lundi 31 décembre 2012

« Les Celtiques » (Le Celtiche) d'Hugo Pratt (1980)

    « Les Celtiques » est l'un des plus jolis albums des aventures de Corto Maltese. Il faut dire qu'il fait la part belle au rêve et aux mythes (en l'occurrence celtiques). Cet album regroupe quatre histoires. La première, « Concert en O mineur pour harpe et nitroglycérine », raconte les difficultés d'un groupe de l'IRA, aux prises avec les britanniques, en 1917. Il y est question d'honneur et de honte, d'héroïsme et de lâcheté, d'idéaux pour certains déchus, pour d'autres toujours vivants, et de rébellion contre l'oppresseur. La seconde histoire, « Songe d'un matin d'hiver », très poétique, figure la lutte des créatures enchantées celtiques contre l'envahisseur germanique. Nous sommes en effet pendant la Première guerre mondiale, et Obéron, roi des elfes ou des fées, c'est selon, apparaît à Stonehenge, inquiet du devenir des légendes de son pays. Entouré de la fée Morgane, de Merlin réveillé du sortilège jeté sur lui par Viviane, et de Puck,  espiègle lutin, il choisit un dormeur alangui au pied d'un rocher, notre ami Corto Maltese, pour délivrer l'Angleterre de la menace allemande. Notons la richesse et la beauté de l'illustration d'Hugo Pratt, qui fait de cet épisode l'un des sommets graphiques de son œuvre, avec la quatrième histoire de ce recueil. Vient ensuite « Côtes de Nuits et roses de Picardie ». Un passage narrant les exploits de l'aviateur Manfred von Richthofen, le fameux Baron Rouge. Aux commandes de son triplan rouge sang, il décime en effet les troupes alliées et domine le ciel picard. L'album s'achève avec « Burlesque entre Zuydcoote et Bray-Dunes », l'histoire d'un marionnettiste un peu fou et de sa protégée, l'envoûtante chanteuse Mélodie Gaël. Dans une atmosphère mystérieuse, un incident survient, alors que Corto retrouve son ami Caïn Groovesnore, apparu pour la première fois dans « La Ballade de la mer salée ». Ce bref récit est lui aussi illustré de main de maître, onirique à souhait, nous gratifiant d'une historiette captivante. Je ne saurait donc trop vous recommander cet ouvrage, comptant parmi les meilleurs réalisations du maestro italien.

[4/4]

vendredi 28 décembre 2012

« L'Été de Kikujiro » (Kikujirō no Natsu) de Takeshi Kitano (1999)

    « L'Été de Kikujiro » est l'anti-« Voyage de Chihiro ». Ce n'est pas un récit initiatique, mais plutôt une suite de mésaventures semi-burlesques. Masao, le jeune héros, n'apprend rien sur lui ou le monde qui l'entoure au cours de son voyage vers sa mère. Au contraire, il est pris à parti par des adultes tantôt lubriques, tantôt inquiétants, et le plus souvent immatures. Quelques uns sont heureusement sympathiques! Kitano dit avoir voulu infléchir sa trajectoire, arrêter de faire des films violents et proposer autre chose. Mais il n'a pas tant changé que cela. Si l'on examine par exemple un long métrage comme « Sonatine », réalisé six ans plus tôt, certes l'un des traits qui le caractérise est la violence, mais tout aussi remarquable est cette esthétique de l'errance, de l'absence de sens, de l'attente, du divertissement pour combler le temps qui passe. C'est cette même « poésie » (parfois bien maigre mais incontestablement présente) que l'on retrouve par interruptions dans « L'Été de Kikujiro ». On retrouve même ce goût pour le maquillage et les couleurs criardes, pour la fantaisie la plus délirante, venant égayer par petites touches un style très réaliste. Le long métrage est construit linéairement autour de petites vignettes animées censées être issues du journal intime de Masao. Mais « construit » est un bien grand mot. Le yakuza joué par Kitano et qui emmène Masao en voyage est bien en peine de savoir où il va, c'est plus ou moins la même chose pour Kitano le réalisateur... Il fait le pitre, amuse la galerie... Nous divertit ? Un peu. Il donne surtout l'impression de filmer pour filmer, sans avoir grand chose à nous dire sur l'enfance ou quoique ce soit d'autre. Les personnages de Kitano sont des paumés, un peu bêtes. Pas bien méchant au fond. Mais un peu vides. Comme peut l'être le cinéma de Kitano, finalement bien inégal.

[1/4]

jeudi 27 décembre 2012

« Morgan » d'Hugo Pratt (1999)

    Ultime œuvre dessinée par Hugo Pratt, au soir de sa vie, « Morgan » est à peu de choses près un condensé de la façon de faire de l'auteur italien. Un dessin épuré, une aventure dont l'intrigue est ancrée historiquement (nous sommes à la fin de la Seconde guerre mondiale), un héros moderne, un brin cynique... Morgan est sous-lieutenant dans la Royal Navy. Officier expérimenté, habile et rusé, il écope pourtant de missions anecdotiques, de routine. De son propre aveu, il a plus l'impression de travailler pour la Royal Mail que pour la Royal Navy. Mais les circonstances l'emmèneront là où il ne s'y attendait pas, au gré des vagues de l'Adriatique. Le dernier album dessiné par Hugo Pratt est de qualité. Une qualité qui aura caractérisé toute son œuvre. On peut cependant regretter qu'il manque à « Morgan » cette poésie qui fait les meilleurs albums du dessinateur italien, que l'on compte parmi la série des aventures de Corto Maltese. Hugo Pratt partage avec les plus grands une capacité à faire rêver sans pareille. Dommage que ce dernier opus n'en soit pas l'illustration (affaire de goûts personnels). Néanmoins il s'agit là d'une aventure bien ficelée, un peu brève, mais attachante.

[2/4]

mardi 25 décembre 2012

« Dans un ciel lointain » (In un cielo lontano) d'Hugo Pratt (1996)

    Brève aventure africaine, « Dans un ciel lointain » nous conte les exploits d'un as de l'aviation, le capitaine Pietro Bronzi. Il est italien, et nous sommes en 1940, lors de l'entrée en guerre de l'Italie dans le conflit mondial. Bronzi est amoureux de Luciana Gila, fille d'un colonel, ils ont d'ailleurs prévu de se marier d'ici peu. Hélas, Luciana aime en secret le frère de notre héros, Luca. Et ce dernier ne sait pas comment l'annoncer à son frère. La guerre, et l'affectation de Pietro à Asmara, en Érythrée, viendront les séparer. « Dans un ciel lointain » est une tragédie moderne, se déployant à Rhodes, dans le ciel africain, au gré des sables du désert. L'exotisme du décor vient rehausser la douleur du drame qui se noue. Notons la finesse des sentiments que dépeint Hugo Pratt : c'est une histoire accomplie qu'il nous offre. Certes, elle reste assez classique et ne compte pas parmi les meilleures réalisations de l'auteur italien, mais elle parvient sans peine à nous transporter vers l'Afrique orientale, et nous amène à nous préoccuper du sort d'un aviateur au cœur lourd.

[3/4]

samedi 15 décembre 2012

« La Maison dorée de Samarkand » (La casa dorata di Samarcanda) d'Hugo Pratt (1986)

    « La Maison dorée de Samarkand » est l'une des grandes aventures de Corto Maltese, qui le mènera de Rhodes à la République socialiste soviétique autonome du Turkestan, actuel Ouzbékistan. On ne sait pas trop si c'est à la recherche de l'or perdu du roi perse Cyrus ou de son étrange « ami » Raspoutine, emprisonné dans une prison sordide, que Corto s'engage (toujours cette indécision de l'auteur entre le cynisme et la bonté d'âme)... Toujours est-il qu'il traversera des territoires déchirés par la guerre et la plus grande confusion, entre idéaux trahis, désir de vengeance, soif de pouvoir... Une situation à l'image du début du XXème siècle. Comme à son habitude, Corto ira de rencontres en rencontres : derviches tourneurs, aventuriers sans foi ni loi, espionnes, comédiens défraichis, révolutionnaires... et même son double maléfique! Sans oublier le fidèle Raspoutine, toujours aussi brutal, méchant, terre à terre et opportuniste. Le contraire même de Corto Maltese, (anti)héros romantique et rêveur, perdu dans un passé dont on ne sait rien, ou presque. « La Maison dorée de Samarkand » est d'ailleurs particulièrement marqué par le rêve et l'incertitude, entre la nuit, les songes et les volutes de fumée de haschich. L'onirisme n'est jamais bien loin, et annonce l'orientation que prendra l'œuvre d'Hugo Pratt par la suite, de plus en plus détachée de toute réalité, du moins en ce qui concerne les aventures de notre marin maltais. Un album parfois un peu confus, mais faisant la part belle à l'aventure et à une certaine poésie (même si Pratt a fait encore mieux dans le domaine).

[3/4]

dimanche 2 décembre 2012

« Sandokan - Le Tigre de Malaisie » (Sandokan) d'Hugo Pratt et Mino Milani (2009)

    Hugo Pratt et Mino Milani ont respectivement dessiné et écrit en 1969, pour le Corriere dei Piccoli, un ouvrage inspiré des « Tigres de Mompracem » d'Emilio Salgari, grand nom du roman d'aventure italien du début du XXème siècle. Le titre de cette œuvre : « Sandokan - Le Tigre de Malaisie ». Cette bande dessinée raconte les aventures d'un pirate malaisien, Sandokan, et de ses hommes, dans leur lutte contre les colons britanniques, personnifiés par Lord Guillonk, décrit comme un « aventurier sans scrupules ». Or ce dernier a une nièce, Lady Marianne, surnommée la Perle de Labuan, à la beauté exceptionnelle. Bien évidemment, Sandokan en tombera fou amoureux, et fera tout pour conquérir son cœur. Il s'agit donc d'une belle histoire d'amour, ancrée dans un contexte historique bien précis (comme la majorité des œuvres d'Hugo Pratt), et baignant dans un exotisme envoûtant. On regrettera la brièveté du récit : Pratt n'a jamais achevé son travail, et les quelques planches qu'il a dessinées n'ont été retrouvées qu'il y a quelques années. Pour autant, c'est une histoire qui mérite la lecture, illustrée de main de maître (le noir et blanc est magistral, le coup de crayon audacieux), et faisant la part belle aux nobles sentiments, que ce soit l'amour le plus pur ou l'héroïsme de notre héros. Une œuvre inachevée, bancale donc, mais pour le peu qu'il nous est donné de contempler, une véritable réussite.

