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samedi 10 janvier 2026

« Elle entend pas la moto » de Dominique Fischbach (2025)


Sacré film que voilà... Préparez-vous à verser régulièrement des larmes... Dominique Fischbach filme le parcours d'une famille hors norme, qu'elle accompagne avec sa caméra depuis 25 ans. Réalisatrice d'abord pour l'émission documentaire culte « Strip-tease », c'est à cette occasion qu'elle fait la connaissance de Manon et Maxime, deux enfants sourds profonds, de leur grande sœur Barbara, parfaitement entendante, tout comme leurs deux parents également entendants Laurent et Sylvie. On sent que Dominique Fischbach connaît bien la famille et a toute sa confiance, car tout en restant pudique, sa caméra capte leurs joies et leurs drames, en allant en profondeur dans ce qu'ils vivent et éprouvent.

On ne peut qu'être admiratif, comme l'est la cinéaste, de la personnalité et du parcours de Manon Altazin. Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir après la projection, en me renseignant, tout ce qu'elle a fait et surmonté ! On en a un bon aperçu dans le film, quelle femme ! Ses parents et sa sœur sont aussi formidables en ayant fait de leur mieux pour aider Manon et son frère Maxime. Mais le film prend une autre dimension justement quand on comprend mieux le parcours de Maxime, qui lui n'a pas eu le soutien de l'Education Nationale qu'a pu avoir Manon, à la suite de la fermeture des établissements dans lesquels elle avait pu bénéficier d’un accompagnement adapté. Maxime est également plus fragile, il n'a pas la force de caractère de sa grande sœur.

Dominique Fischbach reprend une esthétique façon « Strip-tease », épurée au possible : pas de voix-off, pas de sous-titres. Juste les images, cette famille et leurs proches, leurs voix, et un accompagnement musical discret mais chaleureux. Cette simplicité formelle limite forcément un peu la portée du film, mais la qualité de la photographie et l’écriture compensent : les images sont bien cadrées, la couleur est soignée. Le propos est très riche et bouleversant. Et le montage est efficace, avec un rythme organique, tout en jouant avec des échos visuels et des moments de respiration. De toute évidence, Dominique Fischbach honore cette famille en livrant un long métrage accompli, simple et beau. De toute façon le sujet est tellement fort, que ce film est un uppercut et nous marque immédiatement, restant dans notre tête longtemps après la séance.

Dominique Fischbach réalise un documentaire qui nous permet à nous autres entendants ou « valides » de plonger dans la vie de personnes sourdes : par moments elle tente même de restituer ce qu’ils entendent par la bande son du long métrage. Surtout, elle les laisse prendre la parole. Avec sa maturité de femme de 35 ans et de maman, Manon a du recul sur son parcours et sur ce qui aurait pu être mieux fait peut-être, par sa famille et surtout par l’Etat, cruellement déficient. Elle montre aussi que l’on peut être en situation de handicap, et arriver à vivre une belle vie, même si c’est très difficile et que cela demande un combat de tous les jours. Mais aussi que le handicap reste une fragilité complexe et profonde, et que tout le monde n’arrive pas à le surmonter. Être porteur de handicap nécessite de l’aide. L’être humain ne peut absolument pas vivre seul, il en est de même pour les personnes sourdes, qui ont besoin d’être accompagnées pour grandir, vivre en société et dans notre monde urbain et aux technologies parfois très utiles, parfois excluantes.

« Elle entend pas la moto » (magnifique titre) est une belle leçon de vie, celle d’une famille unie et de Manon, une femme qui a repoussé ses limites et les limites de son handicap. Leur témoignage, qui arrive jusqu’à nous grâce à la réalisatrice Dominique Fischbach, nous permet de réfléchir sur nos fragilités et celles des autres personnes que l’on croise dans sa vie. Il y a toutes sortes de handicaps, visibles ou pas, graves ou légers, mais tous ont un impact sur les personnes qui les subissent dans leur chair. Et ce genre de film œuvre à davantage de compréhension entre tous, ce qui est précieux à notre époque où l’on a de plus en plus de mal à s’écouter, à chercher à se comprendre et à créer des ponts entre les êtres humains. Puisse ce film faire bouger également la société, nos hommes et femmes politiques et toutes les organisations défaillantes, de l’Education Nationale en passant par les entreprises et autres employeurs, ou encore les fédérations sportives et les structures culturelles. Vivre avec un handicap, c’est l’affaire de tous et toutes, ça ne peut être surmonté qu’à plusieurs.

