vendredi 31 décembre 2010

« ABC Africa » d'Abbas Kiarostami (2001)

    « ABC Africa » a ceci de particulier qu'il ne prétend pas à une vérité objective, contrairement à nombre de documentaire soigneusement commentés par une voix-off lénifiante. Comme bien souvent chez Abbas Kiarostami le geste, l'éthique de celui qui est amené à filmer est remis en question, soupesé, ostentiblement mis en avant pour éviter tout malentendu et pour proposer matière à réflexion. Il s'agit donc d'un documentaire certes, mais du point de vue d'un étranger se rendant pour un temps limité en terre africaine, découvrant avec nous un pays, un peuple, des femmes et des enfants rescapés des guerres civiles et de l'épidémie de SIDA en Ouganda, ainsi que les gens qui les aident. La gêne que l'on peut ressentir à certains moments lorsque sont filmés des moments intimes, banals ou difficiles, c'est celle de Kiarostami et de son équipe, c'est celle que rencontre tout documentariste qui ne peut qu'espérer dépasser son statut de « voyeur » en gagnant la confiance de ceux qu'il enregistre sur pellicule. Car inutile de le nier, et c'est d'ailleurs ce que Kiarostami a le courage de montrer, on s'immisce véritablement chez des personnes qui sont contraintes d'accepter, souvent sous l'effet de la surprise, la présence envahissante d'une caméra. Une fois de plus Kiarostami n'hésite pas à déjouer le processus filmique, à dévoiler les ressorts d'une telle entreprise et à littéralement afficher l'effet de la caméra sur le sujet filmé, son interaction avec lui. Le plus bel exemple en sont ces séquences dans la rue où les enfants, intrigués, viennent s'agglutiner face à la caméra de nos reporters, sautillant, grimaçant, riant devant cet objet qui les regarde. C'est d'ailleurs amusant car on a l'impression que c'est notre propre présence qui fait cet effet, on se sent véritablement à la place des caméramans et Kiarostami nous implique ainsi complètement dans son projet : s'il questionne son regard, il interroge tout autant le nôtre! Les films de Kiarostami nous incitent à méditer sur le cinéma, ses documentaires font donc de même quant au « genre » auxquels on les rattache (sans compter qu'avec le cinéaste iranien la frontière documentaire/fiction est de toute façon plus que poreuse). Une fois encore je ne peux que saluer l'intelligence et l'honnêteté de la démarche, d'autant qu'« ABC Africa » est un documentaire d'une beauté et d'une force remarquables.

[2/4]

jeudi 30 décembre 2010

« Médée » (Medea) de Pier Paolo Pasolini (1969)

    Le problème avec l'art de Pier Paolo Pasolini, c'est que s'il s'avère poétique il est peut-être plus encore symbolique, voire conceptuel et même politique (d'un symbolisme littéraire même : voyez le rôle primordial – car explicatif – que tient la parole dans son oeuvre!). Si « Médée » est d'une part un film pictural, illustratif, se « contentant » à l'instar de son « Oedipe Roi » et de « L'Evangile Selon Saint Matthieu » de mettre en images un texte d'une grande richesse, Pasolini y ajoute à un second degré sa sensibilité et soumet l'oeuvre de départ à sa vision, en plaçant derrière ses personnages et les diverses séquences du film des idées et un sens précis (principalement ici la nostalgie du sacré chez l'homme face à une modernité aliénante). C'est là qu'intervient le concept, je crois même que c'est là que réside la maladresse qu'il m'a semblé déceler dans plusieurs de ses longs métrages : les acteurs ne vivent pas réellement, ils restent relativement superficiels, réduits à leur physique et à l'idée qu'ils représentent. De même la structure du film est plutôt lâche, pas vraiment maîtrisée : certains passages sont très riches de sens, et le reste sert un peu d'« habillage » pour étoffer le tout. Le début par exemple est magnifique, comptant peut-être parmi ce que Pasolini a filmé de plus beau. Mais trop souvent par la suite il m'est apparu davantage se soucier du cliquetis de ses costumes, du baragouinage ou des danses rituelles de ses figurants que de l'émotion profonde de son film une fois le symbole amené. Entendons-nous bien, les oeuvres de Pasolini sont suffisamment riches et complexes pour fuir toute tentative de simplification. Néanmoins j'ai toujours trouvé ses films assez artificiels et « froids », d'une froideur toute intellectuelle, et je n'explique cette sensation que par le manque de cette essence purement cinématographique qui fait l'étoffe des grands chefs-d'oeuvres du 7e art à mes yeux... Je peux néanmoins me tromper (surtout qu'avant même la forme c'est peut-être en réalité le fond qui me gêne), quoiqu'il en soit « Médée » mérite le coup d'oeil, d'autant qu'il propose des plans magnifiques aux couleurs chatoyantes! Dommage par contre que certains anachronismes viennent rompre l'harmonie du long métrage, comme ces chants japonais mal synchronisés, surtout peu vraisemblables et détournant malencontreusement l'attention du spectateur... Pour le reste c'est sans doute l'un des meilleurs films de son auteur!