[3/4]

samedi 1 décembre 2012

Citation du samedi 1er décembre 2012

« De même qu’il est mieux d’illuminer que de briller simplement, ainsi il est préférable de transmettre aux autres ce que l’on a contemplé que de contempler seulement. »

Saint Thomas d’Aquin
(Somme théologique, IIa, IIae, qu. 188, art. 6)

samedi 10 novembre 2012

« Les Éthiopiques » (Le Etiopiche) d'Hugo Pratt (1978)

    Faisant suite aux « Celtiques », « Les Éthiopiques » est un recueil de quatre aventures de Corto Maltese. Elles se déroulent en 1918, à la fin de la guerre, dans la Corne de l'Afrique. Corto croisera le chemin d'un bédouin britannique, surnommé El Oxford, et de Cush, un assassin musulman au sacré caractère. Ce dernier se plaît à réciter des sourates du Coran au gré de ses tribulations et de ses meurtres. Il réapparaîtra par ailleurs dans « Les Scorpions du Désert », autres aventures africaines dessinées par Hugo Pratt. Les noms de Lawrence d'Arabie et d'Arthur Rimbaud sont même évoqués. « Les Éthiopiques » est marqué par les antagonismes entre tribus, britanniques et allemands, dans un contexte trouble et un désert qui rend fiévreux. Il s'agit d'une époque marquée par le courage, l'héroïsme, mais aussi la peur, la lâcheté et la mort. Notre marin fera lui-même l'expérience de la couardise! Après tout, de son propre aveu il n'est pas un héros... Corto Maltese est en effet terriblement humain, il est le témoin d'une ère oscillant entre raison et folie (meurtrière), d'un monde qui s'effondre sur lui-même, et à travers ses yeux nous revivons des temps sombres de l'histoire humaine. Néanmoins il y a toujours de l'espoir, celui-ci résidant surtout dans l'imagination et l'onirisme,  mais aussi dans l'amitié et le sens du devoir, nous dit Hugo Pratt l'africain.

[3/4]

« Fable de Venise » (Favola di Venezia) d'Hugo Pratt (1981)

    « Fable de Venise »  est un album charnière, qui fait la transition entre deux aventures de Corto assez denses : « Corto Maltese en Sibérie » et « La Maison dorée de Samarkand », sans pour autant les prolonger ou les anticiper : c’est un épisode à part entière des péripétie de notre audacieux marin. On y retrouve tous les ingrédients de la série imaginée par Hugo Pratt : de l’aventure, du mystère, de l’onirisme, de l’ésotérisme, des rencontres avec des personnages historiques (D’Annunzio…). Mais aussi, au premier plan, Venise ! Venise et ses arcanes, ses sociétés secrètes, ses Chemises noires (nous sommes en 1921), son ghetto juif… Corto Maltese est l’un des grands héros modernes. Aventureux, solitaire, généreux sous ses atours individualiste et désintéressé de tout (sinon de l’argent),... Il est mélancolique, rêveur, mais aussi lucide sur la société de son temps, faite d’illusions, de faux-semblants, de troubles politiques et caractérisée par la crise spirituelle de l’Occident. Il traverse tous ces évènements avec son flegme si caractéristique, et son aplomb salvateur (il réussit toujours à se sortir des mauvaises passes), qu’on peut même qualifier de courage. En cela Corto Maltese est d’un autre temps, d’une époque révolue, certes moderne (avant la Seconde guerre mondiale et notre modernisme forcené), mais gardant une certaine noblesse passée, un goût pour la hauteur d’âme, que l’on ne retrouve hélas plus, ou presque plus, dans les œuvres d’art actuelles.

[3/4]

mercredi 7 novembre 2012

Citation du mercredi 7 novembre 2012

« Je me refuse simplement mais absolument à confondre la conscience de l’artiste, qui est une chose, avec sa sincérité, qui en est une autre [...]. Cette conscience exige que nous développions en nous le bon ouvrier. Mon objectif est donc la perfection technique. Je puis y tendre sans cesse, puisque je suis assuré de ne jamais l’atteindre. L’important est d’en approcher toujours davantage. L’art, sans doute, a d’autres effets, mais l’artiste, à mon gré, ne doit pas avoir d’autre but. »

Maurice Ravel
(Esquisse autobiographique, 1928)

lundi 29 octobre 2012

« Peter Ibbetson » d'Henry Hathaway (1935)

    Un film étrange, empli de mélancolie, et beau. C'est l'histoire d'un petit garçon et d'une petite fille séparés trop vite par la vie, d'un amour perdu à jamais inguérissable. Dans des décors intérieurs comme extérieurs somptueux, baignés par une photographie nuancée à l'extrême, se noue le drame de deux vies qui s'aiment à en mourir. « Peter Ibbetson » est une œuvre à mi-chemin entre le préraphaélisme et le surréalisme. Dirigée avec goût, la mise en scène réserve des moments d'onirisme pur du meilleur aloi. Tout n'est certes pas parfait dans ce long métrage, un peu maladroit, un peu surfait parfois. Mais son côté gauche et surtout sincère, presque naïf, est touchant. Gary Cooper excelle en jeune homme rongé par le passé. Ann Harding laisse moins affleurer une réelle humanité, son visage est quelque peu glacial, sa beauté est froide. Mais nos deux interprètes parviennent tout de même, de concert, à donner chair à cette histoire d'amour qui brave le temps et l'espace. On retiendra particulièrement le début et la fin du film, qui s'imprimeront durablement dans l'esprit du spectateur. Un des sommets du cinéma américain des années 30.

[3/4]

jeudi 18 octobre 2012

« Like someone in love » d'Abbas Kiarostami (2012)

    Quelque peu décevant. A l'aide d'une mise en scène sobre et d'un scénario simple mais ingénieux, Abbas Kiarostami nous brosse le tableau d'un Japon (mais ce pourrait être ailleurs) meurtri par la modernité. L'individualisme règne, tout comme la mélancolie ou la solitude, dans un décor bétonné et illuminé de néons, tandis que l'amour (digne de ce nom) est le grand absent. Comme à son habitude, le cinéaste iranien nous gratifie de pérégrinations en voiture. Soit. Chose bienvenue, quelques pensées profondes émaillent le long métrage, la plupart venant de la bouche du sympathique Watanabe Takashi, vieux professeur de sociologie. Ce dernier fera la rencontre de la jeune Akiko, prostituée de son état, et harcelée par son violent petit ami. Cette rencontre illuminera la vie de nos deux protagonistes, même s'ils n'auront pas le temps de faire plus ample connaissance et de vraiment s'apprécier. Et c'est là que la bât blesse. Kiarostami n'arrive pas à nous extraire de son spleen pour nous proposer une fable de l'acabit de ses meilleurs films. Il en avait pourtant la matière et les moyens, il avait de surcroît de bons interprètes. Il n'approfondit pas non plus son étude, trop superficielle, de la modernité. La fin brutale annihile tout espoir d'avoir affaire à une œuvre dense, et surtout de qualité. Le talent de cinéaste et de conteur d'Abbas Kiarostami n'est pas à mettre en doute, le long métrage est porté par son regard pudique sur une relation qui n'aura pas lieu, qu'elle soit corporelle, amoureuse, ou tout simplement humaine. Mais son achèvement soudain vient signifier l'impasse dans laquelle s'est engouffré Kiarostami. A trop vouloir jouer le réalisme, l'art de l'iranien a perdu de son sel et de sa saveur. « Like someone in love » est un long métrage inabouti, et c'est bien dommage.

[1/4]

samedi 29 septembre 2012

« Centipede Hz » d'Animal Collective (2012)

    Un album décevant car par trop inégal. Il débute d'ailleurs par une chanson totalement anecdotique et assez horripilante : Moonjock. « Centipede Hz » est toutefois parcouru par quelques réussites : le single Today Supernatural, énergique en diable! Puis, et surtout Rosie Oh, superbe essai signé Panda Bear, tout à fait typique de ses meilleures compositions. Son talent mélodique est bien présent, au gré de ruptures harmoniques et d'une inventivité jamais prise en défaut. Une très belle chanson, peut-être la meilleure de l'album. Puis vient Applesauce, une jolie chanson signée Avey Tare. Wide Eyed s'ensuit. C'est une chanson de Deakin, assez laide, il faut bien le dire. Rien à voir avec la réussite Country Report, du mini album Keep. Father Time, d'Avey Tare est l'archétype de la chanson faible qui plombe un album. Totalement insipide et assez énervante avec son rythme bizarroïde. New Town Burnout est quant à elle typique des moins bonnes compositions de Panda Bear. Un rythme simpliste répété sans relâche, une voix elle aussi répétée à l'envie sur 2-3 hauteurs de notes. L'animal ne s'est pas foulé! On retrouve ses tics de composition hélas trop présents sur son album solo « Tomboy ». Monkey Riches est à peu de choses près du mauvais Avey Tare. Au contraire de Mercury Man, du plutôt bon Avey Tare cette fois.  Viennent ensuite deux chansons totalement anecdotiques chantées par Avey Tare : Pulleys et Amanita. En résumé, un opus bien plus faible que l'excellent « Merriweather Post Pavilion », ou le non moins excellent EP « Fall be kind ». Le groupe peine à se renouveler, ne surprend plus, et est clairement sur une pente descendante depuis le décevant « Oddsac », même si ses meilleures chansons restent bien au-dessus de la concurrence. Dommage.

