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mardi 27 octobre 2026

« Soudain » (Kyū ni guai ga waruku naru) de Ryūsuke Hamaguchi (2026)


Ayant été moyennement convaincu par les précédents films de Ryūsuke Hamaguchi, « Le Mal n’existe pas » et « Drive My Car », j’étais curieux de découvrir son nouvel essai, « Soudain », lors du Festival de Cannes cette année, sans avoir d’attentes particulières. Je l’ai vu en séance du lendemain, tôt le matin. Et malgré les 3h16 du film… j’ai été scotché à mon siège et j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps pendant tout le long métrage, qui ne contient à mon sens pas une seconde de trop. Je ne m’attendais pas à être autant bouleversé par un film, qui plus est signé Hamaguchi, que je rangeais jusque-là dans la catégorie des cinéastes (excessivement) froids et cérébraux. Et signe des qualités réelles de ce long métrage, je l’ai revu hier soir… et j’ai de nouveau pleuré du début à la fin.

« Soudain » est la rencontre inattendue et fructueuse à Paris entre deux femmes que tout semble opposer : Marie-Lou Fontaine (Virginie Efira), énergique directrice d’EHPAD française, qui tente d’introduire une méthode de soins révolutionnaire et humaniste dans son établissement, « l’Humanitude », et Mari Morisaki (Tao Okamoto), brillante metteuse en scène de théâtre japonaise, affectée par un cancer à un stade avancé. On sent assez vite que ce n’est pas le hasard qui les met sur la route l’une de l’autre, tant elles partagent une personnalité foncièrement humaine et bienveillante, un goût pour les arts et pour la réflexion, et un engagement social fort (et même politique en un sens) dans leurs métiers respectifs.

Plusieurs choses m’ont conquis dans ce long métrage. Tout d’abord, la foi dans le spectateur et dans le cinéma du réalisateur nippon, qui nous offre plusieurs longues séquences de dialogues de haute volée, durant lesquels ses deux merveilleuses actrices principales analysent en profondeur rien de moins que la crise actuelle du capitalisme, de la démographie et de la démocratie au Japon, en France et dans le monde. Lors de ces séquences d’échange, d’abord en extérieur, aux abords de la Bibliothèque François Mitterrand à Paris (tout un symbole avec ce haut lieu de culture et de savoir), puis dans l’EHPAD, la nuit, Ryūsuke Hamaguchi nous livre un exposé clair et ludique, qui n’a rien de pédant. Au contraire, ce sont des séquences passionnantes, qui nourrissent notre réflexion et dont on ressort grandi, méditant longuement après le film sur ses enseignements. Et puis ça fait tellement plaisir de voir un cinéaste et artiste mettre en valeur des disciplines telles que la philosophie ou l’anthropologie, deux domaines d’une importance capitale et pourtant méprisés dans le monde matérialiste, superficiel, égoïste et inhumain d’aujourd’hui.

Par ailleurs, « Soudain » est un film sur le visage comme reflet de l’âme, et sur la puissance des gestes simples, dès lors qu’ils sont emplis d’amour et d’attention à l’autre. Ryūsuke Hamaguchi signe bien plus qu’un plaidoyer pour le care. Il est convaincu de la dignité irréductible de l’être humain, même à un âge très avancé ou très malade. « Soudain » est un cri du cœur pour faire advenir un monde plus humain. C’est également une utopie clairement assumée comme telle. Mais ce n’est pas une utopie irréaliste ou hors sol. Par bien des aspects, ce long métrage est rugueux et se frotte à la dureté de la vie, notamment à la souffrance et à la détresse morale et physique. Et également aux limites d’une telle utopie : le film intègre par exemple les critiques d’une vision anti-capitaliste ou de l’Humanitude, sans pour autant désavouer ces approches.

Il s’agit d’une œuvre extraordinairement lumineuse, mais qui brille d’autant plus qu’elle a ses zones d’ombre et qu’elle plonge au cœur des mystères de l’existence humaine. Qu’est-ce que la vie ? La mort ? L’étincelle de vie ? L’amour ? L’amitié ? Le partage ? La transmission ? Autant de questions laissées ouvertes mais auxquelles le long métrage apporte sa pierre, donnant l’exemple de ce qu’est une œuvre d’art à travers laquelle passe un puissant espoir dans la vie et l’être humain. Le film atteint d’ailleurs régulièrement une certaine transcendance, que ce soit lors de séquences très émouvantes, ou lorsque l’art et notamment le théâtre font irruption dans le récit. Dans « Drive My Car », j’avais trouvé que cet art n’était pas toujours bien intégré au film, malgré des séquences intéressantes. Ici, la pièce de théâtre qui revient à plusieurs moments de l’intrigue est magnifique et résonne complètement avec le propos, tout en l’enrichissant et en l’amenant autre part, là où l’art touche directement au cœur, à l’esprit… et à l’âme. Tout comme « Soudain » dans son ensemble.

