut-être la plus géniale(ment tourmentée). Je pense que « Fanny et Alexandre » fait la jonction entre ces différentes tendances du cinéma bergmanien. Certains voient en lui un film apaisé. Pas moi. On sent derrière la surface des fêtes familiales et de la bonhommie une vraie inquiétude, une véritable crainte de la mort, littéralement omniprésente. Non, Bergman n'est pas vraiment un joyeux drille : quand il fait le bouffon... c'est pour mieux (tenter de) vaincre sa peur. « Fanny et Alexandre » réserve par ailleurs des moments terribles, comme cette figure absolument détestable, subtilement démoniaque, de l'évêque protestant (ce plan génial où l'on voit l'évêque assis, en train d'écrire à son bureau, sur lequel se trouve un éloquent chat noir qui nous dévisage mystérieusement). Apparemment, c'est peu ou prou la figure du père véritable de Bergman : on comprend qu'il ait été tourmenté par la suite s'il a vécu sous le toit d'un père d'une telle méchanceté... et fausseté! Mais à cette noirceur sans fond, Bergman oppose une joie un peu timide (au premier abord), mais qui vainc finalement le Mal : celle de la bonté humaine. Celle du père d'Alexander, Oscar, la figure même de la bonté naïve et simple, ou encore celle de l'oncle Gustav-Adolf, satyre insatiable. Mais plus fort, encore, à l'opposé du pasteur Vergerus, Bergman place le sage Isak Jacobi. Et lorsqu'il se révèle dans le long métrage, c'est peu dire qu'il nous offre un moment jubilatoire (extraordinaire Erland Josephson !). C'est, de plus, le maître de l'imagination, des faux semblants. Et il faut bien un tel homme pour lutter contre l'hypocrite tyrannique qu'est Vergerus. L'antre de l'israélite recèle de merveilles mi-inquiétantes, mi-fascinantes, et est à ce titre le « passeur de l'imagination » pour Alexander, son véritable « initiateur » (car « Fanny et Alexandre » est aussi une œuvre initiatique). Oui, Isak Jacobi se révèle être un personnage d'une grande humanité, et c'est sûrement celui qui m'a plu le plus, peut-être avec le rêveur Oscar. Mais nombreux sont les personnages de ce film à être marquants. « Fanny et Alexandre » est une vaste fresque, une farce tragique ou une tragédie bouffonne, à l'image dirait-on de ce que fut la vie pour Ingmar Bergman. Il y aurait beaucoup à dire sur l'onirisme dans ce long métrage. La maîtrise de ce domaine par le cinéaste suédois fait indéniablement de lui l'un des maîtres du cinématographe. Je serai par contre plus réservé sur le fond de « Fanny et Alexandre », et somme toute de l’œuvre de Bergman (si l'on gratte jusqu'au bout le sens avoué et caché de la filmographie du suédois). Ce dernier à quelque peu tendance à replier son art sur lui-même, à faire de certains de ses films un système clos qui s'auto-stimule et reproduit. Parfois c'est manifeste (et pas nécessairement déplaisant), mais parfois c'est plus sourd... quoiqu'assez rapidement détectable. J'entends par là qu'on ne retrouve pas chez Bergman, à mon goût, cette ampleur du propos qui ouvre sur la vie : ici tout est (ou semble) factice, tournant autour des obsessions et des fantasmes du cinéaste, qui n'engagent – et n'intéressent – parfois que lui. Certes il s'agit d'une « pièce » de choix, hardiment et talentueusement jouée. Mais je ne retrouve pas la force des plus grands artistes de mon panthéon personnel. J'émets cette petite réserve car il n'est pas rare de voir Bergman se faire qualifier de plus « grands cinéaste de tous les temps » ou de « plus grand artiste du XXème siècle »... Hum. C'est aller un peu vite en besogne me semble-t-il. Certes Bergman est un géant, comme Fellini. Mais ils ont tous deux fait de l'art (l'art comme artifice) l'alpha et l'oméga de leur vie... au lieu de s'effacer devant la vie, plus belle qu'on ne le pense dans sa simplicité, si l'on sait y regarder. Mais c'est une autre histoire. Quant à « Fanny et Alexandre », oui c'est une œuvre fleuve, ample. Un chef-d’œuvre ? Non, je ne pense pas.