[2/4]

« Une Nuit à l'Opéra » (A Night at the Opera) de Sam Wood (1935)

    Une comédie parfois très drôle, mais pour tout dire assez lourde. Il est rapidement manifeste que les frères Marx viennent « de la scène » : « Une Nuit à l'Opéra » tient par trop du théâtre, du spectacle filmé pour qu'il constitue un réel chef-d'oeuvre de comédie cinématographique. C'est un peu le « Marx show » : chacun des célèbres frères possède son morceau de bravoure (à ce titre Chico au piano et surtout Harpo à la harpe méritent le coup d'oeil!). On ne devient alors plus spectateur d'un film mais de numéros de music-hall qui se suivent inlassablement, et qui se retrouvent greffés sur une trame de comédie classique à l'américaine : à savoir l'histoire d'un couple de jeunes premiers amoureux séparés par la vie et des méchants dont on rira à leurs dépens, au gré de chansons et de chorégraphies dansées sorties un peu de nulle part. Eh oui, le spectacle avant tout! Vous l'aurez compris, toute l'artillerie hollywoodienne est déployée par Irvin Thalberg, producteur exécutif du film, mais si cela a permis de conquérir le public à une certaine époque, aujourd'hui il faut bien le dire « Une Nuit à l'Opéra » n'a plus grand intérêt. La logorrhée de Groucho Marx est fatigante, mais elle fait encore mouche de temps en temps, d'autant que ce genre d'humour verbeux est aujourd'hui toujours pratiqué, même si rarement avec succès. Harpo Marx et son personnage de clown premier degré et muet est en revanche plus savoureux, tout à fait à son aise pour introduire avec ses frères le chaos dans la haute-société des habitués de l'opéra. En fait c'est surtout l'ensemble qui s'avère maladroit : les ficelles scénaristiques sont énormes, et l'on assiste à ce genre de films typiquement hollywoodiens tellement codifiés en se voulant virtuoses que l'on en vient à littéralement étouffer devant un humour souvent très forcé. On est bien loin des Charlie Chaplin et autres Buster Keaton, encore plus d'un Jacques Tati : malgré la relative sophistication du film ça n'est pas un modèle de subtilité et de comique visuel et sonore. Trop de répétitions, trop d'effets de style, trop de conventions pèsent sur « Une Nuit à l'Opéra », d'autant que la poésie y est une denrée rare. Un assez solide film de divertissement, poussif et quelque peu passé de mode, guère plus.

[1/4]

mardi 28 décembre 2010

« L'Argent » de Robert Bresson (1983)

    Ça me fait tout drôle de le dire, mais à mon sens « L'Argent » est l'un, sinon le film le plus violent de Robert Bresson. Pourquoi tout drôle? Car l'art de Bresson est la délicatesse même, et la violence qui explose dans ce long métrage n'heurtera sans doute pas grand monde. Il faut dire qu'avant cela il faut savoir apprécier à sa juste valeur la façon de faire si particulière de Bresson pour pouvoir en saisir l'immense subtilité, ainsi que les aspérités parfois tranchantes de son cinématographe. Mon ton paraîtra peut-être condescendant, mais c'est avant tout car j'essaie de mettre en garde le lecteur qui pourrait s'avérer déçu en visionnant ce film, je parle en connaissance de cause : j'ai mis beaucoup de temps à dépasser mon appréhension, voire mon horreur de ce cinéma si austère et particulier. Ce genre de long métrage, même s'il s'adresse à tous, est donc davantage réservé à un public « aguerri ». Néanmoins c'est un film d'une grande limpidité, d'un grand dépouillement : on est à mille lieues de l'intellectualisation du 7e art! Il est en revanche quelque peu hermétique (énigmatique serait plus approprié) dans ses divers niveaux de lecture, même si l'on peut distinguer assez aisément dans « L'Argent » l'hostilité de Bresson envers l'évolution matérialiste du monde. La violence absurde d'un personnage au début innocent puis pris dans l'étau du mensonge qui l'entoure, c'est peut-être celle de l'artiste français qui après s'être tant contenu (encore que beaucoup de ses films s'avèrent douloureux et torturés) cherche à se débattre dans un ultime geste de désespoir... Cette figure de l'être seul face au monde et la société hante toute la filmographie de Bresson. Et une fois encore il nous livre là une oeuvre (ou un essai préfèrerait-il que l'on dise) étouffante, sombre, terrible! Certes la grâce et le pardon sont encore possible, mais comment pourraient-ils triompher du mal? Le bien est la seule solution envisageable, elle existe donc, mais comme souvent chez Bresson c'est quelque chose d'immensément fragile. On retourne ainsi au Dostoïevski de « Pickpocket », même si la fin est sensiblement différente... « L'Argent » est beaucoup plus effrayant!