[2/4]

mercredi 5 septembre 2012

« L'Île noire » d'Hergé (1938)

    Un excellent opus. Voilà l'exemple d'un album pleinement abouti, avec une intrigue poussée, mystérieuse, se dévoilant peu à peu, des personnages inoubliables, des dessins de belle facture, aux coloris fort appréciables. Bref un album de qualité à tous points de vue. « L'Île noire » possède une unité esthétique et scénaristique qui en fait un album qui se suffit à lui-même. Il y a quelques autres exemples de ce type dans les aventures de Tintin, c'est par exemple « Tintin en Amérique », « Le Sceptre d'Ottokar », « Tintin au pays de l'or noir », « L'Affaire Tournesol », « Tintin au Tibet »... Des albums remarquables. Ici, Tintin se fait tirer dessus alors qu'il tente d'en apprendre un peu plus sur un avion qui vient d'atterrir en catastrophe. Voilà qui le mènera au Royaume-Uni, et plus particulièrement en Écosse, où il découvrira l'Île noire, une île inquiétante, dont les rumeurs font état de son inhospitalité particulière. Tintin devra se débrouiller seul pour découvrir ce qui s'y trame, car à l'époque, pas encore de Capitaine Haddock ou de Professeur Tournesol. Il y a certes les Dupond et Dupont, mais pour qui les connaît, il n'est pas difficile de concevoir combien leur aide est toute relative... Un des grands (et beaux) albums de Tintin.

[4/4]

« L'Affaire Tournesol » d'Hergé (1956)

    « L'Affaire Tournesol » est un excellent album des aventures de Tintin. Bourré d'humour, nous réservant une intrigue haute en rebondissements, nous traverserons la Suisse pour pénétrer en territoire bordure, la dictature (soit la Bordurie, pays fictif) qui longe la Syldavie, son ennemi de toujours. « L'Affaire Tournesol » est une histoire d'espionnage. Une histoire palpitante entrecoupée de gags irrésistibles. Dessiné de main de maître, c'est un album à l'atmosphère particulière, mystérieuse, envoûtante : on découvre les ors d'un régime dictatorial qui par bien des aspects nous rappelle le nazisme, mais travesti avec humour, on assiste une fois de plus (voir « Le Sceptre d'Ottokar ») à la rivalité Bordurie/Syldavie, des phénomènes inexpliqués nous intriguent pendant un certain temps... Tout concourt à en faire un des meilleurs albums réalisés par Hergé.

[4/4]

« Le Crabe aux pinces d'or » d'Hergé (1941)

    Un marin est retrouvé mort. Sur lui : un bout de papier, sur lequel est griffonné Karaboudjan. Ce bout de papier provient de l'étiquette d'une boîte de crabe. Et voici que ce bout de papier arrive entre les mains de Tintin... Qui se lancera à la recherche de trafiquants d'opium et finira au Maroc, après avoir rencontré un singulier personnage : le fameux Capitaine Haddock, marin au long cours... un peu trop porté sur la bouteille. « Le Crabe aux pinces d'or » nous réserve donc de l'aventure, du mystère, la naissance d'une longue amitié, du dépaysement, de l'exotisme... C'est un album charnière des aventures de Tintin, puisqu'on y fait la connaissance d'un protagoniste qui sera de premier plan tout au long des 14 albums suivants. On y retrouve aussi des vieilles connaissances, pour le meilleur comme pour le pire. Le scénario du « Crabe aux pinces d'or » prend une fois de plus la forme d'une enquête, mais elle est trépidante et nous tient en haleine à mesure que l'on tourne les pages. Pari réussi donc, une fois de plus, pour Hergé qui nous livre là un album plein d'humour et de fantaisie.

[4/4]

mardi 4 septembre 2012

« Je vous salue Marie » de Jean-Luc Godard (1985)

    Dans ce patchwork d'images et de sons, seules quelques photogrammes sont beaux, quelques (très) rares interprètes ont la grâce. C'est bien peu. Le reste est vulgaire, incohérent, et surtout très laid. D'une modernité poussée au paroxysme, complètement désincarnée. Comme du sérialisme cinématographique raté, dans tous ce qu'il a de pompeux et d'inhumain. Dans tout ce qu'il a d'anti-cinématographique, par son jusqu'au-boutisme revendiqué. Ne parlons pas de toutes ces voix qui se télescopent, qui ne veulent plus rien dire, elles aussi d'une triste vulgarité. De la philosophie au rabais. Agrémentée de musique classique (Bach entre autres, rien que ça), de temps en temps poussée à fond. Des citations en veux-tu en voilà. Et Marie dans tout ça? L'Annonciation se fait sur le parking d'une station service. Marie joue au basket, elle se fout à poil (elle n'est pas la seule à se trimbaler nue on ne sais pourquoi d'ailleurs...). Joseph? Un rustre, un idiot pour tout dire. Une vraie tête à claques. L'univers de Jean-Luc Godard est peuplé de ces paumés qui fument, comme pour mieux passer leur temps alors qu'ils n'ont plus aucune étincelle de vie, et mieux se meurtir. L'art – mais peut-on encore parler d'art ? – de Jean-Luc Godard est complètement sclérosé. Il recycle de vieilles méthodes, n'a plus rien à dire, reformule des choses qu'il ne sait plus exprimer... Le néant. Ce film n'est même pas un film, il s'autodétruit sous nos yeux, il n'est même pas construit. C'est une suite d'essais, de bouts de pellicules sans aucun intérêt, avec de temps en temps une parole, un son, une image qui ressort. Et encore, je suis bien généreux. Que retenir de tout ça? Que l'on a perdu son temps, que Godard a gâché de la pellicule, qu'il ne reste plus rien de la Nouvelle Vague et que son héritage est mortifère (voir Desplechin, Honoré et tous ces réalisateurs dans une impasse). Zéro pointé.

[0/4]

lundi 3 septembre 2012

« Coke en stock » d'Hergé (1958)

    « Coke en stock » est plutôt un album de transition. On y croise des personnages récurrents des aventures de Tintin, que l'on retrouvera par la suite : le capitaine Haddock, le professeur Tournesol, Dupond et Dupont, mais aussi le général Alcazar, rencontré dans « L'Oreille cassée » et « Les 7 boules de cristal ». On fait aussi la rencontre de nouveaux personnages, tel que Szut, le pilote d'avion estonien. L'intrigue, elle, met un peut de temps à démarrer, on retrouve notre héros à Moulinsart, et Hergé se concentre un instant sur les facéties d'Abdallah, le fils de l'émir du Khemed, Ben Kalish Ezab (voir « L'Or noir »). De tous ces écheveaux, Hergé parvient à tisser le fil d'une intrigue qui mènera nos protagonistes en Arabie, où ils seront confrontés à l'esclavage humain et à divers trafics. Une intrigue, qui sans être passionnante, nous retiendra en haleine. L'humour omniprésent et la qualité du dessin en font un album réussi de plus à ajouter au compteur du dessinateur belge. Et comme toujours, notre jeune reporter Tintin se lancera à la défense des plus faibles, accompagné par son fidèle chien Milou et ses amis. Ne boudons pas notre plaisir : un album de Tintin, exceptionnel ou non, reste un excellent album de bande dessinée.

[2/4]

« Tango » d'Hugo Pratt (1985)

    « Tango » est la vingt-septième des aventures de Corto Maltese. L'intrigue se déroule au cœur de l'Argentine à Buenos Aires. Corto y revient après 15 ans d'absence, à la recherche de Louise Brookszowyc (personnage inspiré par la célèbre actrice et interprète de « Loulou », Louise Brooks). Il y retrouvera des amis : Fosforito Ramirez, Vasco Pinti, Esmeralda, El Gringo,... Mais il sera surtout confronté au crime : quelqu'un veut sa peau, il cherchera à découvrir qui. Qu'est ce que l'organisation Warsavia? Où est la fille de Louise? Qui tire les ficelles? Bien des questions se posent à notre ami aventurier. « Tango » est donc une enquête, celle de Corto Maltese, sur les traces de son amie. Sans briller par son originalité, le scénario est bien construit, sans temps mort. Il réserve même des moments de poésie, cette poésie inimitable qui caractérise l'œuvre de l'auteur italien, notamment les aventures de Corto. Le dessin est quant à lui toujours aussi remarquable, le noir et blanc est parfaitement maîtrisé, et ce style à moitié gauche sied toujours autant à notre gentilhomme de fortune. « Tango » ne compte pas parmi les meilleurs albums signés Hugo Pratt, mais il vaut tout de même la lecture!

[3/4]

jeudi 30 août 2012

« Le Sceptre d'Ottokar » d'Hergé (1939)

    « Le Sceptre d'Ottokar » est un très bel album, ce fut d'ailleurs longtemps mon préféré des aventures de Tintin en raison de la beauté des costumes (auxquels a contribué Edgar Pierre Jacobs, le créateur de la bande dessinée Blake et Mortimer). Hergé nous emmène dans les Balkans, en Syldavie, où se trame un complot contre le roi, Sa Majesté Muskar XII. Tintin se promène un jour dans un parc, lorsqu'il trouve un attaché-case. Il appartient en fait à un certain Nestor Halambique, dont il fera la connaissance. Ce dernier se trouve être un sigillographe : il étudie les sceaux. Et il s'avère qu'il est convié au château royal de Klow, la capitale de la Syldavie, pour y étudier les sceaux royaux. Il demande à notre jeune ami s'il veut bien être son secrétaire, ce que ce dernier, soucieux de ce qui se trame, finit par accepter. Et voilà les ennuis qui commencent pour notre reporter et son fidèle chien Milou... Remarquablement bien dessiné, colorisé avec goût, « Le Sceptre d'Ottokar » est un régal. C'est l'un des meilleurs albums des aventures de Tintin, palpitant de bout en bout, possédant une forte identité (la reconstitution historique minutieuse de la Syldavie, pays fictif, n'y est pas pour rien). Un véritable plaisir de lecture!

[4/4]

« L'Oreille cassée » d'Hergé (1937)

    « L'Oreille cassée » est le seul album avec la majeure partie du « Lotus Bleu » a n'avoir pas été redessiné. Il s'ensuit qu'esthétiquement parlant il est un peu gauche, et dénote un peu dans l'œuvre d'Hergé. Mais la qualité du scénario, comme toujours plein de rebondissements, en fait un album tout à fait estimable. Un fétiche Arumbaya a été dérobé au musée ethnographique de la ville, et Tintin se dépêche de se rendre sur place. Peu de temps après le fétiche réapparaît subitement au musée, à son emplacement d'origine. Mystère... D'autant qu'un certain Balthazar, peintre-sculpteur de son état, est retrouvé mort chez lui dans des circonstances étranges. N'y aurait-il pas un point commun entre ces deux histoires? C'est ce que Tintin se demande. Et le voilà qui se fera entraîner en Amérique du Sud, au San Theodoros, république instable sous la gouverne du général Tapioca, croisant des bandits de grand chemin, des révolutionnaires, des conspirateurs, le général Alcazar, haut en couleur, les fameux Arumbayas... Encore une histoire accomplie brillamment contée par Hergé, tantôt avec sérieux, tantôt avec humour. Fort appréciable.