On se souviendra longtemps de la belle amitié qui unit les personnages joués par Virginie Efira et Tao Okamoto, ici exceptionnelles. Et notamment ces très beaux champs-contrechamps frontaux, mettant en valeur leur corps et leur visage. Elles ont plus que mérité leur double Prix d’interprétation à Cannes. Elles incarnent à la perfection leurs personnages, tout en leur donnant une consistance, une vie et une bienveillance qui réchauffent le cœur. Mais par sa maestria esthétique et par son propos d’une profondeur extraordinaire, « Soudain » méritait bien plus que cela. A mon sens, c’est un chef-d’œuvre qui aurait dû obtenir la Palme d’Or. Certes, j’aime beaucoup « Fjord » de Cristian Mungiu et d’autres immenses films de la compétition cannoise de cette année, tels que « Minotaure » d’Andreï Zviaguintsev ou « Paper Tiger » de James Gray. Mais « Soudain » évolue dans une autre catégorie, celles des grandes œuvres d’art et de l’esprit qui rendent l’être humain meilleur. Merci à Ryūsuke Hamaguchi pour ce cadeau inestimable.

[4/4]

samedi 24 octobre 2026

« Le Corset » de Louis Clichy (2026)


Je savais que « Le Corset » était un très beau film, d'après ce que j'avais vu de sa bande annonce, mais je ne m'attendais pas à me prendre une telle claque. C'est tout simplement l'un des meilleurs dessins animés mondiaux des 5 dernières années, rien que ça. En raison d'immenses qualités. Tout d'abord son animation magnifique. Les images en aquarelle sont très belles, et le film regorge de séquences éblouissantes et grisantes. Louis Clichy livre un film très proche du meilleur du Studio Ghibli, oui oui.

Car en plus d'une esthétique très belle, « Le Corset » bénéficie d'une grande qualité d'écriture. Le scénario ne suit pas une trame convenue, il louvoie à l'image de notre Christophe qui penche un peu trop. On ne sait pas trop où le récit nous emmène, et on est régulièrement surpris. Et puis les personnages sont très bien écrits, à la fois crédibles et attachants. Avec notamment cette relation père-fils bouleversante car dysfonctionnelle. Je pense qu'on est beaucoup de garçons à avoir une relation filiale compliquée, avec une génération de pères « vieille école », qui plus est quand son père est agriculteur ou issu d'une famille d'agriculteurs, où le faire compte davantage que les relations humaines, et avec qui la communication est (très) difficile...

Il faut aussi saluer un humour très bien dosé, car pas envahissant ni stupide, contrairement à la majorité des films d'animation des 20 dernières années, y compris les Disney et Pixar (je mets bien sûr les Ghibli à part). Au contraire, l’humour intervient au bon moment, pour donner un peu de légèreté à un récit régulièrement touchant, tout en étant vraiment drôle. 

Et je ne m'attendais pas à trouver à la fois autant de poésie dans ce film, et une place aussi importante laissée à la musique... notamment au « Requiem » de Gabriel Fauré, immense pièce musicale qui figure parmi les plus grandes œuvres d'art jamais créées. Plusieurs passages du « Requiem » parsèment le film, où l’on voit notre héros apprendre l’orgue, sous le patronage d’un vieil organiste sympathique. Au sein des extraordinaires morceaux du « Requiem » ici présents, il y a bien sûr le plus sublime d’entre tous : le Pie Jesu, merveille parmi les merveilles. Il s’agit d’ailleurs ici de la version de référence ultime, celle dirigée par Philippe Herreweghe, chantée par la soprano Agnès Mellon, à la voix d’une pureté absolue. Autant dire que le film nous fait entrer dans une autre dimension, complètement transcendante…

Si l’on ajoute à cela l’environnement où grandissent le jeune Christophe et sa famille, à savoir les plaines agricoles de la Beauce, près de Chartres et de sa majestueuse cathédrale, un environnement très particulier où les champs de céréales s’étendent à perte de vue, écrasés par un ciel gigantesque, on est vraiment dans un film à l’atmosphère unique. Louis Clichy nous offre un film d’une grande beauté, très personnel (il porte lui-même un corset et est lui aussi fils d’un agriculteur beauceron), qui nous fait passer régulièrement des rires aux larmes.