[4/4]

« Moustapha Alassane, Cinéaste du Possible » de Maria Silvia Bazzoli et Christian Lelong (2009)

    Un documentaire très instructif, surtout en ce qu'il révèle de l'existence passionnante du génial touche-à-tout Moustapha Alassane! Chronologiquement nous est racontée sa carrière, parallèlement à des séquences le montrant encore au travail à 67 ans et de nombreuses interviews en sa présence ou auprès de certains de ses amis, de ses confrères ou encore de critiques de cinéma africains. C'est avec un immense plaisir que l'on découvre les conditions de réalisation de ses divers courts et longs métrages, que l'on en apprend davantage sur la naissance du cinéma nigérien et par la même occasion du cinéma africain. La vie de Moustapha Alassane est un véritable hymne à la création artistique : c'est l'histoire d'un gamin qui a fabriqué sa propre « lanterne magique », puis s'est battu tout au long de son existence pour pratiquer son art dans des conditions extrêmement difficiles, avec très peu de moyens, mais qui encore aujourd'hui croit en ce qu'il fait, en la nécessité de donner accès à l'art aux populations africaines, et en particulier les plus jeunes. Le titre de ce documentaire est tout trouvé : avec Moustapha Alassane tout semble possible! Son dernier projet en date est d'ailleurs la création d'un logiciel permettant à des enfants de créer leurs propres films d'animation! Et une fois encore Alassane travaille avec des moyens incroyablement dérisoires, mais à force de travail, de courage et de ténacité il parvient à donner vie à ses projets les plus chers. Quel dommage qu'il ne soit davantage connu, et surtout qu'il peine à trouver des financements pour produire et distribuer ses films! Il faut dire que quand on lui demande s'il y a quelque chose qu'il n'a jamais fait dans le cinéma, il répond tout simplement :  « voler ». Il s'est toujours débrouillé pour obtenir « des recettes honnêtement » comme il le dit si bien, que ce soit à l'aide de son cinéma ambulant ou du plus récent hôtel qu'il a acheté pour subvenir à ses besoins et travailler en toute liberté. Finalement le plus impressionnant est de le voir à l'oeuvre, de l'observer s'affairer lentement mais sûrement, inlassablement depuis des années à ce qui lui tient tellement à coeur : créer.

[1/4]

« Kokoa » de Moustapha Alassane (2001)

    Excellent! « Kokoa » est le récit en direct d'un tournoi de lutte opposant crapauds, caméléons ou vautours, au milieu d'une foule d'amphibiens en délire! S'il s'agit encore une fois d'une oeuvre réservant plusieurs niveaux de lecture on se satisfera grandement du premier : comment ne pas être conquis par les bouilles des grenouilles d'Alassane! Et les commentaires maladroits du speaker sont touchants au possible, sans parler des divers rebondissements que réservent ces terribles combats! Qui sortira vainqueur du crapaud géant, de l'insaisissable caméléon ou encore de la coriace tortue? Le suspense est presque insoutenable! Il y a quelque chose de rassurant quand l'on regarde un tel film : oui il existe encore de vrais artistes, qui sans s'inquiéter de leur renommée, des honneurs ou des critiques prennent un immense plaisir à partager les fruits de leur imagination, de façon totalement désintéressée, avec pour seul souci de nous faire rêver. Oui de tels artistes sont encore de ce monde mais pour combien de temps? Alassane est le premier à être préoccupé par les générations futures et la transmission de sa passion : comment donner l'envie de créer à des enfants qui ne savent même plus ce qu'est une séance de cinéma en salle, qu'elle soit en plein air ou non? D'autant qu'il voit sa propre culture se déliter sous ses yeux, sans organes étatiques réellement capables de conserver et promouvoir l'art nigérien... C'est fort dommage, car les fables de Moustapha Alassane nous manqueront! Resteront ses charmantes petites histoires, telles « Kokoa »... L'art à l'état pur, d'une simplicité désarmante : un véritable régal!

[2/4]

« Samba le Grand » de Moustapha Alassane (1977)

    Encore une petite merveille de poésie! Cette fois-ci nous voilà face à un court métrage d'animation réalisé à l'aide de marionnettes et de toiles peintes, une fois de plus créé de bric et de broc comme Alassane le dit lui-même. La façon dont il déjoue les convenances et les contraintes matérielles est proprement fabuleuse, il lui suffit d'un rien pour donner vie à des personnages légendaires et à des histoires merveilleuses! « Samba le Grand » est le récit des aventures d'un valeureux guerrier qui devra surmonter plusieurs épreuves pour conquérir le coeur d'une belle princesse. Et une fois de plus, sans parler de l'aspect touchant de ces marionnettes et de leurs mouvements gauches, le traitement de l'histoire est tout à fait original et inattendu. L'essence allégorique de ce court métrage est on ne peut plus manifeste, mais le conte de Moustapha Alassane se suffit largement à lui seul! Quel bonheur de se plonger dans cet art ancestral et pourtant d'un intérêt toujours d'actualité... D'autant que la musique qui l'accompagne est magnifique!