[4/4]

« Tintin au Tibet » d'Hergé (1960)

    « Tintin au Tibet » est sans doute l'album le plus émouvant que nous ait légué Hergé. C'est l'histoire de la quête éperdue et insensée de Tintin et de ses compagnons à la recherche de Tchang, le jeune chinois qu'il avait rencontré dans « Le Lotus Bleu ». Ce dernier comptait rejoindre Londres en passant par Katmandou, mais son avion s'est écrasé dans les massifs de l'Himalaya. Tintin fera le rêve prémonitoire que Tchang est en vie et l'appelle à son secours. Et il décidera de tout faire pour le retrouver en la compagnie du Capitaine Haddock, de Tharkey, le sherpa népalais, et de Milou. En 62 pages qui nous paraissent bien trop brèves, Hergé nous fait passer du rire au larmes. Il a décidément un humour sans pareil, un peu à la Jacques Tati! Et c'est une fois de plus l'occasion de découvrir les qualités exceptionnelles de Tintin : sa générosité, son courage... Dessiné de main de maître, aidé que fut Hergé par ses fidèles collaborateurs, « Tintin au Tibet » est l'un des sommets de l'œuvre riche et d'une qualité constante du dessinateur belge. Un magnifique album.

[4/4]

dimanche 26 août 2012

« Le Lotus Bleu » d'Hergé (1936)

    La suite des « Cigares du pharaon ». « Le Lotus Bleu » est l'occasion pour Hergé de nous dépeindre une Chine sous domination japonaise et européenne, pauvre, sordide, gangrénée par l'opium. Tintin est l'hôte du Maharadjah de Rawhajpoutalah, quand un chinois vient lui demander de l'aide, pour Shanghai. Aussitôt Tintin s'embarque pour la Chine, où il fera la rencontre de personnages attachants. Citons le vénérable Monsieur Wang, et son fils, Didi, mais aussi Tchang, qu'il sauve de la noyade, inaugurant une longue et indéfectible amitié (nous aurons des nouvelles de Tchang dans « Tintin au Tibet »). Dans cet album, Tintin poursuit sa lutte contre les trafiquants d'opium. Et il aura fort à faire : il retrouvera aussi de vieux ennemis dans cet opus. L'intrigue du « Lotus Bleu » est l'une des plus complexes et des plus denses des aventures de Tintin. A ce titre, il s'agit d'un des chefs-d'œuvre d'Hergé. Les personnages sont fouillés, le dessin est limpide, les couleurs sont très belles, le rythme trépidant... Dommage que tout l'album n'ait pas été entièrement redessiné, comme les quatre premières pages... Néanmoins il s'agit là d'un des meilleurs albums exécutés par le célèbre dessinateur belge, grâce lui soit rendue! Incontournable.

[4/4]

« Les Cigares du pharaon » d'Hergé (1934)

    Le quatrième album des aventures de Tintin réalisé par Hergé est un concentré de ce qui fait le succès de la série. De l'action, de l'exotisme, des aventures trépidantes menées tambour battant, du mystère, des méchants, le grand cœur de notre jeune héros et son fidèle chien Milou, les Dupondt... Tintin fait route pour l'Extrême-Orient, en direction de Shanghai. Sur le bateau, il rencontre un égyptologue farfelu, Philémon Siclone, qui va l'entraîner à sa suite dans la recherche de la tombe d'un pharaon disparu, Kih-Oskh. Mais tout ne se passera pas comme prévu, et Tintin se fera embarquer dans une intrigue qui le dépassera. Il faut louer la science du découpage d'Hergé : le rythme ne se relâche jamais, maîtrisé à la perfection, il permet à l'auteur belge d'enchaîner les épisodes et les gags sans discontinuité, à une vitesse insolente (il lui suffit de 62 pages pour planter le décor et dérouler la trame de son scénario, lui-même d'une grande richesse). Louons aussi la qualité des dessins, caractéristiques de la fameuse ligne claire imposée par Hergé à ses collaborateurs du Journal de Tintin (Jacques Martin et Edgar P. Jacobs – momifié sur la couverture et page 8 – entre autres). Et la couleur est tout autant maîtrisée! De très joli coloris et des teintes très diverses égaillent l'album de bande dessinée. Tout cela fait des « Cigares du pharaon » un album en tout point réussi. Bref, un vrai petit chef d'œuvre du neuvième art! La quintessence de l'art d'Hergé.

[4/4]

jeudi 2 août 2012

« Les Enfants de Belle Ville » (Shahr-e ziba) d'Asghar Farhadi (2004)

    Un beau film sur le pardon! « Les Enfants de Belle Ville » démontre le savoir-faire d'Asghar Farhadi en matière d'écriture. Il déploie une intrigue qui s'étend à plusieurs niveaux, dont les écheveaux s'entremêlent subtilement, jusqu'à former un nœud douloureux : un véritable dilemme cornélien. Akbar vient tout juste d'avoir 18 ans. Il est prisonnier pour meurtre, et cela signifie pour lui qu'il peut désormais se faire exécuter du jour au lendemain. Son ami Ala tentera alors l'impossible pour pousser le père de la victime à pardonner le meurtrier de sa fille. « Les Enfants de Belle Ville » est un long métrage sur le rachat de sa faute et la miséricorde, voire la miséricorde divine. C'est aussi un tableau saisissant de l'Iran des déshérités, manquant de tout, à la merci du mal, baignant dans le sordide dont ils peinent à s'extirper. Asghar Farhadi nous conte le chemin de croix d'un père anéanti, vivant dans le deuil depuis des années, emmuré dans son chagrin. Il nous conte aussi le destin de deux familles inextricablement mêlées dans une affaire qui les entraîne au plus profond d'eux-mêmes. Firouzeh, la sœur d'Akbar, doit choisir entre son frère et Ala ; Ala doit choisir entre son amour pour Firouzeh et son amitié indéfectible envers Akbar ; le père de la victime doit choisir entre le souvenir de sa fille défunte et la vie, et même celle de son autre fille handicapée... Dommage qu'Asghar Farhadi nous plante là, finissant son film sur ces choix à prendre, que nous ne verrons pas s'accomplir. Car pour le reste il réalise un sans faute, un long métrage brillamment interprété, écrit de main de maître, et joliment réalisé, avec simplicité. Une preuve de plus de la richesse du cinéma iranien.

[2/4]

samedi 28 juillet 2012

« Lettres de mon moulin » d'Alphonse Daudet (1869)

    Dans son ouvrage, Alphonse Daudet nous offre près d'une trentaine de chroniques provençales, qui fleurent bon le parfum de la garrigue, les cigales, le soleil, la chaleur du sud. Autant de petites fantaisies tantôt amusantes, tantôt mélancoliques. Daudet nous conte les (més)aventures de toute une galerie de personnages tous plus truculents les uns que les autres. Maître Cornille et son moulin qui continue fièrement de tourner quand tous ses confrères ont dû arrêter, en raison de l'industrialisation galopante, Monsieur Seguin et sa chèvre qui a soif de liberté, la mule du pape maltraitée par un gredin, le curé de Cucugnan et sa paroisse réfractaire à la parole de Dieu, le célèbre poète Mistral, dom Balaguère, tenté par le diable, et ses trois messes basses, le révérend père Gaucher et son fantastique élixir... Avec un style dépouillé et limpide au possible, Alphonse Daudet nous emmène avec grâce dans le sud de la France, et même le nord de l'Afrique. Vous l'aurez compris, les « Lettres de mon moulin » se lisent très facilement et promettent de passer un moment ensoleillé, plein d'humour et de tendresse. Un petit classique, à lire sans hésiter.

[3/4]

jeudi 5 juillet 2012

« Régime sans pain » de Raoul Ruiz (1986)


Les bras m’en tombent… N’importe quoi! «Régime sans pain» est un film que l’on pourrait qualifier positivement de barré, de déjanté et d’absurde et, négativement, de débile, sans queue ni tête, et affreusement kitsch… Pourtant, le film garde pour lui un atout précieux qui fait que l’on pardonne aisément Ruiz pour ce ratage : «Régime sans pain» est drôle dans son absurdité et ne génère jamais l’ennui. On finit rapidement par comprendre qu’il va nous falloir considérer le film avec une grande légèreté, et celui-ci se dote alors d’un certain charme. Les costumes extravagants, les coupes de cheveux à la Desireless, la musique ringarde du duo Angèle et Maimone (groupe français de new wave des années 80), également acteurs principaux du film, et le look général du film décrochent inévitablement au spectateur qui a connu ces années quelques sourires sympathiques. Mais pour le reste… Que c’est débile! Jugez plutôt : dans la principauté rock du Vercors, le prince Jason III, qui ressemble à un mannequin de salon de coiffure, voit son audience télévisée décliner. C’est le signe de sa mort imminente dans un accident de voiture rituel. Refusant de se soumettre à ce sort, il fuit dans la banlieue des émigrés catholiques où il est retrouvé par une bibliothécaire paralytique, animée d’un amour intellectuel pour lui. Celle-ci le confie à un professeur psychothérapeute coiffé comme le Robert Smith des Cure, qui le dépersonnifie puis le repersonnifie pour en faire son propre successeur, Jason IV. Voilà pour le scénario, à qui l’on ne reprochera pas de manquer d’originalité!… Le tout est entrecoupé de séquences absurdes et de scènes qui s’apparentent à des vidéo-clips des chansons du duo de comédiens-chanteurs. On comprend pas toutes les allusions que le cinéaste glisse dans les répliques souvent impénétrables du film, que l’on pressent pourtant drôles. Mais l’humour de Ruiz nous échappe grandement… Et c’est bien plutôt ce sentiment d’assister à un vaste délire de cinéaste, qui s’amuse à pasticher son époque, qui engendre, dans l’ensemble, un certain effet comique. Rajouté à cela une esthétique particulière, qui accentue l’étrangeté du film (ciels peints en orange par exemple), et on se retrouve face à quelque chose de tout à fait singulier, qui a au moins le mérite de son originalité et de son décalage hautement assumé, même s’il semble difficile à qui que ce soit de suivre Ruiz sur des chemins qu’il emprunte résolument en solitaire. Au final, le film laisse en mémoire un souvenir plus sympathique que d’autres films du cinéaste, se voulant plus sérieux et moins légers, mais sans âme («Les âmes fortes» par exemple). Ruiz est décidément un cinéaste surprenant, que l’on continue à aimer, et qui reste attachant, même dans ses plus grands ratages. 

