mardi 23 mai 2017

« The Revenant » de Alejandro González Iñárritu (2016)

    Deuxième long métrage d'Iñárritu que je regarde après « Babel ». La mise en scène est bien plus ambitieuse mais on retrouve certains défauts criants, j'y reviendrai. On a beaucoup parlé de ce film, depuis ses conditions de tournage jusqu'au rendu final, en faisant un énième soi-disant chef-d’œuvre... Quand on se penche un peu plus sur la question, on ne peut nier certaines qualité à ce long métrage : une esthétique soignée, des vues superbes des grands espaces américains, des acteurs de qualité, une histoire simpliste mais qui fonctionne plutôt bien et nous tient en haleine malgré la longueur du film. Si l'on s'en tenait à ce qui s'est fait ces dix dernières années, « The Revenant » pourrait presque paraître pour un grand, sinon un bon film. Maintenant si on le compare ne serait-ce qu'aux westerns de l'âge d'or d'Hollywood, genre auquel se rapproche le présent long métrage, on ne peut qu'être beaucoup plus circonspect. Car si on gratte un peu, sous le vernis de « film à Oscars » se cache en fait un banal rape and revange... L'esthétique tout d'abord, tient plus du jeu vidéo que du cinématographe. C'est flagrant dans les scènes de batailles tournées à 360 degrés : l'immersion est totale, il est vrai, mais ça en devient la fin, le but ultime, si bien que ça tourne rapidement à la bouillie visuelle sanglante. Sang qui fascine tout particulièrement Iñárritu puisque par deux fois il nous offre un plan d'au moins 5 secondes sur une mare de sang ou les boyaux d'une bête éviscérée, comme s'ils étaient dotés d'un quelconque beauté... De plus, les mouvements de grues et autres effets de focales utilisés rendent la caméra particulièrement présente, comme si Iñárritu voulait crier au monde entier le génie qu'il était... Le film est plus au service de son esthétique et de son égo que l'inverse. On est loin d'un « Rio Bravo » par exemple. Tient, puisque que j'évoque ce véritable chef-d’œuvre (pour le coup), parlons de ce qui tient lieu de scénario à « The Revenant ». Un homme se montre particulièrement odieux et sadique envers le héros, Hugh Glass, le laissant pour mort. Ce dernier survit et veut se venger. Point barre. Ça s'arrête là, voilà tout l'intérêt scénaristique du film. Il y a bien la relation vraiment touchante entre Glass et son fils, voire sa femme, mais c'est tellement utilisé à des fins racoleuses qu'Iñárritu passe à côté. Louvoyant entre pessimisme profond et vide total (la vengeance ne suffit pas à réparer ce qui a été fait, laissant le vengeur plus vide encore intérieurement ? Tiens tiens, on ne s'en doutait pas...), on est à des années lumières de l'humanisme ou simplement de la profondeur du film de Hawks ou d'un quelconque film de John Ford. Qui plus est, Iñárritu garde de « Babel » son goût pour le racolage cinématographique, la prise en otage du spectateur avec ses bons sentiments factices et ses grosses ficelles. Non, vous ne ressortirez pas grandis du visionnage de « The Revenant ». Alors y a-t-il toutefois un quelconque message à retenir du scénario ? Une quelconque analyse historique ? Même pas : le film n'arrive pas à la cheville d'un « There Will Be Blood », qui malgré sa démesure était un vrai brûlot contre l'Amérique puritaine et capitaliste. Là rien, nada, le néant... Finissons sur les acteurs : oui DiCaprio voulait et méritait son Oscar. Mais tout comme à Cannes, s'il faut se baver dessus et jouer dans des conditions extrêmes pour avoir une statuette, où va le cinéma je vous le demande ? James Stewart ou Toshiro Mifune avaient-ils besoin de tels excès pour laisser transparaître leur talent ? Mille fois non. CQFD. En bref, « The Revenant » n'est qu'un film de genre purement visuel, assez mégalomaniaque, avec quelques qualités mais franchement pas de quoi crier au chef-d’œuvre, loin de là...

[2/4]

lundi 22 mai 2017

« Kubo et l'Armure Magique » (Kubo and the Two Strings) de Travis Knight (2016)