[2/4]

« Le Retour d'un Aventurier » de Moustapha Alassane (1967)

    Depuis combien de temps n'avions nous pas assisté à l'expression d'un cinéma aussi libre, aussi vivant, aussi touchant par sa volonté de raconter par tous les moyens possibles une histoire? Peut-être depuis les débuts de Jean Rouch, de la Nouvelle Vague française, ... ou même de Robert Flaherty! Car l'art de Moustapha Alassane étonne par la modestie de son apparence : les « fautes » de raccord sont légions, la post-synchronisation n'a pas grand chose de synchronisé, les acteurs sont quelque peu maladroits... Mais ce ne sont pas à proprement parler des erreurs, puisque pour Moustapha Alassane il n'y a pas de règles de ce genre à respecter, du moins s'il met un point d'honneur à créer des œuvres de qualité ça n'est pas là qu'elle réside. Tout l'intérêt de ses films vient de l'imagination dont ils font preuve, de leur sincérité, de leur simplicité, de leur poésie, de leur richesse insoupçonnée et finalement de leur force intérieure. « Le Retour d'un Aventurier » nous conte le retour d'un africain de métropole, sa valise chargée de panoplies de cow-boys, revolver chargés y compris. Avec ses amis il se déguise donc, mais le jeu tourne rapidement à l'aigre et devient très vite funeste : des clans se forment et l'affrontement sera mortel pour plusieurs des jeunes inconscients. Alassane est friand de ces histoires, de ces paraboles plutôt, en apparence absurdes mais au fond tout sauf innocentes. Comment ne pas y voir la métaphore de l'Afrique revêtant les oripeaux de l'Occident et de la modernité pour son plus grand malheur? Au-delà de sa fraicheur formelle, de sa touchante ingénuité, un film terriblement lucide, parfait exemple du talent de son auteur.

[2/4]

« Bon Voyage, Sim » de Moustapha Alassane (1966)

    Quelle joie de découvrir un artiste tel que Moustapha Alassane! En ces temps de tout numérique, de production cinématographique asservie par la 3D, gavée d'effets spéciaux, il viens nous rappeler que l'art ne se limite pas à la technique, qu'il a pour vocation et impératif de la dépasser! Son talent est protéiforme, s'adapte aux besoins du moment et aux matériaux qu'il a en sa possession : sa seule constante est de proposer des fables terriblement attachantes et épinglant sans en avoir l'air les travers de l'Afrique qui lui est contemporaine. Ainsi en est-il de « Bon Voyage, Sim », court métrage animé réalisé en 1966. C'est l'histoire du président d'une république de crapauds qui après un voyage officiel à l'étranger se voit évincé du pouvoir à son retour. Malheureusement après s'être lui-même censuré, Alassane n'a gardé que la partie « politiquement correcte » de son histoire, ce qui la rend quelque peu bancale et d'un intérêt moindre. Néanmoins l'on se contentera largement du coup de crayon du cinéaste nigérien et de ses amusants personnages!

[2/4]

dimanche 26 décembre 2010

« Culloden » de Peter Watkins (1964)

    L'art de Peter Watkins est décidément étonnant! Sa méthode de reconstitution historique est terriblement efficace tant elle nous replace dans le contexte d'une époque, d'évènements donnés, parmi des hommes qui finalement avaient beaucoup en commun avec ceux d'aujourd'hui : si les acteurs rejouent pour la plupart leur propre histoire, celle de leurs ancêtres, la référence à la guerre du Vietnam est à peine voilée. « Culloden » est comme tout film de Watkins qui se respecte riche en problématiques politiques et sociales encore et toujours d'actualité. L'orientation du récit ne laisse pas vraiment de place au doute : une fois de plus Watkins se place du côté des masses populaires meurtries par la guerre et les exactions qui s'en suivent. Mais si l'on revient au but premier, ou pour le moins apparent de « Culloden », à savoir le récit de la bataille éponyme et de l'affrontement entre les forces anglaises et écossaises l'on ne peut qu'être admiratif du travail fourni et du rendu plus que réaliste : un réalisme à la fois visuel et sociologique donc. On s'amusera par ailleurs des commentaires épinglant l'inaptitude des troupes menées par un prince Charles Edouard Stuart ridicule de fatuité et ses lieutenants pour la plupart à la limite de l'incompétence, et surtout de la bêtise pure. On s'indignera de la cruauté des soldats du duc de Cumberland ou encore de l'indigence dans laquelle vivaient les peuplades des Highlands... Les vertus de ce long métrage sont donc manifestes, mais s'éloignent quelque peu de l'essence artistique, c'est là le principal reproche que je ferais à « Culloden », tout comme à « La Bombe » d'ailleurs. A voir tout de même!

