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dimanche 18 janvier 2026

« L’Engloutie » de Louise Hémon (2025)


Pour un premier long métrage de fiction, Louise Hémon nous propose une belle et forte proposition de cinéma. Sur la base des écrits de ses aïeux, elle nous plonge dans un hameau perdu des Alpes fin 1899, alors que la France et le monde s'apprêtent à basculer dans le 20e siècle. Dans ce village reculé, Mademoiselle Aimée Lazare (tout un programme) arrive comme institutrice, mais voit bien vite les habitants locaux se méfier. Aimée se heurte aux coutumes et aux superstitions locales, tout en sentant poindre le désir charnel en elle.

« L'Engloutie » est un film riche et dense sur le fond, qui bénéficie d'une magnifique photographie, en lumière naturelle, tirant pleinement parti de la montagne hostile et des grandes étendues de neige, ou d'intérieurs d'époque bien reconstitués, éclairés à la bougie. En cela, ce long métrage a une identité visuelle incontestable, qui émerveille.

C'est sur l'écriture que « L'Engloutie » déçoit. Louise Hémon veut traiter trop de thématiques, et va trop vite dans le récit, n'arrivant pas complètement à faire vivre et à rendre crédible ses personnages. Pour son film, ses influences sont multiples, de « Jour de Colère » de Carl Theodor Dreyer à « La Chevauchée des Bannis » d'André de Toth. Des références de premier ordre, dont on retrouve l'écho ici, sans que Louise Hémon parvienne à se hisser à leur niveau. Il manque à ce film du liant et surtout un sens de la dramaturgie plus prononcé. On devrait avoir peur pour ses personnages à certains moments, ressentir de l'angoisse ou de l'exaltation. Or les péripéties sont trop vite désamorcées par une narration un peu trop erratique.

Toutefois, ce long métrage dispose de qualités indéniables. En plus de son aspect visuel très réussi (bravo à la belle photographie de Marine Atlan et aux décors plus vrais que nature d’Anna Le Mouël), citons Galatea Bellugi, convaincante en jeune institutrice à fort caractère, qui se découvre au contact de cette population rurale. Il faut aussi évoquer le travail musical d’Emile Sornin, qui s’inspire des musiques d’Ennio Morricone, « L’Engloutie » étant de l’aveu même de Louise Hémon (très intéressante en interview) une sorte de western à la française. Emile Sornin signe une bande son qui fait la part belle aux musiques traditionnelles d’époque, avec une pointe de dissonance et de modernité pour rendre le tout étrange et fascinant. La direction des autres acteurs, professionnels et majoritairement non professionnels, est à mettre au crédit de la cinéaste.

En somme, Louise Hémon parvient à réaliser un film original, une sorte de reconstitution ethnographique mêlée de fantastique, réussie sur cet aspect. Mais il s’agit de son premier long métrage de fiction, et ça se ressent, l’écriture n’est pas assez aboutie pour faire de « L’Engloutie » le grand film qu’il aurait pu être. Sans doute est-il aussi trop sage par certains aspects. Pour autant, il s’agit d’un brillant premier essai, qui incite à suivre avec attention le parcours à venir de cette jeune cinéaste prometteuse.

[2/4]

dimanche 21 décembre 2025

« Resurrection » (Kuángyě Shídài) de Bi Gan (2025)


Et encore une grosse déception en cette année 2025. C'est le premier film de Bi Gan que je découvre. Un cinéaste porté aux nues depuis ses débuts avec le long métrage « Kaili Blues » en 2015, je m'attendais donc à un grand film. Je savais pourtant que « Resurrection » divisait. Je comprends mieux pourquoi maintenant que je l'ai vu. Il s'agit d'un film extrêmement ambitieux (on ne peut pas lui enlever ça), mais qui n'a hélas pas les moyens de ses ambitions. Le long métrage fonctionne par segments : 5 principaux, un pour chaque sens, et un sixième en forme d'épilogue.

Seul le premier segment me semble vraiment original et réussi, celui qui se passe – entre autres – dans une fumerie d’opium au début du 20e siècle et qui reprend l'esthétique des films muets. C'est celui où il y a peut-être le plus d'expérimentations formelles et qui est le plus poétique et créatif, même s’il n’exploite pas totalement ses possibilités. Les autres segments, comme le premier, se déroulent pendant des moments clés de l'histoire de la Chine. Mais l'Histoire y est toujours reléguée au second plan, malheureusement.