    « Kubo et l'Armure Magique » est un long métrage d'animation ambitieux mais qui ne satisfait pas pleinement, malgré de grandes qualités et qu'il s'agisse d'une indéniable réussite pour un dessin animé américain (tenant plus souvent du divertissement que de l’œuvre d'art...) Sans doute est-ce parce qu'il est proche du coup de maître que je suis aussi exigeant... Tout d'abord l'animation : malgré un parti pris esthétique marqué au niveau du character design, le fait d'avoir choisi la technique de stop motion permet un rendu très artisanal et chaleureux du meilleur effet. De plus, il s'agit là d'une œuvre très inventive sur un plan visuel, avec beaucoup de séquences marquantes, sans parler des personnages, tous particulièrement réussis et savoureux. L'esthétique lorgne toutefois un peu du côté du jeu vidéo, se révélant parfois sombre voire glauque... « Kubo » est donc davantage à réserver aux jeunes (et moins jeunes) adolescents qu'aux enfants. Il est également tout à fait regardable par les adultes, malgré quelques facilités de scénario. En effet, s'il s'agit d'une histoire parfois émouvante et assez subtile, certains raccourcis scénaristiques l'empêchent de prétendre au titre de chef-d’œuvre de l'animation, auquel il aurait pourtant pu prétendre, vu les moyens que ses créateurs se sont donnés. Car malgré tout, il s'agit d'un récit initiatique prenant, et même captivant. L'histoire, symbolique (au point qu'il aurait mieux valu privilégier le titre originel « Kubo and the Two Strings » : « Kubo et les deux cordes » – moins vendeur il est vrai) est structurée à la façon d'un conte universel. Il s'agit de la quête d'un jeune garçon qui veut en savoir plus sur ses origines, et qui nous mène l'air de rien à réfléchir au lien qui nous unit à nos parents. Touchante histoire de filiation, il s'agit aussi d'un hommage à la culture et à l'art nippons. En effet, le récit se déroule dans une sorte de Japon féodal et magique. Hélas, il y a toujours cette patte américaine avec ce surcroît de bons sentiments qui dénature un peu l’œuvre. « L'américanité » du long métrage trouvant sa plus explicite manifestation dans la bande son très occidentale, décevante et insipide, qui souligne maladroitement les émotions dans le film, comme tout bon blockbuster lambda... Malgré tout, l'ambition visuelle déployée et le scénario haletant, qui plus est empli de poésie, rendent ce film fort appréciable. Une belle surprise dans un monde de l'animation de plus en plus standardisé et mercantile...

[3/4]

jeudi 18 mai 2017

« Le Chanteur de Gaza » (The Idol) de Hany Abu-Assad (2015)

    Un film touchant, qui témoigne on ne peut mieux de la situation en Palestine, sans pour autant en faire des tonnes. Hany Abu-Assad nous dépeint la trajectoire fulgurante de Mohammed Assaf, jeune Palestinien à la voix d'or qui va tenter envers et contre tous le concours de chant Arab Idol, l'équivalent de notre Nouvelle Star. Magistralement interprété, ce film est tiré d'une histoire vraie, même si elle est romancée. Mais ce qui fait sa force, plus encore que ses jeunes et talentueux interprètes, c'est finalement le ton du réalisateur, qui réussit à donner du relief à son film par un savant dosage entre humour et émotion. On rit beaucoup, on essuie quelques larmes, et on se prend au jeu, à souhaiter la victoire du jeune Mohammed, qui a traversé bien des épreuves pour en arriver là où il est. Le film débute sur son enfance plus que modeste, dans une ville de Gaza où les habitants manquent de tout. Avec quelques personnages et une économie de moyens qui force le respect, Abu-Assad parvient à matérialiser les oppositions de la société palestinienne, entre tradition, modernité et débrouillardise de tous les instants. De la situation des femmes à l'extrémisme religieux, Abu-Assad ne fait aucun mystère sur les zones d'ombres de la société en place. Pour autant il trace une voix pleine d'espoir et de bienveillance avec les parents du jeune Mohammed, mais aussi avec la figure du coach musical qui croit en lui, et plus encore avec nos jeunes héros qui incarnent le monde de demain. Pour toutes ces raisons, « Le Chanteur de Gaza » vaut largement le coup d’œil et réserve de très bons moments de cinéma. Et cerise sur le gâteau, la musique, principalement basée sur les chansons interprétées par Mohammed Assaf, est vraiment bluffante. En somme, une agréable surprise !

[3/4]

« Vacances romaines » (Roman Holiday) de William Wyler (1953)

    Un grand classique de la comédie romantique, qui doit tout à ses deux acteurs principaux, et notamment à la charmante Audrey Hepburn dans son premier grand rôle. Tout respire la joie de vivre et la fantaisie dans ce long métrage, avec en arrière plan une ville de Rome magnifiée par un noir et blanc et des cadrages de toute beauté. Tout concourt à en faire un film rafraichissant au possible, de la mise en scène sobre mais intelligente au scénario inventif, bien qu'il s'ancre dans les codes du genre. Mais l'âme de ce long métrage réside avant tout dans la jeune Audrey, avec un rôle qui semble taillé sur mesure pour elle. Effrontée, capricieuse mais aussi généreuse et amusante, rien ni personne ne lui résiste. Tous les ingrédients de la comédie romantique sont réunis, et si Capra a refusé de réaliser ce film, difficile de ne pas penser à l'une de ses œuvres, mètre-étalon du genre : « New York-Miami ». On retrouve le même état de grâce, avec en prime une complicité évidente entre Audrey Hepburn et Gregory Peck. Ce dernier n'est d'ailleurs pas en reste et joue à merveille le type faussement indifférent au charme de la demoiselle quelque peu délurée. Pas besoin d'en dire plus, ce film léger, fragile et euphorisant à la fois devrait vous faire fondre vous aussi !