[1/4]

« La Bombe » (The War Game) de Peter Watkins (1965)

    Il est frappant de constater combien les préoccupations de Peter Watkins quant à l'antagonisme réalité/fiction étaient déjà manifestes bien avant la réalisation de son « Edvard Munch »! Dans « La Bombe » il use de procédés similaires pour nous plonger dans la tourmente d'un état frappé par une attaque thermonucléaire : interviews, images prises sur le vif, « caméra sur l'épaule » avec zooms maladroits,... impossible de savoir si ce qui se trame est vrai, s'il s'est déjà réalisé ou est voué à l'être... Nous sommes au coeur des évènements, alors qu'une voix-off lénifiante nous abreuve de chiffres tous plus alarmants les uns que les autres sur les conséquences d'un conflit nucléaire. L'une des réussites majeures de « La Bombe » est son ultra-réalisme : imaginez l'Angleterre en flammes, des hordes de citoyens ravagés par les flammes et les radiations radioactives d'une guerre atomique ayant embrasé l'occident! Et l'on se croirait face à un véritable documentaire constitué d'images réellement issues du drame supposé se produire : Watkins détourne avec brio les codes du genre et une fois de plus surprend par sa maîtrise du média cinématographique et de son impact sur le spectateur. L'efficacité d'un tel long métrage est donc difficilement contestable, existe-t-il moyen plus persuasif de l'horreur de la course à l'armement que d'en montrer les conséquences purement et simplement? Ainsi « La Bombe » est un film ouvertement politique (ce qui lui vaudra d'être censuré par la BBC) : il prend clairement position, dévoile les opinions édifiantes d'autorités aussi bien ecclésiales qu'étatiques ou militaires, n'hésite pas à souligner son propos par des images et un discours percutants... Si la nature politique de « La Bombe » réduit d'autant sa portée, il n'empêche que sa qualité et sa puissance méritent le coup d'oeil! Toutefois l'on pourra regretter l'orientation certaine de l'oeuvre présente : malgré un point de vue éclaté en apparence, car la parole est donnée aux protagonistes les plus divers qui soient, au final c'est surtout le propos, l'opinion de Watkins qui ressort en filigrane. Un ouvrage brillant donc, mais paradoxalement (car c'est ce qu'il dénonce en partie) pas si loin de la manipulation.

[1/4]

samedi 18 décembre 2010

« Les Herbes Folles » d'Alain Resnais (2009)

    Resnais brasse beaucoup d'air pour un résultat décevant. Il fut un temps un « grand » du septième art : en visionnant « Les Herbes Folles » il n'est pas permis d'en douter. Mais tant de talent employé à une tâche aussi... futile (le mot est lâché), c'est bien regrettable. Non pas que ce film soit mauvais, ou tout du moins complètement raté : il est suffisamment étrange et singulier pour mériter le coup d'oeil, sa forme est suffisamment virtuose (ces jeux de couleurs, ce montage aérien, ces rebondissements incessants, cet art de l'ellipse,...) pour mériter quelque applaudissement! Il réserve souvent des respirations fort appréciables, et atteint même à certains moments un lyrisme cinématographique assez grisant. Oui mais tout cela reste d'une lourdeur! On frise l'indigestion tant ça clignote de partout, tant le long métrage est boursoufflé d'humour facile, de personnages caricaturaux, de bons sentiments passéistes, de photographie baveuse, de mouvements d'appareil à n'en plus finir... L'esthétique forcenée des « Herbes Folles » est parfois étonnamment bien maîtrisée, mais de temps à autre elle ploie sous son poids excessif : la mécanique est certes (trop?) bien huilée, Sabine Azéma est décidément attachante (Resnais en est complètement amoureux, c'est aussi frappant que lorsque Godard filmait Anna Karina), la fantaisie du cinéaste est touchante... Mais qu'est-ce qu'on manque d'air! Heureusement donc qu'Alain Resnais relâche régulièrement la pression grâce à ses diverses digressions. Par ailleurs les clins d'oeil sont légions, Resnais revisite le septième art et sa filmographie par la même occasion, mais ce serpent qui se mort la queue possède ce je ne sais quoi d'agaçant, peut-être l'« indécence » d'une autosatisfaction ostensiblement affichée en dépit d'attentes pas vraiment comblées, du moins en ce qui me concerne. D'autant que les vertus réellement poétiques du film le disputent trop souvent à une certaine « poésie du pauvre », qui n'a malheureusement de poésie que le nom. A ce titre les liens qui rapprochent Resnais de Desplechin ne sont peut-être pas anodins : ils partagent ce même goût pour la citation, pour un certain marivaudage, pour un formalisme au mieux mallarméen au pire digne de Jeunet... Un film qui en somme ravira sans aucun doute certains cinéphiles (les adeptes d'Hitchcock, ou encore ceux qui raffolent des jeux de comparaison), mais qui en laissera d'autres sur leur faim. Je finis juste sur une note négative puis une autre plus positive : la musique de Marc Snow est insipide et grossière au possible, l'affiche de Blutch est jolie et vraiment réussie! Et dernière question, enfin, pour répondre à une préoccupation essentielle et de taille débutant le long métrage : Resnais aurait-il perdu tout bon goût?