L’animation française est en crise d’un point de vue économique : ce sont des métiers précaires et harassants. Mais pour ce qui est de l’inspiration et de la qualité artistique, la France est au sommet, après de grandes réussites récentes comme « Arco » d’Ugo Bienvenu (2025) ou « Sirocco et le Royaume des courants d'air » de Benoît Chieux (2023). Puisse-t-elle continuer à perdurer et même à se développer. Car année après année, je suis de plus en plus convaincu que la seule alternative sérieuse et artistiquement réussie au génial Studio Ghibli est bel et bien l’animation française, vu combien aux Etats-Unis des mastodontes comme Pixar et Disney sont toujours plus décevants… Après tout, c’est logique que le pays qui a donné naissance au merveilleux « Le Roi et l’Oiseau » de Paul Grimault redevienne incontournable, par sa capacité à mêler œuvres d’envergure, propos intelligent et poésie pure.

[4/4]

samedi 12 septembre 2026

« The Cool World » de Shirley Clarke (1963)


« The Cool World » est le second long métrage de fiction de Shirley Clarke et le second que je découvre d'elle, après « The Connection », un grand et beau film, sans doute son plus connu. Or « The Cool World », bien que nettement moins renommé, soutient parfaitement la comparaison. Il est peut-être même encore meilleur tant c'est un long métrage magnifique.

La cinéaste américaine y filme une fiction en noir et blanc dans un style documentaire à Harlem, où elle suit une bande d'adolescents afro-américains qui font partie d'un gang, les Royal Pythons, et qui sont les rivaux des terribles Wolves, sans pitié avec leurs ennemis. Shirley Clarke s'attarde notamment sur la figure de Duke (formidable Rony Clanton), jeune adolescent de 15 ans qui aspire à devenir le leader des Royal Pythons alors que la guerre des gangs fait rage, après une période de faux calme. 

La réalisatrice livre un portrait sensible de ces jeunes défavorisés, qui trouvent leur fierté dans le respect du code d'honneur des gangsters, au risque de se faire rattraper par la violence, alors qu'ils ne sont encore que des enfants. Elle signe aussi un grand nombre de plans documentaires dans Harlem, dépeignant les personnes qui y vivent : des passants, des travailleurs, des visages, des attitudes... Ces passages sont sublimes et nous donnent à voir un monde qui n'existe plus, c'est absolument fascinant. 

Il faut aussi mentionner la très belle bande son jazzy, signée de plusieurs grands jazzmen de l'époque, comme Dizzy Gillespie. Elle enveloppe le film d'une atmosphère nonchalante... avant que le récit s'emballe et s'achemine vers une fin plus tragique.

En effet, l'histoire, bien qu'un peu prétexte à filmer Harlem et ses habitants, se tient et gagne peu à peu en puissance dans le dernier tiers du long métrage, envahie par une grande et fiévreuse intensité. Surtout, ce qui est plaisant c'est l'excellente écriture des personnages, qui ont une vraie profondeur, avec leur face lumineuse et leur face sombre. Il est intéressant que le scénario traite de différents idéaux types en vigueur dans l'Harlem d'alors.

En premier lieu, le jeune adolescent rêveur, qui a soif d'en découdre mais qui se berce d'illusions ; puis le chef de gang junkie, qui perd peu à peu de son aura et de son autorité menaçante à mesure qu'il sombre dans la drogue ; son frère qui est son exact opposé : brillant étudiant qui veut s'émanciper par un travail acharné et le respect des institutions des États-Unis... peut-être est-il lui aussi un rêveur idéaliste ; ou encore le gangster à fière allure, admiré de tous les jeunes du quartier, mais qui se révèle être un géant aux pieds d'argile dans ce monde sans pitié du grand banditisme...

Tous ces personnages incarnent différentes facettes de la vie à Harlem dans les années 60 et un envers du décor du rêve américain, beaucoup moins accessible que la propagande d'état le laisse penser, surtout aux personnes d'ascendance afro-américaine. Toutefois, Shirley Clarke prend le temps de développer chacun de ces protagonistes principaux, avec leurs bons et mauvais côtés. Ils sont à la fois vulnérables, humains, dignes dans l'adversité... et très attachants, chacun à leur manière.

« The Cool World » est donc un très beau film semi-contemplatif, en partie documentaire, traversé par un grand sens du cool et de la nonchalance qu'affichent ces gangsters, comme son titre l'indique... Mais cette fausse impression est un voile qui masque mal la violence de ce monde déshérité, dans lequel les jeunes peuvent se perdre corps et âme... 

[4/4]