[4/4]

samedi 13 mai 2017

« Taipei Story » (Qīngméi Zhúmǎ) de Edward Yang (1985)

    « Taipei Story » est un film davantage sociologique qu’à haute teneur artistique. Non pas qu’Edward Yang délaisse ici toute mise en scène. La qualité de la photographie, des cadrages, de l’ambiance, ne laisse aucun doute : ce long métrage est construit, finement poli, ouvragé. Mais Yang ne met pas l’accent sur l’esthétique, qui sert le propos et demeure assez convenue. Il ne met pas non plus l’accent sur un message particulier, « Taipei Story » est plutôt un film vaporeux, lent, qui dépeint le Taipei des années 80 par petites touches, que ce soit par des plans extérieurs de la vie urbaine ou par des personnages paumés et désabusés. A ce titre on a du mal à s’identifier à eux et à leurs choix pour le moins déconcertants. Mais là n’est sans doute pas le but d’Edward Yang. Ses personnages sont très réalistes, voire naturalistes. Des jeunes gens à l’avenir incertain et qui tentent de surnager dans un entre deux : une demie misère sociale et sentimentale, avec cependant dans les deux cas de quoi vivre (ou survivre). Rien de vraiment tranché. Les personnages hésitent : à s’engager, à partir vers les États-Unis et un monde qu’ils espèrent meilleur, à s’aimer… Hou Hsiao-Hsien est l’un des acteurs principaux de ce long métrage, et il se débrouille très bien. C’est aussi l’un des scénaristes, aux côtés d’Edward Yang, et on reconnaît sa patte : « Taipei Story » tient plus du constat, de la photographie d’une situation donnée. C’est sa force et sa faiblesse. Les scénaristes ne jugent pas les personnages. Mais ils en restent comme à la surface. Pas de recul, pas d’approfondissement de leur mal-être. Dès lors, comment ne pas y voir un simple objet visuel, à l’image de « Millenium Mambo » de Hou Hsiao-Hsien, qui poussera encore plus loin le truisme cinématographique ultra esthétisé ? Dommage que « Taipei Story » n’ait pas davantage de corps et d’intérêt… Quand on sait qu’Edward Yang a été capable de nous offrir la petite merveille qu’est « Yi Yi », on ne peut qu’être déçu par ce long métrage quelque peu brouillon. Un Yang mineur.

[2/4]

vendredi 12 mai 2017

« Colonel Blimp » (The Life and Death of Colonel Blimp) de Michael Powell et Emeric Pressburger (1943)

    J’ai dû m’y reprendre à plusieurs reprises pour venir à bout de ce film. Je l’ai regardé en quatre fois, et je comprends ceux qui n’ont pas été séduits par ce long métrage, qui semble durer plus longtemps qu’en réalité. Et pour cause, Powell et Pressburger refusent toute dramaturgie excessive : pas de suspense, pas de surprise, pas d’action véritable. Tout est subtil, et l’ellipse est souvent de mise. En réalité, les deux cinéastes se concentrent sur la vie de notre héros et plus encore sur ses sentiments. L’éponyme Colonel Blimp est à la base une caricature, une sorte de vieille baderne à moustaches de l’armée britannique. Mais par leur talent, Powell et Pressburger en font un hymne au sens de l’honneur et au flegme britanniques, loin du prosélytisme qu’on serait en droit d’attendre de ce film originellement réalisé à des fins de propagande. En effet, le major-général Wynne-Candy, ridiculisé au début de l’histoire, se révèle profondément touchant quand on en apprend davantage sur son histoire. Son histoire se mêle d’ailleurs à la grande Histoire du Royaume-Uni et des guerres qu’il a menées au XXème siècle, de la guerre des Boers, en passant par le Première puis la Seconde Guerre Mondiale. En parallèle, on assiste à l’amitié de Wynne-Candy pour un soldat allemand du nom de Kretschmar-Schuldorff, cet amitié se révélant indéfectible malgré les évènements fâcheux qui opposent leurs deux pays. Et pour finir, Deborah Kerr illumine de sa présence le long métrage, en jouant trois rôles séparés dans le temps, incarnant une femme mystérieuse, au charme envoûtant et au cœur d’une histoire d’amour ratée, qui rend définitivement ce film et ses personnages terriblement attachants. Beaucoup de finesse et de nostalgie dans ce long métrage qui à mon sens reste l’un des tous meilleurs réalisés outre-Manche. J’avoue ne pas avoir été vraiment sensible au charme suranné du « Narcisse Noir », mais pour le coup j’ai été emporté par cette histoire au souffle fragile et délicat. Un très beau film, au Technicolor flamboyant, à voir jusqu’au bout pour en saisir toute la subtilité et la profondeur.

[4/4]
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