[3/4]

jeudi 1 janvier 2026

« Magellan » (Magalhães) de Lav Diaz (2025)


« Magellan » est un très beau film, à la fois âpre et élégiaque, qui met à mal le mythe du grand navigateur et conquérant, pour livrer le point de vue des Philippins face à la colonisation européenne. Je ne suis pas toujours fan de cette esthétique mixant plans fixes et plans séquences, qui fait un peu trop fabriquée à mon sens, avec un jeu d'acteurs pas toujours maîtrisé. Sans parler d'un rythme un peu erratique. Mais les quelques défauts du film étant ainsi rapidement évacués, indéniablement, Lav Diaz sait filmer, et un grand nombre des plans de son long métrage sont magnifiques.

Toutefois, le grand intérêt de son « Magellan », c'est surtout qu'il propose une version philippine de la vie du célèbre navigateur. Par là, Lav Diaz déconstruit le mythe du « grand conquérant bienfaiteur », qui apporte la lumière de la civilisation et de la foi chrétienne à des peuples dits « primitifs ». Le point de vue du long métrage est avant tout celui des Philippins et des Malais. Le film commence et s'achève avec des membres de ces peuples, les Européens venant s'immiscer dans leur vie et leurs contrées pour y semer la violence. Ce sera comme une parenthèse brutale, qui durera pendant plusieurs siècles de colonisation, avant que les Philippins ne reprennent leur destin en main. Le cinéaste montre clairement que les Philippins et les Malais avaient une véritable civilisation : une organisation sociale, basée sur des mythes, des croyances et des coutumes structurants, qui seront détruits par les Européens.

Pour autant, Lav Diaz ne verse pas dans la caricature, et ne figure pas Magellan comme une brute sanguinaire. Il le représente plutôt comme un militaire à la fois croyant et obstiné, persuadé d'être dans son bon droit, et n'hésitant pas à employer la force pour asseoir son autorité et aller au bout de ses projets. Magellan était apparemment une figure paradoxale, en clair-obscur, Lav Diaz respecte cet état de fait. En interview, le cinéaste philippin se place même dans le sillage de l’explorateur en mettant en parallèle la soif de découverte de Magellan et sa propre volonté de repousser toujours plus loin les limites du cinéma.

Ainsi, Lav Diaz fait le pari de la complexité et de la subtilité, pour dépeindre cette figure historique et son héritage contrasté. Il laisse aussi une place certaine à la femme de Magellan, Beatriz, qui semblait représenter un idéal de paix et de bonheur familial pour ce conquistador pourtant épris d’ailleurs. Lav Diaz a même laissé entendre qu’il monterait une version de 9 heures d’un film consacré entre autres à Beatriz. Nous verrons s’il pourra réaliser ce projet, en tout cas cela a de quoi intriguer positivement.

Néanmoins, Lav Diaz se confronte à la dureté des faits et ne livre pas un film doucereux : il représente et dénonce la violence employée par les Européens pour conquérir et convertir les peuples natifs. A l’époque les Européens se sont ouvertement partagé le monde et ses richesses (se référer au Traité de Tordesillas, signé en 1494), n’hésitant pas à exploiter des peuples autochtones sous couvert de leur apporter la civilisation. Ces Européens si « bons » et « purs » sont ici mis en scène de façon réaliste : beaucoup sont des pauvres types qui ne savent pas vraiment pourquoi ils s’embarquent si loin. Lav Diaz s’est beaucoup documenté pendant les 7 ans de production du long métrage, et nous montre des conquistadors aux abois, mortifiés par ces longues traversées des océans, tombant parfois dans le vice et des excès, quand d’autres réussiront à surmonter les difficultés de cette aventure hasardeuse, y laissant sans doute une part de leur humanité.

Lav Diaz effectue donc un portrait mesuré et équilibré de Fernand de Magellan, cherchant à dépasser le mythe pour mieux décrire l’homme, et en quoi il représente un point de basculement alors que les Européens découvrent et conquièrent les Philippines au 16e siècle. Si vous cherchez un film d’aventure passéiste à la gloire de Magellan, ce n’est pas le bon candidat. Mais si vous souhaitez approfondir votre connaissance de ce célèbre explorateur en allant au-delà des clichés, alors ce long métrage saura peut-être vous convaincre, par sa rigueur historique et la beauté de ses images.