[1/4]      

« Les Frères Karamazov » (Brat'ya Karamazovy) de Fiodor Dostoïevski (1879)

    Prodigieux ouvrage, « Les Frères Karamazov » figure sans conteste au panthéon de la littérature mondiale. Sigmund Freud voit en lui « le roman le plus imposant qu'on ait jamais écrit », et ce n'est pas moi qui le contredirai. Ce livre nous conte l'histoire de Fiodor Karamazov et de ses trois fils, chacun ayant un caractère bien à lui et se trouvant plongé dans une intrigue qui les dépasse, un horrible meurtre. Tout le génie de Dostoïevski réside en ce qu'il parvient à littéralement donner vie à des personnages démesurés, au caractère bien trempé, et totalement inoubliables. Chacun des frères Karamazov illustre pourrait-on dire une facette de la personnalité de l'écrivain russe. Dmitri, l'ainé, est bouillonnant, spontané, colérique, il incarne à lui seul l'homme russe. Ivan quant à lui est un intellectuel, un libre penseur athée, typique du XIXème siècle. Aliocha, enfin, représente l'aspiration à la sainteté, il est réservé, sage, étonnamment mûr pour son âge.  Et comment oublier le personnage pivot du roman, sur lequel plane son ombre : le sensuel Fiodor Pavlovitch Karamazov, père débauché et indigne. Tout au long du roman, les évènements tissent leur trame et nous entraînent dans un tourbillon d'idées, de ressentiment, de rage, d'humanité dans ce qu'elle a de plus viscéral, de plus fou. Un peu à la manière de « Crime et châtiment », nous plongeons dans les bas-fonds de la Russie, dans ce qu'elle a de plus sordide sans pour autant tomber dans le misérabilisme ou la bassesse. Dostoïevski a une certaine noblesse d'âme qui fait que ses personnages conservent une certaine dignité, même dans les cas les plus désespérés. De nombreux passages sont remarquables et figurent parmi les plus belles pages jamais écrites. Et les personnages sont esquissés à merveille, ils vous hanteront longtemps encore après que vous ayez refermé ce livre. Je ne peux donc que vous inviter à prendre le temps de lire cet ouvrage fort imposant, vous en serez marqués à jamais pour peu que vous teniez le coup des 900 pages. Un véritable chef d'œuvre de la littérature mondiale (Freud le place avec raison à côté de l'« Œdipe Roi » de Sophocle et de l'« Hamlet » de Shakespeare).

[4/4]

dimanche 1 juillet 2012

« Les Temps modernes » (Modern Times) de Charlie Chaplin (1936)

    « Les Temps modernes » est une brillante et acerbe critique de la société industrielle de la fin du XIXème et du début du XXème siècle. Charlot, comme toujours l'élément perturbateur qui vient gripper le système, ne peut s'adapter à un environnement aussi aliénant. Il porte en lui les séquelles du travail à la chaine, qui fait davantage de lui une sorte d'automate qu'un homme. En effet, si l'homme s'accomplit dans le travail, c'est peu dire que ce n'est pas au poste que tient Charlot, dont les tâches sont divisées et réduites à l'extrême. Avec beaucoup d'humour, Charlie Chaplin nous dépeint la condition de ces travailleurs acharnés, qui doivent leur survie au bon fonctionnement de machines gigantesques, qui avaleront littéralement quelques uns de nos protagonistes. On peut à cet égard faire un parallèle avec le Moloch du « Metropolis » de Fritz Lang, cette machine inhumaine à la gueule béante, sorte de divinité démoniaque des temps modernes. Bien évidemment, Charlot ne pourra pas s'adapter aux cadences de travail, et de maladresses en maladresses finira en prison. Il rencontrera par la suite une gamine orpheline, qu'il tentera tant bien que mal de sauver. Drôle et intelligent, encore un film de Chaplin exemplaire, un véritable classique du septième art.

[4/4]

vendredi 29 juin 2012

« La Ruée vers l'or » (The Gold rush) de Charlie Chaplin (1925)

    Un excellent film de plus pour Charlie Chaplin. « La Ruée vers l'or » nous conte l'histoire d'un prospecteur esseulé, Charlot, comme beaucoup à la recherche d'or dans le Klondike, en Alaska, à la fin du XIXème siècle. Ses aventures enneigées le mèneront à rencontrer aussi bien Big Jim ou Black Larsen, deux chercheurs d'or plus ou moins crapuleux, qu'un ours ou que la belle Georgia, danseuse dans un saloon. La mise en scène est comme toujours inventive, les gags sont très amusants, Charlot est toujours aussi maladroit et drôle malgré lui, et surtout Chaplin nous dresse un tableau éprouvant de la condition humaine, quand elle se heurte à la quête insensée de richesse et de gloire. Saluons aussi la musique signée Charlie Chaplin, qui rappelle même parfois Debussy. A voir!

[4/4]

« Faust » de Alexandre Sokourov (2012) – (2)