« Resurrection » souffre d'être un film purement visuel. C'est une longue divagation sur le cinéma et la cinéphilie, qui se regarde un peu trop le nombril et fonctionne en vase clos. Bi Gan cite des tonnes d'immenses cinéastes et films, de l'ère du muet, en passant par l'expressionnisme, le film noir, le film de genre, ou encore le cinéma baroque tel que « La Clepsydre » de Wojciech Has (que Bi Gan est très très loin d'égaler, car Has était à la fois un virtuose du fond et de la forme). L'overdose guette ici avec cette suraccumulation de références et de signes. Et surtout, jamais Bi Gan n'arrive à lier tous ces éléments épars pour en faire un film qui égale ou dépasse ses références. On assiste à une sorte de film hommage / pot-pourri qui n'existe pas vraiment par lui-même.

D’autre part, Bi Gan peine à installer vraiment de l’émotion, même si on sent qu’il la cherche désespérément à de nombreuses reprises, quitte à la forcer. Ses personnages sont en deux dimensions, purement superficiels et fonctionnels. Ils fonctionnent comme des ombres de cinéma, des silhouettes, des surfaces sur lesquelles se réfléchissent la lumière et le regard des spectateurs. Les segments s’enchaînent, avec des situations différentes, mais je n’ai jamais cru à ces personnages artificiels et creux…

Je suis donc très déçu par ce long métrage qui m'a semblé terriblement vide, même s'il comporte une certaine poésie, mais pas assez travaillée pour émouvoir et m'avoir marqué. On sent malgré tout que Bi Gan est un cinéaste qui ose, ce qui est déjà beaucoup à notre époque où le cinéma est en crise (encore et toujours). Mais il faudrait que le réalisateur chinois passe nettement plus de temps sur l’écriture de ses films. Car « Resurrection » me semble être un essai avec quelques bonnes intuitions, mais inabouties. Un comble, alors que ce film dure deux longues heures quarante… Hélas, il fait beaucoup de surplace et n’a pas grand-chose à offrir. D’autant que visuellement, il est loin d’être magistral. Bien peu de plans s’avèrent réellement marquants, contrairement aux grands films qu’il convoque. Dommage, vraiment... 

[2/4]

vendredi 21 novembre 2025

« Nouvelle Vague » de Richard Linklater (2025)


Le « Nouvelle Vague » de Richard Linklater est un film assez chiant, comme tous les mauvais biopics... Il pompe tout d'« A bout de souffle », dont 10 minutes de film contiennent bien plus d'idées de cinéma que dans tout le long métrage de Linklater. Dommage de rendre hommage à un film révolutionnaire à travers un résultat aussi convenu. Tout est très lisse sur le fond et la forme, comme dans tout long métrage hollywoodien contemporain. Un bon cliché de carte postale de ce que fut la Nouvelle Vague.

Néanmoins je ne peux pas haïr ce film. Déjà car l'hommage est sincère. Ensuite car on rit pas mal, notamment de Jean-Luc Godard, génialement horripilant, très probablement égal au personnage qu'il fut dans la vraie vie. Je dois dire que Guillaume Marbeck est très bon en JLG. Il restitue bien son intonation de voix et son phrasé, si reconnaissables... et si énervants haha... Zoey Deutch est plutôt bien en Jean Seberg. Si Aubry Dullin fait illusion en Jean-Paul Belmondo au début, bien assez vite il se révèle agaçant en surjouant, trop dans le pastiche à côté de la plaque, Belmondo étant de toute façon inimitable. Je me suis toujours demandé pourquoi ils n'ont pas fait jouer Victor Belmondo pour ce rôle... Outre la ressemblance physique avec son grand-père, ça aurait eu davantage de sens... Il semble qu’il ait candidaté pour le film mais que Richard Linklater ne l’ait pas retenu. Vu le résultat du film, je me dis que ce n’est peut-être pas plus mal pour Victor de ne pas s’être embarqué dans cette galère.

Le « Nouvelle Vague » de Linklater est aussi un long métrage sur un film en train de se faire, restituant en partie l'énergie et l'ingénuité d'un tournage : en cela il est réjouissant. Au point de donner envie de tourner son propre film ! On sent que le cinéaste américain, malgré une carrière assez longue derrière lui, reste passionné. Ça fait plaisir à voir ! Malgré tout, son film est un peu trop empesé et enfermé dans le carcan d'un mimétisme avec ce qu'a semblé être le tournage d'« A bout de souffle » pour nous emporter totalement. L'essai est sympathique, mais n'est pas transformé. A la fin du film, on veut juste revoir le film original de Godard. Signe du semi-échec de Linklater : il donnera envie aux jeunes (ou moins jeunes) spectateurs de revoir la filmographie du réalisateur français, ce qui est plutôt une bonne chose (même si celle-ci est très inégale, soit dit en passant). Mais jamais Richard Linklater n'arrive à justifier l'existence de son film. Comme bien souvent, l'original est mille fois préférable à la copie...