[3/4]

mercredi 26 novembre 2025

« On vous croit » de Charlotte Devillers et Arnaud Dufeys (2025)


On vous croit est un film sur la parole et le regard. J’ai lu des avis négatifs chez certains qui reprochent au long métrage de trop conduire le regard, par les cadrages sur tel ou tel personnage à tel ou tel moment. Or il me semble que ce n’est en rien une coquetterie esthétique ou une volonté de manipulation, mais plutôt un choix de mise en scène en cohérence avec l’angle pris par le film : se placer du point de vue de la mère, qui dénonce les abus sexuels de son mari sur leur enfant.

User de plans larges, laissant les acteurs jouer leur partition en même temps, aurait sans doute été au contraire beaucoup trop théâtral, une fausse bonne idée, totalement contreproductive, anémiant le témoignage de cette mère. Alors qu’en se plaçant de son point de vue, le duo de cinéastes fait le pari d’un film biaisé, mais qui laisse justement la parole aux victimes et aux aidants, pour éviter toute ambiguïté et fascination envers le père et ses actes.

Aurait-il fallu réaliser un film hitchcockien sur un tel sujet ? Je pense que ça aurait été particulièrement déplacé. « On vous croit » est donc quelque peu univoque, certes, mais il est tout sauf scolaire et banalement démonstratif. Avec une mise en scène épurée et pourtant très travaillée, le film joue sur la façon dont les point de vue s’entrecroisent, s’entrechoquent même, par le biais de la parole et du langage non verbal, et notamment de plaidoiries qui ont le temps de s’épanouir, lors de la scène centrale face au juge, tournée en temps réel. Et a quel point le regard porté sur les autres, l’intention derrière chaque personne qui s’exprime, est très important. En particulier le regard de la juge, à la fois neutre, ferme et bienveillant, alors que c’est elle qui devra trancher in fine, son avis étant particulièrement déterminant et lourd de conséquences.

Chaque personnage : la mère, le père et chacune de leurs deux avocates, ainsi que la juge, s’expriment ainsi, montrant la teneur de ce type d’audience… Et la façon odieuse dont les coupables construisent leur argumentaire, en n’hésitant pas à mentir, à travestir la réalité et à diffamer la partie adverse, quand la défense des victimes n’a le droit à aucun faux pas, chaque parole et chaque geste pouvant se retourner contre elles, dans un système judiciaire qui semble se résumer à une parole contre une autre.

Dans le rôle de la mère, on pourrait reprocher à Myriem Akheddiou (que j’ai trouvée excellente) un surjeu, qui aurait été accentué par les deux cinéastes. Or à mon sens, son interprétation est crédible et d’une grande qualité, notamment car elle joue une mère qui perd pied, qui déborde du cadre, et qui forcément dénote dans un tribunal où tout est net et carré, ne laissant guère de place à l’émotion. On éprouve de l’empathie envers elle, et en même temps on est gêné de constater à quel point cette situation est douloureuse et inconfortable, aussi bien pour elle que pour sa fille et son fils.

Charlotte Devillers et Arnaud Dufeys montrent clairement mais subtilement, par plein de détails, le parcours du combattant de la mère et de ses enfants. En plus d’avoir leur vie détruite par les agissements du père et leurs conséquences, ils se retrouvent face à une justice aveugle, dont les rouages et le bureaucratisme induisent un manque rageant d’efficacité et d’humanité. Tout ceci renforce le sentiment vertigineux de solitude face à un système et une société qui broient les individus, en reprochant aux victimes de prendre la parole, et en leur intimant presque de se taire, pour préserver le confort de l’entourage des victimes et les autorités publiques prises à témoin.

Le cadre faussement bienveillant du tribunal, d’une grande froideur esthétique et lumineuse, complètement aseptisé, renforce ce sentiment de déshumanisation, qui étreint les victimes tout comme le spectateur. Sans parler de « l’avocat des enfants », assez tête à claques, qui semble très mal connaître son sujet et dont la parole peut renverser le cours du procès.

Et finalement, on en vient à se demander ce qu’il se serait passé si la juge n’était pas une femme ? Si c’était un homme, aurait-il eu la lucidité et le cran de renvoyer le père et son avocate dans leurs buts à chacune de leurs outrances ? Il est effrayant de constater à quel point la justice et la vie des personnes jugées dépend à ce point d’êtres humains. La responsabilité des magistrats est écrasante, et on ne peut qu’être admiratif de leur profession, très difficile. Mais on ne peut s’empêcher de penser aussi à quel point la justice est fragile. 