[1/4]

mercredi 15 décembre 2010

« Un Homme Qui Dort » de Georges Perec et Bernard Queysanne (1974)

    Un beau film, terrible car bien trop vrai, sur la détresse physique et morale de l'homme moderne, sur son extrême solitude, et plus précisément celle de l'homme moderne des 40 ou 50 dernières années. Je n'ai pas lu le roman de Georges Perec, que je suppose remarquable, mais je ne crois pas que son adaptation cinématographique soit dénuée de sens ou d'intérêt. Il est vrai que le film mis en scène par Bernard Queysanne est grandement tributaire du texte du célèbre écrivain, mais il n'y occupe pas la même place. Dans le livre, du moins d'après ce que je pourrais en suggérer sans l'avoir lu (c'est-à-dire bien peu de choses…), il semblerait que le texte soit le reflet, soit l'exacte transcription des pensées du jeune héros. On est donc, si j'ose dire, dans la tête du protagoniste, on adopte totalement son point de vue, un point de vue psychologique et mental totalement subjectif. Ce qu'« Un Homme Qui Dort » version cinéma apporte, c'est la vue, c'est l'ouïe : aux pensées du jeune homme s'ajoutent ses sens! Nous sommes donc dans la tête et dans le corps à présent du jeune homme, et le texte n'est donc plus l'essentiel de l'oeuvre, l'unique moyen qui nous rattache à l'intériorité du héros, mais une partie de l'oeuvre, l'un des chemins qui nous mènent au plus profond de l'être de cet individu esseulé. Le texte garde toujours son importance donc, car impossible de faire taire ces pensées douloureuses et confuses, mais il n'est plus la seule condition d'existence de ce qui se trame, de ce qui nous est montré. De plus, on alterne entre les séquences purement subjectives et celles « objectives », extérieures à l'individu et qui nous le montrent dans son environnement, dans le monde. L'orientation du récit – un récit tout sauf linéaire, d'autant qu'il se retourne sur lui-même, dans un cercle infernal, se heurtant aux murs cruels et indépassables de la modernité – est donc sensiblement différente, même si elle sert un propos similaire. Il y a tant d'autres choses à dire sur ce film, peut-être pas parfait dans l'absolu (et encore!), mais d'une cohérence admirable, d'un aspect aussi monotone et uniforme que ce qu'il nous dit, tout étant profondément déchiré en son for intérieur. Sa poésie, par exemple, est un modèle d'économie de moyens, la photographie est très belle, la musique tout à fait à propos… Je vous laisse donc en compagnie d'une sincère invitation à découvrir ce film!

[3/4]

samedi 11 décembre 2010

« Le Choeur » (Hamsarayān) d'Abbas Kiarostami (1982)

    Dire qu'il fut un temps (pas si éloigné que cela!) où je doutais du talent d'Abbas Kiarostami... Quelle erreur! D'autant que Kiarostami nous propose à chaque fois des films d'une simplicité et d'une subtilité rares : il suffit juste de se laisser porter par la jolie photographie en couleurs, par les prises de vues inspirées malgré leur dénuement total, par les interprètes tous plus attachants les uns que les autres, par le charme des fables que l'auteur iranien sait si bien nous conter... Avec « Le Choeur », Kiarostami part comme à son habitude d'une idée que l'on pourrait qualifier de toute bête : la traduction cinématographique de l'isolement d'un vieillard sourd au monde qui l'entoure. En un sens, le seul lien qui lui permet de se rattacher à la vie quotidienne est son appareil auditif, qu'il peut fort heureusement enlever à sa guise lorsque les bavards intempestifs ou les marteaux-piqueurs se font trop insistants. Seulement voilà, à trop se couper des désagréments de la vie il en va jusqu'à oublier les siens! A ce titre « Le Choeur » peut très bien faire office de métaphore quant aux affres de l'âge ou au fossé qui sépare toujours les générations, ou encore quant aux revers inévitables du confort, mais il est tout autant à prendre (et apprécier) au premier degré : l'histoire amusante et touchante d'un grand père et de sa petite fille séparés par le son et l'espace. Une admirable petite merveille, d'une délicate et belle harmonie!