Et puis c'est quoi cette manie de faire des films sur les grands chefs-d'œuvre du cinéma, pour mieux les vampiriser... Après le « Mank » tout aussi raté de David Fincher sur « Citizen Kane », et ce « Nouvelle Vague », à quoi va-t-on avoir le droit ? Un film sur « Casablanca » ? Un autre sur « La Dolce Vita », avec des pseudo sosies de Marcello Mastroianni et Anita Ekberg ? Et on rejouera la scène de la Fontaine de Trevi ? Ah, on me dit dans l'oreillette que Christophe Honoré l'a déjà fait... C'est donc bien une mode actuelle... 

Déjà, ces grands chefs-d’œuvre se suffisent à eux-mêmes, en montrer les coulisses aussi platement, ça n'a rien d'intéressant. Si Linklater et compagnie n'ont rien à dire de plus que ce qui est déjà dans ces films, alors qu'ils s'effacent sans amoindrir les œuvres d'origine avec leur vision étriquée... Et puis quand le cinéma se regarde le nombril à ce point, c'est le signe qu'il ne va plus très bien... Quand les copieurs pullulent aux dépens des artistes, ça n'est pas bon signe... Je suis un peu dur avec Richard Linklater, qui a l'air très sympathique et francophile. Mais s'il veut rendre hommage à la France et à la Nouvelle Vague, qu'il fasse plutôt des films personnels, qu'il crée de vraies œuvres originales, pleines de vie et d'imagination ! C'est ça l'esprit de la Nouvelle Vague !

[2/4]

vendredi 7 novembre 2025

« Lux » de Rosalía (2025)


Quand les gens confondent chef-d’œuvre et art pompier... Le vrai chef-d’œuvre de Rosalía, c'est « El Mal Querer », un disque qui avait mis tout le monde KO, délicat équilibre entre flamenco traditionnel et modernité pop. Un album magnifique et impressionnant de maîtrise, très ambitieux, mais qui avait les moyens de son ambition. Rosalía était alors en pleine ascension, après « Los Ángeles », un premier album de néo-flamenco qui avait reçu un beau succès d'estime et éveillait la curiosité. « El Mal Querer » la faisait entrer dans une autre dimension : celle d'une diva pop d’envergure internationale, capable de concilier exigence artistique et succès public, sans renier ses racines espagnoles et flamenco.

« Lux » c'est un peu tout l'inverse. Un album bourrin, réalisé au forceps, qui tente de bâtir une cathédrale sonore, mais qui s'effondre de tout son poids tellement sa musique est vide. Certes les paroles sont recherchées, et chanter en beaucoup de langues différentes est une bonne idée à mettre au crédit de Rosalía. Je ne vais pas non plus blâmer son ambition.

Mais musicalement il y a un vrai problème. Rosalía a beau s'égosiller et jouer la carte de la performance vocale et musicale, à grand renfort d’orchestre symphonique, il n'y a aucune musicalité et (donc ?) aucune émotion. La présence vocale de Björk sur une des chansons de l’album n’est pas anodine, serait-elle la nouvelle mentore de Rosalía ? Le risque est que la chanteuse espagnole soit en train de se « björkiser » : à savoir créer de la mauvaise musique semi-expérimentale, très pauvre musicalement, mais qui reçoit l’aval de la critique, ne la poussant pas à se remettre en question.

La belle note reçue par « Lux » sur Pitchfork va dans ce sens (8,6/10 et album labellisé Best New Music). Rosalía risque également une trajectoire à la Radiohead, autre icône musicale des années 1990-2000 aux côtés de Björk, sur le déclin depuis 15 ans, mais toujours acclamé par la critique malgré une inspiration proche du néant aujourd’hui.

Le truc c’est qu’il faut gratter derrière les apparences. Recourir à un orchestre symphonique ne veut pas dire que la musique proposée est du même niveau que la musique classique contemporaine. C’est confondre instrumentation et musique. Ok ça peut impressionner, mais si on a un minimum d’oreille, on entend bien vite que tout n’est que poudre aux yeux.

Alors certes, Rosalía cherche avec « Lux » à renouer avec une certaine transcendance et verticalité, après un « Motomami » bien vulgos et au ras des pâquerettes. Ce n’est pas moi qui vais lui reprocher. Mais c’est bien dommage que sa créativité musicale semble évaporée, au point de la retrouver en pilotage automatique… Peut-être doit-elle ce faux pas à l’équipe qui l’entoure, je ne sais pas quelles en sont les raisons profondes.