« On vous croit » est donc loin d’être seulement un film à thèse sur les violences sexuelles faites aux enfants et sur l’inceste. C’est aussi un excellent « film de procès », genre prolifique auquel il apporte sa pierre, nous questionnant sur l’institution judiciaire. Mais aussi sur notre société, et sur la place de l’homme et de la femme dans le couple et dans les familles.

[3/4]

vendredi 14 novembre 2025

« A Bridge To Far » de Midlake (2025)


Midlake revient une fois de plus avec un album solide. Le groupe texan creuse le sillon d'un folk-rock seventies, tantôt doucement psychédélique tantôt proche du soft-rock d'un Fleetwood Mac époque « Rumours ». A l’instar de la pochette de ce disque, représentant des arbres à l’automne ou à l’hiver, dans des teintes délavées et avec une image joliment diffractée. 

Et de fait, « A Bridge To Far » est un album parfait pour ce temps automnal, où l’on se blottit chez soi autour d’une bonne tasse de café, ou même d'un feu pour les chanceux. On retrouve avec plaisir la voix chaleureuse et enveloppante d’Eric Pulido, et un ensemble de musiciens particulièrement doués. Notons d'ailleurs une production très généreuse, avant tout analogique semble-t-il, aux sonorités ravissantes, à grand renfort de guitares, de claviers et autres flûtes.

La musique de Midlake est sophistiquée et intéressante. Malgré tout, j'attendais peut-être un peu plus de cet album. La moitié des chansons sont très réussies, je les écoute en boucle en ce moment. Il y a un classicisme immédiat chez Midlake qui réjouit le cœur. Je pourrais écouter leurs meilleures chansons sans jamais m'arrêter. Parmi les grandes réussites de cet album, je peux citer la chanson éponyme A Bridge To Far, The Gouls, Make Haste, The Calling, ou encore Within/Without. Dommage que l'autre moitié de l'album soit en demi-teinte, avec des titres tout à fait honorables, mais pas franchement inspirés.

J'espère toujours qu'ils nous ressortent des chefs-d’œuvre tels que Roscoe ou Head Home, deux chansons géniales et particulièrement envoûtantes, aux harmonies vocales luxuriantes. Mais elles ont été conçues alors que Tim Smith faisait toujours partie du groupe. Depuis qu'il a quitté Midlake, le groupe a sorti des albums de très grande qualité, meilleurs à mon sens par exemple que « The Courage of Others », dernier album de l'ère Tim Smith. Mais jamais les Texans n'ont retrouvé le niveau de ces deux chansons exceptionnelles. 

Malgré tout, leurs trois derniers albums me tiennent particulièrement à cœur. Peut-être davantage « Antiphon », dont chaque chanson (oui oui) est vraiment réussie. Dans tous les cas, je continuerai à suivre ce groupe avec grand intérêt... et j'ai hâte de les voir enfin en concert en 2026 !

[3/4]

mardi 11 novembre 2025

« Kika » d’Alexe Poukine (2025)


Je suis allé voir « Kika » car j'ai été invité par une amie, sans ça je n'y serais pas allé, n'étant pas spécialement intéressé par le sujet du BDSM. Mais la bande annonce a éveillé ma curiosité : Manon Clavel, que je découvre avec « Kika », avait l'air de bien jouer, et il semblait y avoir un humour intelligent et drôle. 

Tout cela s'est vite confirmé. Manon Clavel porte tout le film sur ses épaules, grâce à son jeu fin, précis, et malgré tout naturel. Elle est très bien secondée par les autres acteurs et actrices, notamment Makita Samba, signe de leur talent et de celui de directrice d'acteurs d'Alexe Poukine, réalisatrice de ce long métrage. Elle se révèle aussi bonne scénariste, avec Thomas Van Zuylen. C'est le premier film d'Alexe Poukine que je vois, mais je sais qu'elle s'est illustrée avec des documentaires sociaux. 

Et « Kika » est une sorte de comédie dramatique sociale. L'angle choisi me semble le bon : traiter d'un climat économique et social contemporain difficile, tout en abordant les pratiques incongrues de la communauté BDSM... en montrant que ses adeptes s'y adonnent souvent en raison d'une vie cabossée, socialement et affectivement. Alexe Poukine ne juge pas ses personnages, elle montre un état de fait... tout en s'intéressant à la psychologie de ses protagonistes et au lien humain, même s'il se noue parfois d'une drôle de façon. 