[3/4]

jeudi 16 janvier 2014

« Boris Godounov » (Boris Godunov) d'Alexandre Pouchkine (1831)

    « Boris Godounov » est une sorte de « Macbeth » slave. De fait, Pouchkine s'est inspiré de la pièce de Shakespeare pour construire sa tragédie, et l'on retrouve la tortuosité des sentiments humains des œuvres du dramaturge britannique. « Boris Godounov » est en effet un drame extrême, à la fois shakespearien et terriblement russe, tout à fait démesuré dans les figures qu'il convoque. Il est question de meurtres horribles, de luttes de pouvoir funestes, et de revenants, de double maléfique, d'usurpations de trône et d'identité. On retrouvera cette même outrance chez Dostoïevski, autre géant de la littérature russe. Mais en l'espèce, si Pouchkine s'inscrit dans la droite continuité de Shakespeare (avec éclat, mais sans en retrouver tout le génie), il apporte son style propre : un ton doux-amer très particulier, accompagné d'une légèreté qui cache mal l'angoisse existentielle de l'écrivain russe. Pouchkine use par exemple sans compter du grotesque (un peu à la Shakespeare, là encore), comme pour mieux signifier le côté dérisoire de l'existence humaine, jouet du destin et de la tragédie des passions. Et il transcrit à merveille l'intrigue de « Macbeth » dans la Russie des tsars. « Boris Godounov » est à la croisée de l'Occident et de la Russie, mélange composite et pourtant homogène, fait d'influences (et pas des moindres) totalement digérées. Certes, « Boris Godounov » a beau porter sur des évènements du XVIème siècle, on sent qu'il a été écrit à l'époque romantique. Pour autant, il touche à l'universel : la soif insatiable de pouvoir est implacablement mortelle, nous dit-il. Une réflexion, hélas, toujours d'une criante actualité.

[4/4]

mercredi 15 janvier 2014

« Tabou » (Tabu) de Miguel Gomes (2012)

    A première vue, « Tabou » est un beau film. Mais à y regarder de plus près, qu'est-ce qui est vraiment beau ? La photographie, indéniablement. Un film photographié dans un noir et blanc aussi impeccable, ce n'est pas si courant, tant mieux donc. Mais mis à part la surface visuelle, la couleur et le grain de l'image, « Tabou » est-il réellement un « beau » film ? En fait, non. L'histoire est assez quelconque, si ce n'est qu'elle s'inspire très fortement du « Tabou » de Murnau (sans en retrouver la splendeur, loin, mais vraiment très loin de là), long métrage que l'on peut qualifier sans hésiter de chef-d’œuvre, contrairement au film de Gomes pourtant tant acclamé. Les références ostensibles de cet acabit sont tout à fait typique de ces artistes plus doués pour citer autrui que pour créer quelque chose de qualité, sans parler d'une qualité égale aux artistes assez grossièrement convoqués. Car Murnau n'était pas qu'un simple « imagier », c'était aussi et avant tout un véritable artiste, avec une sensibilité propre et des choses à dire. Alors que là, rien, nada, ou presque. Gomes reste à la surface des choses. D'ailleurs, fait éloquent, la musique tient dans ce « Tabou » un rôle tout à fait… cosmétique. Comme les acteurs, certes très beaux, une fois encore… mais tout à fait sans épaisseur. Ils restent des acteurs, et ne s'incarnent jamais vraiment en personnages. Sauf peut-être celle qui joue Pilar, encore qu'elle reste cantonnée à un rôle cliché. Car tout est cliché dans ce film, quel dommage! D'autant que le ton du long métrage n'est pas plus réjouissant, il est amer, presque cynique. En fait, il n'y a pas vraiment de paradis originel ici, juste un semblant de bonheur factice, voué à disparaître avec le destin des protagonistes, brisés par l'échec de leurs vies dénuées de sens. Les personnages sont désabusés, le regard vide, à l'image de leur existence toute en apparence, et seulement en apparence. Hélas, une fois passé le choc de l'image brillante (comme du papier glacé), on se rend compte rapidement que l'intrigue repose sur des ressorts scénaristiques bien maigres… « Tabou » n'est qu'un exercice de style, dont l'existence n'est légitimée que par quelques jolis plans, comme cette nuque tarkovskienne, cette marche dans les herbes hautes (qui ne mène nulle part, tiens tiens, étonnant non ?) ou cette brousse qui étouffe un ciel que l'on imagine d'un bleu azur… Un film pas déplaisant, mais désespérément vide.