Le dernier film de Sokourov divise. Car «Faust» est un film difficile, exigeant, qui ne mûrit qu’après la projection (et si l’on fait l’effort d’y resonger sérieusement) et qui ne fait aucune concession sur ses choix artistiques. Pour peu que le spectateur les refuse, le risque pour lui de voir le film à distance, sans jamais s’impliquer, est grand. Après deux visions, j’estime quant à moi qu’il s’agit d’un chef d’œuvre, et sans galvauder le terme: je parle bien d’une œuvre majeure comme il en sort même pas une tous les 5 ans sur nos écrans (je vous préviens, mon avis sera tranché: à ceux qui ne supportent pas les superlatifs, cette critique sera pénible)… A mon sens, avec «Faust», le cinéaste russe réalise certainement son plus grand film depuis «Journées d’éclipse» en 1988, surpassant peut-être même ce dernier par l’incroyable richesse et densité de son œuvre… Et lorsqu’on regarde les merveilles qui ont jalonné la filmographie du cinéaste entre ces deux films séparés de plus de 20 ans (en vrac : «Pages cachées», «Mère et fils», «Le soleil», et quelques élégies d’une beauté et d’une poésie remarquables, telle «Elégie de la traversée»), cela souligne à quel point ce «Faust» est, à mes yeux, immense.
Le film s’ouvre par un plan cosmique sur un miroir se balançant dans les cieux, accroché aux nuages, avant que la caméra ne se rapproche d’un petit village allemand indéterminé, qui sera le lieu du drame. Ce premier plan ouvre déjà un océan d’interrogations… Que nous dit ce miroir que Sokourov a posé là? Est-il une métaphore du cinéma comme reflet du réel et du monde, mais un reflet déformant, transfigurant (d’où alors les nombreuses anamorphoses et distorsions de l’image très présentes dans ce film, et bouleversant totalement la perception du spectateur, notamment par l’aplatissement et la quasi disparition des perspectives)?  Reflète t’il les autres films de la tétralogie de Sokourov sur le pouvoir et la puissance, comme le cinéaste le souffle lui-même dans le générique de fin, nous conduisant à une relecture totale de l’œuvre dans son intégralité? Oui, sûrement, mais ce miroir qui pend du ciel peut surtout donner lieu à une plus profonde lecture métaphorique, qui rappelle un autre grand film russe, le «Solaris» de Tarkovski: l’homme, représenté ici par Faust, cherche la réponse au grand mystère insondable de la vie, il interroge Dieu et lève le nez au ciel; il ne trouvera pour réponse que son propre reflet, Dieu apparaissant, pour Sokourov (ou tout du moins pour Goethe, puisque Sokourov ne fait ici que retranscrire l’une des pensées profondes de l’œuvre du poète allemand, qu’il a donc parfaitement lue), comme une émanation de l’homme. Dieu comme reflet de l’homme et ici, comme le film ne cessera de le développer, le Diable comme reflet de l’homme, comme reflet de Faust. Sokourov multipliera d’ailleurs les parallèles entre Mauricius (Méphistophélès) et son maître, Faust, dans un ballet mimétique agité. Mauricius n’est que l’incarnation, la représentation physique des désirs de Faust. Dit autrement, le Diable est la représentation des possessions de l’homme; il lui est peut-être extérieur (plus pour longtemps, comme nous le verrons), mais il en est une incarnation, il en est l’âme (qu’il réclame donc comme son dû). C’est là que le film de Sokourov, par l’ambivalence riche de sens qu’il donne à la figure du Malin, s’avère bien plus dense et profond que le «Faust» de Murnau, qui se limitait quant à lui à l’opposition binaire du Mal contre le Bien, de Dieu contre le Diable (attention, le «Faust» de Murnau reste un très grand film, mais à la portée plus modeste, puisque focalisé sur le conte populaire, sur la légende). Sokourov échappe par ailleurs à la vision noire et purement pessimiste de l’humanité, et enrichit encore davantage cette ambivalence en refusant de supprimer Dieu, puisque ce n’est pas Sa parole qui est intrinsèquement la source de la perversion, mais l’incompréhension et la mauvaise interprétation que Faust fait de Cette parole (la séquence du prologue de l’évangile de St Jean, «Au commencement était le verbe», ici interprété à l’envers par Faust)… Dieu sera même clairement d’une séquence de lumière ahurissante, comme incarnation de l’amour.
A la fin terrifiante de son film, Sokourov nous montre, sous une tonalité complètement apocalyptique, la mort du Diable, la mort du Mal en tant qu’entité théorique, en tant que création de l’esprit, séparée de l’homme. Les deux finissent par fusionner; Faust, devenu fou, intériorise le Mal qui fait désormais partie intégrante de l’homme, et marche vers le 20ème siècle et ses innombrables crimes. La tétralogie du cinéaste adopte alors parfaitement la forme circulaire souhaitée: à l’horizon vers lequel se dirige Faust, se profile le Moloch du premier volet. C’est pourquoi, si le film de Sokourov peut bien, au final, être considéré comme un récit mythique, c’est parce qu’il nous narre l’origine de l’homme du 20ème siècle, l’origine de l’homme "moderne". Il n’est pas hasardeux que cet homme soit un scientifique, avide de connaissance, en quête de la compréhension absolue, et que cet homme recherche scientifiquement, par la dissection froide et mécanique des cadavres, la place de l’âme humaine… Il n’est pas hasardeux que cet homme, ou plutôt son assistant jaloux, cherche à se substituer à Dieu en reproduisant la vie, ne donnant finalement naissance qu’à un monstre de souffrance (un autre monstre créé par l’homme, tel Mauricius), qui périra lamentablement dans les débris d’un bocal… Il n’est pas hasardeux non plus que cet homme soit incapable de voir la présence divine autour de lui, dans la simplicité et la beauté de l’existence, dans la magnificence d’une nature généreuse… Incapable de se rendre compte de cette présence qui l’entoure et le suit : là un échassier, là un ours, là un hibou… «Le Dieu qui se réfugie dans ma poitrine, qui peut agiter profondément mon âme, qui domine toutes mes forces, hors de moi est impuissant» se lamente t’il, sans se rendre compte de l’orgueil démesuré que ces paroles traduisent puisqu’elles le confondent avec Dieu lui-même… 
Sokourov est un grand résistant à la modernité. Il s’attaque là à l’origine du mal qui ronge le monde, cette dimension prométhéenne de l’homme moderne, dominé par la raison. On voit facilement se dessiner derrière la déambulation physique et mentale de Faust toutes les monstruosités à venir du 20ème siècle, monstruosités qui doivent tout à un certain esprit, une certaine rigueur scientifique: les guerres, l’industrialisation de la mort, l’apparition et la menace irréversible du nucléaire qui plonge une humanité désormais capable de s’autodétruire dans l’absurde, les manipulations génétiques, l’eugénisme, l’individualisme forcené, la destruction de la nature, etc… Le Malin se réjouira ainsi de voir par un télescope, dans une poétique projection du futur, un singe danser sur la Lune, signe de l’avènement proche du règne de la science… Mais cette vision ambivalente que Sokourov nous offre du Méphistophélès de Goethe ne représente qu’une partie des significations multiples proposées par ce film dense, d’une profondeur vertigineuse, et qui ne peut en aucun cas être appréhendé intégralement en une ou même deux visions. Il y aurait tant à en dire, que cette critique pourrait rapidement virer en un indigeste pavé… Un autre format s’imposera alors pour reparler de ce «Faust».
Quelques mots tout de même sur la forme du film, tant là aussi le cinéaste réalise une œuvre magistrale, d’une beauté époustouflante, et appuyée sur un travail de mise en scène d’une cohérence folle avec son sujet. Le format déjà. Pour illustrer le sentiment d’enfermement de Faust dans sa simple condition d’homme (condition qu’il refuse, origine de ses maux, ne voyant pas justement en cette simplicité la voie vers la liberté et le bonheur), pour montrer sa claustrophobie de l’existence mortelle et sa quête désespérée et forcément vaine d’un "mieux", d’un "plus", d’un absolu du sens, Sokourov propose son film dans un format 1:33 étriqué tel qu’on n’en voit plus sur grand écran depuis longtemps. Dans ce cadre carré, resserré, les personnages n’ont pas la place de se déplacer librement et ne cessent de se bousculer, de s’entrechoquer. Le format de l’image détermine l’espace de vie des personnages, le hors champ n’existe plus. Il leur faut alors se serrer et forcer le passage pour ne franchir qu’une porte… Ce sentiment d’enfermement peut contaminer le spectateur, qui peut avoir parfois du mal à trouver des respirations au milieu de cette densité: c’est le prix d’une mise en scène exigeante, intelligente et cohérente. Il me faut aussi parler du travail prodigieux, jamais gratuit, que le cinéaste réalise sur l’image. Dès l’arrivée de Faust dans l’antre de Mauricius, l’image se déforme: le Diable déforme la réalité, déforme l’image, il est le maître de l’illusion et déjà, Faust flotte dans un entre-deux monde… Rien ne résiste aux distorsions qu’impose le Malin, pas même le corps de celui-ci, amas informe de chaire molle, où le sexe, sexe de garçonnet, est positionné au-dessus des fesses. Comme à son habitude, Sokourov travaille l’image comme un peintre, et si on retrouve ici Caspar David Friedrich et Herri met de Bles dans les extérieurs, c’est bien Rembrandt qui est constamment convoqué dans les intérieurs, aux côtés de Vermeer, ou encore, de David Teniers… Les nuances de gris, d’ocre et de brun sont déclinées sur des palettes d’une richesse exceptionnelle, dans une lumière en clair-obscur incroyable, avec cette omniprésence du vert qui rappelle le travail sur la couleur déjà réalisé pour «Moloch» (une tétralogie à la forme circulaire disais-je, nous retrouvons donc ici le vert du volet initial, tout comme nous retrouvons la langue allemande…). Quant au son, il est étouffé, pas toujours très clairement audible, ce qui donne l’impression d’un film en sourdine et augmente la sensation de confinement. Les dialogues sont très présents, envahissants même, si bien qu’ils deviennent une sorte de musique d’accompagnement du film, soulignée par des aboiements récurrents de chiens et la musique lancinante d’Andrey Sigle. Cette musique d’accompagnement assez étouffante trouve son sens profond dans le contraste qu’elle créé avec les moments de silence, qui deviennent alors saisissants de solennité, et absolument magiques. On notera à cet égard deux des plus belles séquences vues au cinéma depuis des années et qui se répondent en miroir (encore cette réflexion du film): un bain de lumière et d’amour suivi d’un bain de ténèbres et d’amour… «Faust» est un film exceptionnel, dont on ne fait que commencer à sonder et à explorer les infinies richesses. Chaque scène est chargée de sens, que ce soit du point de vue du travail d’adaptation littéraire (Sokourov a manifestement réalisé un gros travail de lecture, presque d’exégèse, de l’œuvre de Goethe), du point de vue politique et historique, du point de vue religieux et spirituel, le tout traité sous une forme poétique admirable… Une œuvre imposante qui n’a d’ailleurs peut-être pour seul défaut que sa grandeur écrasante, son intimidante stature de film somme (stature que le cinéaste s’efforce pourtant d’adoucir par l’humour, le burlesque et le grotesque). On reparlera, pour sûr, de ce «Faust»… 

[4/4]     

jeudi 28 juin 2012

« Elena » (Елена) d'Andreï Zviaguintsev (2012)

    Andreï Zviaguintsev nous dresse là un beau portrait de femme. « Elena » c'est l'histoire d'une épouse, et surtout d'une mère exemplaire, courageuse et aimante, bien que sa famille ne lui montre pas toujours de la reconnaissance à hauteur de son engagement pour ses proches. C'est en effet l'occasion pour le cinéaste russe de nous brosser le tableau d'une Russie chancelante, ayant perdu ses repères et ses valeurs. Les jeunes ne songent plus qu'à jouer aux jeux vidéos, à boire ou à se battre, leurs parents étant au chômage, tandis que leurs ainés leur reversent chaque mois une part de leur maigre pension. Elena est pauvre, c'est une ancienne infirmière, et elle donne le maximum de son revenu à son fils oisif. Son mari, Vladimir, est riche quant à lui. Il a toujours travaillé et ne comprend pas comment sa fille a pu se débaucher à ce point. Elena et Vladimir se sont mariés voici deux ans, chacun perçoit comme un échec l'éducation de son enfant, et réprimande l'autre contre la mauvaise conduite de sa progéniture. Mais un jour un évènement vient changer la donne, le couple uni d'Elena et Vladimir commence à se fissurer. La mise en scène est bonne, sobre, pudique. Les acteurs sont excellents. Et la musique lancinante, signée Philip Glass, vient rehausser le tout. « Elena » ne possède pas la puissance du « Retour » ou du « Banissement ». C'est donc une légère déception. Mais c'est tout de même un joli film, sur l'amour invincible d'une mère.

[2/4]

mercredi 27 juin 2012

« Faust » d'Alexandre Sokourov (2011)

    Libre adaptation du Faust de Goethe, la version d'Alexandre Sokourov ne nous offre hélas pas grand chose sinon une esthétique glauque et sordide, et une vision assez repoussante de la vie. Vous l'aurez compris, ce n'est pas la joie de vivre qui caractérise le mieux notre ami russe. « Faust » est un film grotesque. Mais il n'atteint pas le beau, grotesque lui aussi, cependant, du « Faust » de Murnau, grand cinéaste allemand disparu trop tôt. Ici nous avons le droit à des filtres et de l'anamorphose, dans la droite continuité de ce qu'a réalisé jusqu'à présent Sokourov. Mais en plus de deux heures, le cinéaste russe ne parvient pas à hisser son film sur les cimes où on l'attend. Quelques dialogues ici et là viennent nous rappeler que Sokourov a eu un jour un tant soit peu de talent, mais rien de bien consistant à se mettre sous la dent. Vous aurez le droit à des effets spéciaux assez vomitifs en guise de substitut. Bref, difficile de trouver des qualités à cet essai expressionniste, à la manière de Caspar David Friedrich certes, excusez du peu, mais qui peine à renouveler l'art de son auteur, et surtout à égaler son chef-d'œuvre « Mère et fils », la faute à un propos par trop décevant et un manque de goût assez criant. Une déception.