[3/4]

« Window Water Baby Moving » de Stan Brakhage (1959)

    Paradoxalement, dans sa quête de pureté artistique absolue l'avant-garde moderniste n'a fait que réduire davantage l'investissement de l'artiste, la part de l'homme dans l'oeuvre produite, si bien que cette dernière n'a plus grand chose à voir avec l'art, du moins avec l'art en tant que création. Il serait bien sûr faux d'affirmer que Brakhage ne crée rien avec son célèbre « Window Water Baby Moving », ne serait-ce que par l'idée de maternité (et en filigrane de paternité) qu'il matérialise par l'entremise du montage, du cadrage, bref de la réalisation de son film. Mais son court métrage tiens plus du documentaire clinique que d'autre chose : la part de l'enregistrement « objectif » des faits par la caméra est ô combien prépondérante sur la construction élément par élément de l'oeuvre par l'artiste. Brakhage se joue certes de la matière, contemple son épouse, assiste à son accouchement, partage son appréhension, sa joie ou sa douleur, mais il nous offre là davantage un « film de famille », un souvenir filmé, qu'un chef-d'oeuvre du 7e art, du moins à mon sens. Car finalement qu'a-t-il à nous dire avec « Window Water Baby Moving »? Que la maternité c'est beau, que c'est magnifique, malgré la douleur et les moments d'inquiétude extrême par lesquels on doit inévitablement passer? Je ne lui donnerai certainement pas tort, mais pour autant a-t-on réellement besoin de ce court métrage pour s'en rendre compte? J'utilisais d'ailleurs le mot « jeu » pour évoquer la façon de faire de Brakhage : on a l'impression qu'il s'amuse avec sa caméra, qu'il « joue » véritablement avec, qu'il essaie de se surprendre par ce qu'il filme... C'est certainement ce que tous les cinéastes font en un sens, mais pas dans cette proportion il me semble. Car ici tout repose sur l'enregistrement d'un fait par la machine, puis après par la réorganisation des images enregistrées par Brakhage lui-même. Par la sélection qu'il opère, par les choix qu'il fait, je l'ai déjà dit il crée donc quelque chose d'une certaine manière, mais ce « quelque chose » reste d'une envergure réduite, relative. Il ne reste quasiment qu'à la surface de ce qu'il filme, il reste dans le particulier et n'atteint pas le stade universel que touche tout grand artiste digne de ce nom, ou s'il l'atteint, cela reste de l'ordre du truisme... Car créer de l'art ce n'est pas reproduire une « réalité » visible, objective, c'est aller au-delà, et c'est ce qui fait la beauté même du cinéma! A part un sentiment mitigé de voyeurisme et de « suspense », et bien sûr le caractère émouvant que présente tout accouchement, « Window Water Baby Moving » n'a malheureusement pas grand chose à partager...

[1/4]

«Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain» de Jean-Pierre Jeunet (2001)

    L'art comme mensonge, ou plutôt comme illusion permettant de maquiller le réel (et les-petits-tracas-du-quotidien), voilà peu ou prou la conception de Jean Pierre Jeunet semble-t-il en la matière. Mais est-ce vraiment de l'art qu'il nous offre avec son « Amélie Poulain »? La question se pose tant l'on frise la surenchère d'effets visuels et numériques des plus vilains, d'humour gras et facile, de péripéties larmoyantes et autres moyens au ras des pâquerettes destinés à faire décoller une histoire qui n'a pas grand chose pour elle... « Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain » c'est un peu comme un hamburger indigeste à qui l'on aurait injecté une substance anti-vomitive, en l'occurrence la musique de Yann Tiersen. Oh certes ça n'est pas de la grande musique, mais elle est simple et jolie, et les seuls moments où l'on se sent un chouilla touché par le film c'est en présence des mélodies du breton. Pour le reste, je dois dire que je suis consterné. Tant de bêtise, tant de vulgarité... C'en est à pleurer! Dire que des jeunes (et des moins jeunes) un peu partout dans le monde fantasmeront sur une telle idée de la France et de son cinéma... Il n'y aurait pas de quoi crier au loup si l'on se souvenait encore aujourd'hui de ce qu'étaient le Réalisme poétique ou la Nouvelle Vague (pour comparer ce qui est comparable – et encore!)... Non décidément, une telle niaiserie qui s'affiche sans rougir, une telle autosatisfaction, une telle complaisance de la part de Jeunet, envers ses personnages régressifs et sa vision rétrograde du monde ou de l'art, c'en est trop pour moi. Juste une dernière remarque sur les similitudes que partage ce long métrage avec le « Good Bye, Lenin! » de Wolfgang Becker : même compositeur, même nostalgie passéiste, même recherche surfaite de spontanéité (ambition vaine et à la mode, tout autant dans les clips musicaux d'ailleurs – et « Amélie Poulain » tient certainement plus du clip que du cinéma)... Mais le film du réalisateur allemand avait ce je ne sais quoi en plus... Peut-être est-ce sa façon amusante de détourner les signes du communisme qui faisait mouche... Ou peut-être est-ce tout simplement l'« exotisme » est-allemand, auquel cas j'en viens à me demander si nos amis germaniques ne ressentent pas la même exaspération envers ce long métrage que moi-même envers « Amélie Poulain » et l'énormissime cliché qu'il représente... Je croyais que Luc Besson était le seul cinéaste français à avoir fait de l'infantilisme son fonds de commerce, je concède m'être lourdement trompé.