[1/4]

lundi 13 janvier 2014

« Margin Call » de J. C. Chandor (2011)

    Jeffrey C. Chandor fait partie de ceux qui ont traversé les grands évènements au plus près de leur épicentre. Fils de trader, il connaît la réalité sèche de ce métier. C'est donc tout naturellement que son premier long métrage est, à ma connaissance et de loin, le meilleur film de fiction réalisé et sur la Bourse, et sur la crise financière de 2007. Le ton de son long métrage est assez remarquable : il sonne juste. Oui, les traders de Wall Street et de la planète, ont perdu la tête. Mais oui, ils sont des hommes et des femmes comme vous et moi. Oui, la finance est passée de servante à prédatrice en 40 ans. Et oui, en raison de l'avidité décérébrée des épargnants du monde entier. C'est-à-dire, à peu de choses près... nous tous. Chandor ne voile ni pudiquement les responsabilités des acteurs de la finance, ni n'est fasciné par la déchéance morale de certains de leurs représentants (à la différence d'un Oliver Stone ou d'un Martin Scorsese). Il met ses personnages, interprétés efficacement par un casting de choix et travaillant à différents échelons des départements d'une grande banque américaine d'envergure internationale (allez... disons Merrill Lynch, mais ça aurait pu être Lehman Brothers, voire Goldman Sachs) face à leur devoir. Être de bons professionnels ou des truands malhonnêtes et vénaux ? Sauver leur entreprise, ou mettre le monde à genoux ? Sauver des milliers, des millions, des milliards de foyers... ou aucun d'entre eux ? Sachant que leur choix, quel qu'il soit, sonnera de toute façon la ruine de millions de personnes, tellement la situation de leur banque est critique. « Margin Call » est ainsi une intense dénonciation de l'irresponsabilité humaine, qui a mené tout droit le monde à la catastrophe et à la crise économique la plus importante depuis 1929. Et tous sont responsables, du simple citoyen qui exige un taux d'intérêt invraisemblable à son banquier ou à sa caisse de retraite en fermant les yeux sur la façon dont un tel taux est atteint, aux financiers funestement ambitieux, immatures et égoïstes, en passant par leurs chefs incompétents, ou les banques systémiques, dont la chute peut faire sombrer plusieurs états du monde. Le constat est dénué de pathos, mais implacable. Que chacun regarde la poutre qui est dans son œil avant de juger, semble nous dire Chandor.

[2/4]

vendredi 10 janvier 2014

« Le Songe de la lumière » (El Sol del membrillo) de Victor Erice (1992)

    Il y a des films insipides. Et puis il y a des documentaires passionnants. « Le Songe de la lumière » compte parmi ces derniers, bien qu'il soit davantage qu'un documentaire (catégorie bien floue à vrai dire). Dans ce long métrage, Victor Erice filme un peintre, Antonio López García, qui rêve de représenter la magnifique lumière qui baigne le cognassier de son jardin. Son désir de représenter l'ineffable deviendra presque une quête métaphysique, d'autant plus qu'il devra lutter contre les éléments et les saisons. En fait, en filmant des tous petits rien, un peintre compétent mais tout sauf extraordinaire, une maison modeste, des gens simples, Erice arrive à l'universel. L'art de peindre, l'art de créer, la lumière si gracile, la beauté, la nature, la ville, la mort... Et la vie, rien que ça. « El Sol del membrillo », « Le Soleil du coing », si on traduit littéralement le titre du long métrage, est une œuvre dans l’œuvre, un réalisateur qui filme un peintre en train de créer, un cinéaste qui cherche le plan, le cadre juste, la situation juste, éloquente, édifiante, en s'intéressant à un artiste qui cherche à son tour la juste lumière, le bon angle, le bon cadre. Et on apprend plein de choses. On sent que l'art de peindre est fait d'un mélange subtil de « raison et de sentiment » (d'après les termes de ceux qui commentent la scène et le travail du peintre dans le film), d'ordre et de méfiance pour ce qui est disgracieux, et d'inspiration, d'émerveillement devant la beauté du monde. D'ailleurs, l'art doit passer par l'artifice pour représenter la beauté et l'indicible, voire même la vérité. Quoi de plus révélateur que cette technique qu'utilise le peintre : il marque à la peinture son sujet, l'arbre (le tronc, les feuilles et les fruits), afin de lutter contre la pesanteur de plus en plus prononcée des branches et des fruits à mesure que le temps passe, et visualiser ainsi des repères qui lui permettront d'ajuster son tableau à mesure que le cognassier vieillira. Sans parler du fil de plomb, des marques au sol, des lignes verticale et horizontale tendues... Autre moment très amusant et éloquent, lorsque le fils du peintre soulève avec une tige les feuilles du cognassier l'une après l'autre, pour que le père puisse peindre un fruit, de plus en plus caché par le ramage de l'arbre en raison de son dépérissement progressif. Cet acte est tout à fait touchant en ce qu'il révèle la volonté farouche du peintre d'arranger les choses pour que le monde, ou du moins son monde, intérieur puis visible, soit conforme à son imagination et à sa volonté. Erice parvient ainsi à unir un travail de documentariste à une œuvre d'artiste, à la sensibilité fort subtile. Il filme le travail, le temps qui passe, lentement. Les gestes. L'effort. La réussite. Et l'échec, aussi. La joie et la déception. Qui n'est que partie remise, l'espoir de créer quelque chose de mieux par la suite reprenant le dessus et incitant le peintre à se remettre à l'ouvrage. Et puis, comme toujours chez Erice, il y a les à-côtés. Toutes ces thématiques annexes qui densifient l’œuvre. Erice oppose par exemple la mégapole, qui déchire l'obscurité de la nuit avec ses lumières artificielles, au monde de la lumière et de la nature, à la beauté primitive de l'arbre. Il oppose à la Création l'affairement de la cité et ses lumières factices qui naissent la nuit, l'ordonnancement urbain tout sauf spontané, au contraire du mouvement des feuilles avec le vent ou de la lumière avec le soleil, au gré de la journée. Mais nulle dénonciation de la main de l'homme : il s'agit d'un simple constat. L'ordre naturel et l'ordre humain sont séparés. La volonté n'est pas la matière. Et pourtant ils coexistent, et s'attirent mutuellement. D'ailleurs à ce titre, j'aime bien l'affiche ci-dessus. La scène ne figure pas dans le film, mais elle est très représentative du long métrage, où le jardin du peintre et les séquences de peintures à l'extérieur s'apparentent à de véritables respirations au milieu de la jungle urbaine, avant que l'on ne reparte en apnée dans la cité rationnelle et mathématique, presque inhumaine, la nuit. Des gens sont en effet devant leur télévision le soir, passifs, dans les cases géométriques que forment leurs appartements, tandis que le peintre, chaque matin, se lève pour peindre la joie de l'arbre qui ploie sous ses fruits pesants. Résignation contre espérance, matérialisme contre spiritualité, paresse contre travail, nuit contre jour,... Encore ces contradictions toutes « ericiennes », qui disent la richesse de son art, pour notre plus grand bonheur.