[1/4]

lundi 18 juin 2012

« Obsession » de Brian De Palma (1976)


Une sorte de pâle remake avoué du «Vertigo» de Hitchcock (avec également des clins d’œil nombreux à «Rebecca» et «Marnie»), par un cinéaste spécialiste de cet exercice, et qui nous montre que déjà, en 1976, le cinéma américain tournait en rond, incapable de se réinventer ou de se questionner. Cette tendance s’est dramatiquement poursuivie jusqu’à aujourd’hui, où il suffit désormais de regarder les films à l’affiche de nos salles de cinéma pour se rendre compte que le cinéma américain ne produit plus que des remakes, remakes officiels ou officieux, signe de sa mort clinique. Donc après avoir vu le grand film d’Hitchcock en salles, De Palma, accompagné de son scénariste, écrit une trame très proche de celle de «Vertigo» : un homme perd sa femme de manière tragique et croit ensuite la retrouver quelques années plus tard, tombant dans un piège machiavélique. Formellement également, De Palma s’inspire très largement de l’univers d’Hitchcock, reproduisant directement certains effets visuels du maître (comme le travelling circulaire de «Vertigo» autour du couple), créant une ambiance feutrée par l’utilisation abusive des flous et de la lumière diffuse (en respect aux règles formelles très vilaines de l’onirisme hollywoodien) et en recrutant même le célèbre compositeur attitré de Hitchcock, Bernard Herrmann. De Palma reprend tous les ingrédients du film hitchcockien et réalise un film qui est comme un surlignage, une mise en avant des quelques petits défauts du film originel, ici totalement exacerbés. Si «Vertigo» n’est pas, à mes yeux, l’un des chefs d’œuvres de Hitchcock (ça reste un très grand film toutefois), c’était déjà parce qu’il s’agissait du film le plus hollywoodien du cinéaste, un film où chaque émotion était soulignée à grands coups de musique pompeuse, où Hitchcock se laissait aller, sans le recul ou même l’ironie qu’il prend ailleurs, à une certaine mièvrerie sentimentale, donnant lieu à des scènes de romance assez indigestes. Ici, chez De Palma, il ne reste plus que ça, il ne reste plus que les défauts. «Vertigo» souffrait légèrement d’une musique trop appuyée? De Palma inonde littéralement son film de la musique toujours aussi lourde de Herrmann (ah ces grands envolées de cordes lorsque les personnages jouent à bisou-bisou !...), si bien que l’on peut dire que celle-ci pollue totalement le film. Trop de romance dans «Vertigo»? Ce n’est rien face au sentimentalisme ringard de De Palma… On frôle très souvent le ridicule dans «Obsession», et on fait même plus que le frôler avec la reprise du travelling circulaire hitchcockien lors de la séquence finale dans l’aéroport. Si le scénario de «Vertigo» était l’un des points forts du film, en étant incroyablement ciselé et génialement tortueux, celui d’«Obsession» se révèle très poussif, très peu crédible, bourré d’incohérences et en plus, ce qui est dramatique pour un film qui mise lourd sur sa chute finale, totalement prévisible. Ce n’est pas le jeu lamentable des acteurs qui permet de rehausser le niveau, ni les effets de mise en scène pathétiques que le cinéaste tente de multiplier, pensant peut-être qu’il suffit d’oser pour réussir là où Hitchcock reste l’un des plus grands. «Obsession» est un petit film de rien du tout qui ne peut en aucune façon être comparé à son illustre prédécesseur (de 20 ans tout de même) et dont le titre ne traduit finalement que l’obsession d’un cinéaste pour son maître. Une obsession cinéphilique qui se laisse regarder cependant dans ce qu'elle éveille en nous de mémoire cinématographique.   

[1/4]

jeudi 14 juin 2012

« Les Scorpions du Désert » (Gli Scorpioni del deserto) d'Hugo Pratt (1969)

    « Les Scorpions du Désert » sont des membres du Long Range Desert Group, unité britannique irrégulière formée en Égypte en juin 1940 pour les opérations dans le désert de l'Afrique occidentale. Dans cette série créée en 1969 par Hugo Pratt, le célèbre dessinateur italien, nous suivons Vladimir Koïnsky, ancien lieutenant de la cavalerie polonaise intégré au corps des « Scorpions du Désert », alors que l'Italie et la Grande-Bretagne se disputent les possessions coloniales. D'aventures en aventures, il traversera l'Afrique, en passant par l'Égypte, le Soudan, l'Éthiopie... Et son chemin croisera des personnages hauts en couleur : la belle Judittah Canaan, Cush le guerrier révolutionnaire, le lieutenant Stella, à la recherche de l'or qu'il a enfouit, le capitaine Palchetti, littéralement fou d'opéra, le commandant Fanfulla, atteint par la lèpre, Brezza, tenancière du « Brise de Mer »... Tous ces protagonistes suivent leur propre intérêt et leur étoile, attirés par l'argent, la gloire, l'honneur ou l'amour. Tous se battent sans toujours savoir pourquoi, selon les termes de l'auteur « impliqués dans quelque chose de plus grand qu'eux par ce terrible criminel que fût, qu'est et que sera toujours la guerre ». Servi par le coup de crayon si particulier d'Hugo Pratt et sa prodigieuse maîtrise du noir et blanc, la série des « Scorpions du Désert » est l'occasion d'accompagner le lieutenant Koïnsky dans ses aventures romantiques, sous un soleil de plomb. Dépaysement garanti.

[4/4]

mercredi 13 juin 2012

« Medea » de Lars von Trier (1988)


«Medea» est un téléfilm réalisé en 1988 par Lars von Trier pour la télévision danoise, sur la base du script écrit par Carl Theodor Dreyer, script que le "maître" (dixit von Trier en préambule du film) n’eut jamais l’opportunité de porter à l’écran. De part son statut de téléfilm, «Medea» n’est pas souvent cité dans la filmographie du cinéaste et reste un film rare, peu vu et peu commenté. C’est fort dommage tant cette adaptation cinématographique de l’épisode de la vengeance de Médée constitue l’un des plus beaux films de von Trier, et est une œuvre qui se révèle rétrospectivement comme d’une importance capitale dans la filmographie du cinéaste, faisant apparaître pour la première fois dans son cinéma cette figure récurrente de la femme martyr. En ce sens, «Medea» annonce toutes les héroïnes futures du cinéma de von Trier, depuis la Bess de «Breaking the waves» jusqu’à la Justine de «Melancholia», en passant par la Selma de «Dancer in the dark» et la Grace de l’immense «Dogville». A y regarder de plus près, le personnage de Médée apparaît même comme la clé de voûte de tout le cinéma de von Trier, la source d’inspiration première et évidente du cinéaste pour la grande majorité de ses films : la plupart de ceux-ci ne sont finalement que des variations sur les thèmes particulièrement sombres de la légende de Médée. Réalisé en plein milieu de la trilogie «Europe», entre «Element of crime» et «Europa», «Medea» est très emblématique du travail extraordinaire que le cinéaste mène alors sur l’image cinématographique, un travail extrêmement innovant de recherche formelle. Que ce soit au niveau de la photographie et des éclairages, de la mobilité de la caméra, des angles de prise de vue, du montage dynamique, du traitement du son, et des nombreux effets visuels (surimpression, transparence, etc), le cinéaste déploie un langage cinématographique d’une grande richesse, langage qui permet de créer des impressions poétiques remarquables. En cette fin des années 80, von Trier s’impose définitivement, avec le cinéaste russe Sokourov (il serait intéressant, et ce n’est pas la première fois que je me fais la réflexion, d’étudier les similarités entre les films contemporains de ces deux cinéastes et de voir par exemple comment ce «Medea» est proche du «Sauve et protège» de Sokourov), comme le plus grand expérimentateur des formes cinématographiques alors en activité. «Medea» traduit une inventivité de la mise en scène et une richesse visuelle vraiment stupéfiantes. Certains plans aériens des herbes balayées par le vent rappellent la beauté de certaines images marquantes vues chez Paradjanov ou des superbes plans picturaux du «Mère et fils» de Sokourov (décidément!). Malgré cette démonstration technique et esthétique de chaque plan, le film n’apparaît jamais comme un vain exercice d’expérimentation formelle (comme le sera un peu «Europa» justement). Ici, le cinéaste ne s’amuse pas à bricoler des plans originaux. Toute la mise en scène du film est au service d’une impression poétique d’ensemble, très ténébreuse, qui fait de ce «Medea» un poème poignant sur la souffrance et le sacrifice. Il s’agit à n’en point douter du film le plus poétique de son auteur, dans un registre élégiaque que l’on ne retrouvera plus chez lui par la suite. Je pourrai encore m’extasier sur la beauté des paysages, sur la manière dont le cinéaste magnifie les éléments (superbe séquence dans le brouillard, brume balayée par le vent, mer, feu qui illumine les entrailles de la terre, etc…) mais je laisse au spectateur le plaisir de la découverte de ce bijou, plus beau encore que le déjà remarquable «Element of crime». La fin du film, terrible, est totalement bouleversante et nous laisse sous un double choc esthétique et émotionnel. Un petit chef d’œuvre.      
      
[4/4]

mardi 12 juin 2012

« Gaspard de la Nuit » d'Aloysius Bertrand (1842)

    Il est temps d'inaugurer la section « littérature » de notre blog. Y seront conjointement présentées des œuvres romanesques comme poétiques : tout comme lorsque nous parlions de cinéma les films d'animation et en prises de vues réelles étaient considérés de concert malgré leurs indéniables dissemblances, je ne souhaite pas plus ici dissocier deux « façons de faire » qui possèdent à mes yeux une même essence, que je qualifierais peut-être naïvement de « littéraire ». Romans et poèmes divergent il me semble en premier lieu par la forme (et quelle forme me direz-vous), mais ils ont tant en commun que je ne pense pas qu'il soit opportun de les exclure mutuellement, du moins en ce qui concerne le modeste objectif que se fixe notre blog : partager des œuvres qui nous sont chères. C'est donc avec un grand plaisir que je vais inaugurer cette section, par la présentation d'un ouvrage à la croisée de la poésie et de la prose.