Toujours est-il qu’après « El Mal Querer », un album bluffant qui laissait espérer un bel avenir pour Rosalía, un troisième album très décevant (« Motomami »), qui n’a pas empêché la chanteuse de connaître un succès mondial, ce deuxième opus que j’aime tant semble être un horizon indépassable… Si c’est vraiment une merveille, ça serait tout de même bien dommage que cet essai juvénile soit déjà le chant du cygne de Rosalía, une artiste tellement douée, quand elle veut bien se donner la peine de chanter, ce qu’elle fait de nouveau avec « Lux », après un « Motomami » à forte dominante rap. Mais manifestement, bien chanter ne suffit pas. Encore faut-il être inspirée musicalement…

[2/4]

samedi 1 novembre 2025

« Escape From The 21st Century » (Cong 21 Shi Ji an Quan Che Li) de Li Yang (2025)


J'avais eu de bons échos d'« Escape From The 21st Century », je m'attendais donc à une proposition vraiment qualitative, sans espérer non plus un chef-d'œuvre bien sûr. J'avais hâte de voir ce que le meilleur du cinéma chinois contemporain (apparemment) avait à offrir. Quelle n'a pas été ma surprise de me retrouver face à un machin purement visuel avec un propos dérisoire... Un certain nombre des éclaireurs renommés de SensCritique ont porté ce film aux nues, lui attribuant des notes folles (j'ai vu un certain nombre de 9/10), damn... 

Il semble que tout le monde se soit fait retourner la tête par la forme il est vrai virtuose du film, perdant ainsi toute capacité de réflexion et tout recul... « Escape From The 21st Century » est en effet un tourbillon d'images frénétique et complètement fou. Il y a parfois jusqu'à 5 idées par plan (du moins on en a l'impression), qui s'enchaînent sans discontinuer. Le rythme du long métrage est infernal et ne ménage quasiment aucune pause. Le cinéaste Li Yang use des dernières technologies d'images de synthèse et autres effets spéciaux, tout en ayant recours à différents formats de visuels et même régulièrement à l'animation, qui se surajoute parfois à des plans d'images live. 

Mais déjà là, il y a un gros hic. Car les images convoquées, dont beaucoup font écho à la pop culture chinoise, asiatique (les mangas et les jeux vidéo japonais sont abondamment cités) et même occidentale (américaine surtout), ne brillent pas par leur inventivité... C'est comme si une IA avait pris le contrôle, et recrachait à la figure du spectateur un pot-pourri de « visuels créatifs », tout ce qu'il y a de plus attendus et déjà vus... Bien rares sont les plans à être réellement surprenants et poétiques, au sens premier de pure création. 

Ensuite, ce flux non-stop d'images multicolores et dynamiques consiste plus ou moins en un gavage de cerveau. Je suis ressorti du film diverti, certes, mais avec un mal de tête. Comme si je sortais d’un McDo (enseigne d'ailleurs citée dans ce film, qui fait décidément feu de tout bois), l'estomac surchargé, avec l'impression d'avoir mangé quelque chose de très gras et de très sucré, plutôt sympa sur le moment... Mais sans réelle saveur, et assez désagréable après coup... Et de fait, je serais bien en peine de retenir une ou plusieurs idées clés de ce film. Il y a une vague nostalgie de la jeunesse et du temps qui passe, mais complètement surfaite et artificielle. 

Car il faut bien aborder ce point. Ce film enfile les clichés éculés comme les perles et ne reste qu'à la surface. Les trois personnages masculins principaux sont totalement stéréotypés, ce qui fait qu'on a le plus grand mal à s'attacher à eux. Ce n'est pas la première fois que je constate que certains films asiatiques n'ont guère évolué en 40 ans dans la psychologie des personnages (je pense au récent film hongkongais « City of Darkness »). On a ici le courageux/bagarreur (le vrai héros quoi), le rigolo/rusé et le gros qui se fait victimiser par tout le monde, y compris ses amis. Et évolution psychologique notable des personnages dans le futur : le seul trait de caractère du personnage en surpoids 30 ans après... est qu'il n'est plus gros, et donc sa vie est plus agréable. Très recherché ! Pour ce qui est des femmes ce n'est guère mieux... L'héroïne principale est figurée soit comme la star du lycée, la fille parfaite dont tous les garçons rêvent, mais sans aucune personnalité, soit 30 ans plus tard comme une amante éplorée et dépressive, cliché – là encore – de la fille trop sensible qui a mal tourné dans un monde décidément trop dur (soupir).  

De toute façon, rien de surprenant. Avec son rythme cocaïné, « Escape From The 21st Century » est dans l'impossibilité de construire la moindre psychologie pour ses personnages ou de développer le moindre propos. On est bombardé de signes pop et publicitaires, mais jamais on ne rentre dans l'intériorité de personnages en deux dimensions et purement fonctionnels. J'ai donc d'autant plus de mal à comprendre les larmes de crocodile versées par certains à propos de ce film complètement vide et vain. Peut-être l'impression de se sentir jeune en tressant des lauriers à ce film ? Fort heureusement, il y a un certain nombre de cinéastes débutants bien plus intéressants en Chine et dans le monde de nos jours.

[2/4]