[3/4]

mercredi 8 janvier 2014

« Falstaff » (Campanadas a media noche) de Orson Welles (1965) – (2)

    « Falstaff » était paraît-il le film préféré de Welles, ou tout du moins avec « Le Procès ». Il est aisé de comprendre pourquoi : le bedonnant histrion éponyme était le double d'un Welles sur le retour, aussi bien physiquement qu'artistiquement (du fait d'échecs répétés), et une figure truculente, sans aucun doute fort plaisante à incarner. Et le moins que l'on puisse dire est que son personnage est sympathique, sorte de joyeux débauché au grand cœur. La trajectoire du jeune Harry est tout aussi intéressante, et Welles réussit à mêler habilement leurs deux destinées en leur réservant à peu de choses près le même intérêt. Heureusement! Car la farce picaresque qu'est « Falstaff » finit par saouler le spectateur face au tourbillon des incartades du ventripotent bouffon, rythmées par une caméra virevoltante et un montage (trop) nerveux. Le dosage est limite, un peu plus de Falstaff et on étouffe littéralement sous son poids! Pour ce qui est de la mise en scène, saluons la beauté de certaines prises de vue, et la force de la plupart des autres, même si « Falstaff » n'est pas visuellement le long métrage le plus abouti du cinéaste, à mon sens. Welles use et abuse des contreplongées, mais son esthétique fait une fois de plus mouche… surtout quand il quitte son style habituel pour rejoindre Klimt, entre les troncs d'une forêt plantée d'une multitude d'arbres majestueusement droits, pour une séquence hors du temps, presque onirique. Ou quand il suspend le temps, une fois encore, pour une séquence finale qui condense brillamment toute la tension du film, entre le souvenir de la jeunesse chahuteuse du prince Harry avec Falstaff et son nouveau devoir de sobre monarque. Mais, outre la beauté rare de certains plans, l'atout maître de ce long métrage reste… Shakespeare! Si les dialogues ne sont pas tous aussi mémorables, certains passages sont merveilleux, d'une poésie inimitable et prodigieuse. Et la musique est de qualité, dommage que l'on ne puisse pas en dire autant de la post-synchronisation, d'un ridicule parfois… Bref, vous l'aurez peut-être compris, je préfère le Welles du « Procès » ou de « La Dame de Shanghai ». Toutefois, « Falstaff » est plus qu'honorable dans sa filmographie : pas le chef-d'oeuvre tant vanté par endroits, mais bien davantage qu'une grossière satire.