* * *

    « Gaspard de la Nuit » est l'un des tous premiers recueils de poèmes en prose, genre dont Baudelaire se fera le héraut avec son fameux « Spleen de Paris », directement inspiré de l'œuvre d'Aloysius Bertrand. Divisé en six livres de longueur variable, « Gaspard de la Nuit » est un ensemble de miniatures moyenâgeuses et pittoresques. Comme autant de visions d'une époque révolue et hautement fantasmée, faisant écho de l'aveu même de l'auteur à l'œuvre de Rembrandt ou de Callot, brillants illustrateurs chacun à leur manière, l'un à la peinture (principalement), et l'autre à l'eau-forte. A travers ses courts poèmes, Bertrand met en scène des personnages tous plus extraordinaires les uns que les autres, des nains, des sorcières, des moines, une ondine, un feu follet, des lansquenets,... Son bestiaire foisonne, et nombre de protagonistes hantent les pages de son unique et posthume ouvrage. Le langage est finement ouvragé, Bertrand empruntant moult mots vieillis à l'ancien français, façon de revenir plus sûrement dans le passé. Il faut saluer sa maîtrise du rythme : ses poèmes sont des fantaisies charmantes qui soutiennent la comparaison avec le chant du vers et des rimes. Notons aussi le soin apporté à la mise en page, chaque poème étant introduit par un épigraphe qui vient ajouter son sens à celui du poème, de sorte que la puissance évocatrice de chaque feuillet est ainsi démultipliée. A tous points de vue, « Gaspard de la Nuit » est une œuvre qui a fait date dans l'histoire de la poésie et de la littérature, et j'invite tous les amoureux de la poésie française, du XIXème siècle, du Moyen-Âge ou de la Bourgogne à redécouvrir ce petit chef-d'œuvre oublié.

[3/4]

dimanche 10 juin 2012

« Judex » de Georges Franju (1963)


«Judex» est un film hommage de Georges Franju au sérial muet du même nom réalisé un demi siècle plus tôt par Louis Feuillade. Franju cherche à traduire un certain esprit du feuilleton muet, mais le cinéaste peine à donner de l’intérêt à sa démarche. Par exemple, pour nous rappeler qu’il réalise un hommage à un film muet, Franju glisse dans son film quelques cartons complètement inutiles et superflus… Le cinéaste n’a donc pas de plus riches idées de mise en scène? L’hommage de Franju n’apporte rien, ne sert à rien (à part peut-être au cinéaste à se faire plaisir), celui-ci se contentant de citer bêtement, en pastichant. Très vite, passée l’illusion de la scène du bal, on en vient à vouloir couper le film pour retourner à la source originale, déjà un peu faiblarde et qui était marquée par une légèreté de ton qui faisait perdre sa complexité au cinéaste de la série «Les Vampires»,... Malgré tout, la petite ritournelle de Maurice Jarre, le visage angélique d’Edith Scob qui nous rappelle que Franju est le réalisateur du très beau «Les yeux sans visage», et puis le jeu absolument ridicule des comédiens, qui nous décroche deux ou trois sourires, maintiennent suffisamment éveillée notre curiosité pour tenir jusqu’au bout. Mais que ce film est anecdotique!... Je vais encore recevoir les foudres de ceux qui considèrent Franju comme un incontournable artiste du cinéma français, mais «Judex» n’est pour moi rien de plus qu’une petite comédie franchouillarde, à peine divertissante. Le scénario se résume au combat manichéen entre un gentil justicier (campé par un improbable Franck Dubosc américain, lisse comme un fond de lavabo) et une méchante "catwoman" avec, au milieu, une angélique jeune femme à la robe immaculée (Edith Scob, donc). Jamais les personnages ne font preuve de la moindre épaisseur ou de la moindre complexité. Ils sont désincarnés, caricaturaux, ridicules. Alors je sais, on va me répondre que ce n’est pas l’intérêt de ce film, qui joue uniquement sur la succession haletante des rebondissements, et doit se regarder comme un épisode de James Bond. Mais personne ne prétend que les aventures de 007 sont des chefs d’œuvres du cinéma, des grands films représentatifs d’une haute vision artistique du 7ème art! Alors pourquoi en est-il différemment de Franju? Ca reste pour moi une énigme (encore une fois, si on excepte «Les yeux sans visage», qui apparaît finalement comme un accident dans la filmographie du cinéaste). On ne retiendra qu’une scène de ce «Judex» qui fonctionne vraiment : celle du bal, débutant par ce plan étrange et poétique sur le masque de volatile du justicier, fort réussi (bravo au costumier), et s’achevant par la mort mystérieuse du banquier Favraux. Il y a là un mélange d’ingrédients (la musique de Maurice Jarre, l’étrangeté de ces masques inquiétants, la tension dramatique, la magie inexpliquée de la mort du banquier, etc…) qui en font un moment réellement beau. Mais une scène ne fait pas un film. La suite ne sera que succession absurde de rebondissements improbables, entre la comédie de Louis de Funès, le petit nanar d’espionnage (ah, les bruitages lors de l’ouverture des passages secrets! Dignes de «La soupe au chou»!) et les aventures de Fantômette… Un mélange kitch explosif qui atteindra la quintessence du ridicule dans le dernier film du cinéaste, un nanar de haute couture, «Nuits rouges». Non, décidément, Franju, ce n’est pas pour moi.

[1/4]

vendredi 8 juin 2012

« Andrei Roublev » (Andrey Rublyov) d'Andreï Tarkovski (1966)

    Un film magnifique, et d'une richesse thématique incomparable. « Andrei Roublev » nous offre l'espace de deux heures et plus un tableau saisissant de la Russie du XVe siècle. C'est en effet l'époque des invasions tatares, et la société russe est tiraillée entre le paganisme et la religion chrétienne. Au milieu de tout ce chaos, se dresse Andrei Roublev, moine iconographe, au talent sûr. Le long métrage d'Andrei Tarkovski est scindé en dix tableaux de longueur inégale, dix poèmes visuels se déroulant chronologiquement, et faisant du film un recueil des plus admirables. Notre moine évolue au gré de ces tableaux, faisant le douloureux apprentissage de la vie, et s'appuyant tant bien que mal sur sa foi au milieu d'évènements bouleversants, tels que le sac de Vladimir, au cours duquel Andrei tuera un assaillant mal intentionné, avant de se murer dans le mutisme. Peintre renommé, il renoncera à son art, devant les épreuves par trop éprouvantes de son existence. Mais il renaîtra à la vie devant l'exemple d'un jeune fondeur de cloches, qui fera surgir la joie des ruines et du néant. « Andrei Roublev » est un hymne à l'art et au mysticisme slave, vainqueurs du mal et des fléaux tels que la guerre. C'est aussi une méditation sur le pouvoir, la jalousie, la religion et la foi. Fort d'une esthétique somptueuse, d'une mise en scène impressionnante, tantôt intimiste tantôt grandiose, « Andrei Roublev » est un plaisir pour les yeux et pour l'âme. Incontournable.

[4/4]

jeudi 7 juin 2012

« Haut les mains » (Ręce do góry) de Jerzy Skolimowski (version de 1981)


Quel film déconcertant et décoiffant! «Haut les mains» est une sorte de cri de révolte totalement désespéré, d’une liberté folle (liberté de fond et de forme). C’est certainement cette liberté impertinente, presque insolente, qui poussa les autorités polonaises à censurer le film pendant près de 15 ans. En 1981, lors de la sortie officielle du film, Skolimowski y rajouta un prologue de 25 minutes, en guise de réponse à la censure qu’avaient subi l’œuvre et son auteur. C’est de cette version du film dont je vais parler ici, tant ce prologue constitue un petit morceau de cinéma d’une richesse exceptionnelle, qui donne encore plus d’éclat au film original, déjà stupéfiant. Commençons donc par cet extraordinaire prologue, qui peut à lui seul justifier le visionnage du film. Sur le très approprié «Kosmogonia» de Penderecki, Skolimowski monte des images sans lien apparent entre elles et dont l’enchaînement semble fonctionner selon une logique poétique proche de l’association d’idées. Il s’en dégage une impression incroyablement saisissante, d’une grande noirceur, et qui traduit l’inquiétude terrible du cinéaste sur la situation de son pays, la Pologne, dont il annonce très clairement, par des inserts d’image de la ville de Beyrouth détruite par la guerre, la destruction à venir. Mais la manière même dont le cinéaste conjugue des images empruntées à différents lieux et différentes époques permet à cette impression de s’élargir et d’accéder à l’universel. Et c’est alors à une variation sur l’apocalypse que finit par conduire cet hallucinant morceau de pur cinéma, d’une stupéfiante modernité cinématographique. Puis l’image passe de la couleur au noir et blanc, et nous voilà ramenés dans le film original de 1967. Le scénario du film est un prétexte et une parabole : un groupe d’amis, étudiants en médecine, se rend on ne sait trop où à bord d’un train de marchandises. Ce trajet, qui semble clandestin, est entrecoupé de flashbacks sur leur vie d’étudiants à l’époque stalinienne. «Haut les mains» apparaît comme une charge politique sévère contre cette société de consommation qui émerge en Europe et qui ne fait que prendre la suite de la dictature stalinienne. L’une suit l’autre, semble nous dire Skolimowski qui nous montre qu’il n’y a pas d’évolution, pas d’émancipation, pas de libération dans ce nouveau monde qui se met en place. Le train dans lequel sont montés les personnages revient, à la fin du film, à son point de départ : nous tournons en rond, "emplâtrés" littéralement dans le marasme d’une société vidée de sens, liberticide, sans hauteur d’âme, sans profondeur spirituelle et sans valeurs morales… En plaçant son film hors contexte, le cinéaste ne se contente pas seulement d’attaquer le stalinisme des mentalités et des esprits, encore bien présent dans les années 60, comme l’ont rapporté les critiques à la sortie du film. Skolimowski anticipe sur l’avenir de la société et du monde, place son propos sur une échelle intemporelle qui lui donne une nuance profondément désabusée. Si l’humour est bien présent dans le film, qui est même construit comme une succession de gags absurdes, c’est plutôt à une clownerie désenchantée que ressemble au final «Haut les mains». Formellement, le film se présente dans un superbe noir et blanc et fait preuve d’une certaine audace formelle (la surexposition "sale" des flashbacks, avec ces blancs brûlés) mais surtout narrative (Skolimowski atteint ici l'apogée de la radicalité cinématographique vers laquelle semblaient tendre ses premiers films). Il se dégage de ce film une énergie folle et totalement débridée, qui peut parfois aboutir à une certaine confusion. Le film est parfois à deux doigts de basculer dans un délire difficile à suivre, et l’opacité apparente de l’ensemble pourra rebuter certains spectateurs. Ce serait se priver d’un grand film… A réserver donc pour les moments de plus grande disponibilité.    

[3/4]     
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