En cela elle réussit son pari de dénoncer la dureté de notre société, mais sans sécheresse, avec beaucoup d'humanité... et d'humour ! Les scènes BDSM sont d'ailleurs toujours traitées avec pudeur, signe de la justesse du regard de la cinéaste, portant tout de même sur un sujet complexe et tabou. « Kika » est une belle surprise, qui me fait dire qu'Alexe Poukine et Manon Clavel sont deux artistes prometteuses et à suivre !

[3/4]

mercredi 29 octobre 2025

« A la recherche d’Ester » (Pátrání po Ester) de Věra Chytilová (2005)


Un documentaire très intéressant de Věra Chytilová sur sa consœur et amie Ester Krumbachová, figure centrale de la Nouvelle Vague tchécoslovaque, et pourtant méconnue, réalisé un peu moins de 10 ans après son décès. Ester fut la muse de nombreux cinéastes, mais plus encore, la scénariste de certaines des plus grands films de ce mouvement, comme « Les Petites Marguerites » de Chytilová ou « La Fête et les invités » de son ex-mari Jan Němec.

« A la recherche d’Ester » est dense et complet, balayant la jeunesse d'Ester jusqu'à ses dernières années. On apprend qu'elle fut dès son plus jeune âge très charismatique, embarquant tout le monde dans sa folie créatrice, alors qu’elle provient d’un milieu modeste, avec une mère qui ne l’aimait pas et un père dandy et fantasque. Au sommet de sa gloire, elle a contribué (sans toujours être créditée) à beaucoup des grands films de la Nouvelle Vague. Puis elle a réalisé un unique long métrage, « Le Meurtre de l'Ingénieur Diable » (1970)... avant d'être interdite de tournage et brisée par le régime communiste. 

Dans les années 1970 et après, elle a vécu très modestement, en faisant des choses par ci par là, et continuant à contribuer un peu à des films, toujours sans être créditée. Elle a continué à recevoir et rencontrer beaucoup de monde, influençant des générations de Tchèques et de Slovaques jusqu'à son dernier souffle. L’après Révolution de Velours lui a permis d’être réhabilitée, mais sa vie est restée compliquée, tout comme pour les cinéastes de la Nouvelle Vague, dans une Tchéquie et une Slovaquie avec une production de films capitalistes, ces derniers étant particulièrement difficile à monter sans disposer de beaucoup d’argent.

Il était indispensable de rendre hommage à cette femme si talentueuse et à l'importance si déterminante. Il est intéressant d’ailleurs que ce documentaire soit signé de Věra Chytilová. S’il est plutôt classique, certains moments relèvent d’expérimentations formelles typiques de cette cinéaste avant-gardiste et frondeuse. Il est aussi passionnant de voir une artiste rendre hommage à une autre artiste, surtout quand il s’agit des deux figures féminines majeures d’un mouvement si brillant et prolifique. C’est très beau de voir ce témoignage reconnaissant de Věra envers Ester, qui n’occulte rien de ses faiblesses et de ses défauts, mais qui met avant tout en avant sa personnalité lumineuse et si généreuse, ainsi que son inventivité constante. Un an avant sa mort elle travaillait encore sur un film : « Marian », le premier long métrage de Petr Václav (qu’on connaît de nos jours pour « Il Boemo »), contribuant ainsi à lancer de nouvelles générations de cinéastes, même lorsqu’elle était malade et en fin de vie. C’est dire la fougue et la ténacité de cette femme, même si elle traversé beaucoup de moments difficiles.

On avait oublié Věra Chytilová, que l'on redécouvre aujourd'hui et qui redevient une cinéaste respectée et étudiée. Il était temps que l'on redécouvre Ester Krumbachová, l'une des grandes femmes artistes de la Tchéquie et de la Slovaquie. Le Festival Czech-In 2025 a célébré Ester en projetant ce film, dans une salle pleine à craquer. Espérons que ce regain d’intérêt pour la Nouvelle Vague tchécoslovaque, et notamment ses figures féminines, soit durable, car ce mouvement regorge de chefs-d’œuvre intemporels, particulièrement pertinents dans notre monde d’aujourd’hui, alors que la bêtise se répand partout… L’irrévérence malicieuse et les questionnements philosophiques, politiques et sociaux d’Ester et de Věra sont de bons antidotes à la malveillance ambiante.

[3/4]