[2/4]

dimanche 5 janvier 2014

« Au début » (Natchalo) d'Artavazd Pelechian (1967)

    Si Eisenstein était le maître d'un montage intellectuel, dit « montage des attractions », qui visait à donner du sens aux images en les agençant en suites logiques, le montage de Pelechian est beaucoup plus instinctif et sensuel, véritablement musical. Il crée une tension entre les images, en n'hésitant pas à user de la répétition, comme pour marteler davantage le matériau cinématographique, et donner une structure intelligible et surtout sensible à ses courts métrages. Il use aussi de la « distanciation » des images, pour mieux signifier leur résonance, en un écho visuel qui leur confère ainsi un sens, plus subtil que chez le cinéaste russe. « Au début » célèbre les 50 ans de la révolution bolchévique d'octobre 1917. Pelechian utilise donc des images d'archives, et retrace l'épopée communiste en 10 minutes inoubliables. La force de ses images, leur utilisation conjointe avec une musique énergique, donnent à son court métrage une puissance évocatrice considérable. La complexité de l'héritage communiste nécessitait bien une œuvre aussi composite, sorte de kaléidoscope sensoriel de ce que fut l'URSS. « Au début » est une œuvre cinématographique tellurique, monument de montage et vision trouble (fut-ce voulu ?) de l'ère soviétique. Incontournable.

[3/4]

samedi 4 janvier 2014

« Fin » (Konec) d'Artavazd Pelechian (1992)

    « Fin » est un bel hymne au voyage. L'action, rythmée par le son des wagons sur les rails, se situe dans un train en marche, et l'on y voit une multitude de gens. Des hommes, des femmes, des enfants,... Des gens qui regardent le paysage, qui sourient, qui s'endorment,... On sent le plaisir qu'ils éprouvent à voyager, et l'on se prend à repenser à nos propres voyages. Mais « Fin » est aussi un hymne à la création : la femme, l'homme, les enfants... et la Terre. Comment ne pas en être convaincu, au vu de ces belles images, magnifiées par la musique de Bach ? Comme toujours, Pelechian sait dire beaucoup de choses en peu de temps, sans nous noyer sous une avalanche de sons et d'images stroboscopiques. Juste l'essentiel, rien de plus. Et c'est suffisant pour nous combler, tant le cinéaste arménien est talentueux et respire une sérénité qui sait que la vie est belle.

[3/4]

« Vie » (Kyanq) d'Artavazd Pelechian (1993)

    Qu'est-ce qui différencie un artiste du « commun des mortels » (dont il fait bien évidemment partie) ? Son regard. C'est aussi ce qui différencie Artavazd Pelechian d'un Stanley Brakhage. Comparons leurs deux courts métrages sur l'accouchement d'une femme. Quand Brakhage nous montre sa femme sous toutes les coutures, et avec insistance (voir ma critique ici), Pelechian choisit de ne montrer que le visage d'une femme qui accouche, avant de filmer triomphalement un bébé, puis des tous jeunes enfants et leurs mères. Et c'est peu dire qu'il a fait le bon choix, à mon sens : le court métrage de Pelechian produit en nous un effet bien plus subtil et supérieur que celui de Brakhage. On lit sans peine sur le visage de son sujet la douleur de l'enfantement. Mais par moments, elle semble respirer une sérénité surprenante quand on sait l'épreuve que représente un tel évènement. Ce qui fait que contrairement au film clinique de Brakhage, le court métrage de Pelechian est étonnant, fascinant... et beau, magnifique même. Sans compter qu'il est accompagné d'une fort belle musique, notamment l'Offertoire du « Requiem » de Verdi. Et une fois de plus, l'alchimie fonctionne, les images s'animent au son d'une si jolie partition. Certes, elles se suffiraient presque à elles-mêmes. Mais Pelechian a l'art (ô combien rare) de trouver la bande son qui sied parfaitement à ses prises de vues, qui, en retour, ne dénaturent pas l’œuvre musicale, joie! Pelechian confirme donc qu'il est un authentique artiste, au regard précieux. Et que son art n'a pas les défauts des films dits (pompeusement) d'avant-garde, malgré ses audaces stylistiques (notamment au montage) : au contraire de Brakhage, Pelechian cherche à sonder l'âme humaine, et non à étaler puérilement des procédés techniques qui devraient, il me semble, s'effacer au profit d'un discours artistique digne de ce nom.

[3/4]
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