[0/4]

samedi 4 décembre 2010

« Les Salauds Dorment en Paix » (Warui yatsu hodo yoku nemuru) d'Akira Kurosawa (1960)

    Il y a quelque chose d'Hamlet dans « Les Salauds Dorment en Paix », indéniablement. C'est une oeuvre intense, fiévreuse, asphyxiante, douloureuse malgré sa forme sobre et lente, à l'instar du personnage incarné par Toshiro Mifune, remarquable d'intériorité bouillonnante et tourmentée ne laissant rien (ou presque) transparaître! Akira Kurosawa signe là l'un de ses films les plus noirs, les plus amers : une tragédie shakespearienne parcourue d'instants de tension extrême, d'ardente frénésie. Les spectres réclament leur dû, la mort hante des ruelles d'une noirceur que transpercent quelques rares faisceaux de lumière, à l'image d'un monde corrompu et pourri étouffant toute lueur d'espoir. Ce monde-là c'est celui « des affaires », c'est devenu notre monde, et c'est la scène où éclatent les diverses intrigues qui parcourent cet imposant long métrage. « Les Salauds Dorment en Paix » compte parmi les « films noirs » de Kurosawa, ces longs métrages d'inspiration contemporaine, sombres instantanés d'un pays au sortir de la guerre pour ce qui était de ses premiers essais (« L'Ange Ivre », « Chien Enragé ») ou en plein développement économique pour ceux qui suivirent (le présente long métrage donc, et « Entre le Ciel et l'Enfer »). Il est clair que l'on ne peut pas les circonscrire au seul genre « policier » : il s'agit de véritables drames modernes d'une actualité brûlante et à l'envergure conséquente, touchant de nombreuses problématiques politiques et sociales. Mais ces enjeux pour le moins sensibles et complexes ne prennent guère pour autant le pas sur l'essence cinématographique du long métrage, la mise en scène de Kurosawa est une fois de plus prodigieuse ! La séquence du banquet au tout début est à ce titre le parfait exemple de la maîtrise cinématographique du Sensei... Tout est dit en quelques minutes, tout est dit sur les personnages, leurs caractères, les rapports conflictuels qui les lient, l'horreur de leur situation,... Une esthétique qui reflète merveilleusement bien par ailleurs le ton profondément pessimiste du film, probablement l'un des plus sarcastiques du grand cinéaste nippon! Impressionnant!

[4/4]

« Et la Vie Continue » (Zendegi digar hich) d'Abbas Kiarostami (1992)

    Un beau film, tout ce qu'il y a de plus simple et pourtant d'une profondeur qui force l'admiration! Une fois de plus Abbas Kiarostami explore l'étroite frontière qui sépare la réalité de la fiction (existe-t-elle d'ailleurs?) tout en parcourant l'Iran d'un regard curieux, avide d'espoir, cherchant inlassablement comment l'homme peut se relever des instants les plus terribles de son existence, où parvient-il à trouver des forces pour dépasser l'horreur et continuer à vivre dans tous les sens du terme. Il revient en effet après le séisme de 1990 sur les lieux du tournage de son long métrage « Où est la Maison de mon Ami? » à la recherche de ses jeunes acteurs, mais aussi des rescapés du tremblement de terre qui a dévasté la région. La façon dont il se met en scène par l'intermédiaire d'un double fictionnel (l'acteur principal joue le rôle d'un cinéaste venu retrouver la trace des acteurs du film précédemment cité... tiens tiens!) est d'ailleurs amusante, mais surtout fort intéressante! Car il crée un effet de distanciation inattendu : à un certain moment il déjoue ostensiblement le dispositif fictionnel lorsqu'un protagoniste semble apostropher directement le « vrai » réalisateur en personne, soit Kiarostami, alors que le « faux » se trouve hors-champ. Ce personnage nous explique d'ailleurs que la maison qu'il occupe n'est pas la sienne mais qu'elle lui a été attribuée pour les besoins du film... « Et la Vie Continue » serait alors un documentaire? Ou n'est-ce pas plutôt un documentaire factice, une fiction? Est-ce un mensonge? L'opposition vrai/faux vole en éclat, ou plutôt s'opacifie : à nous de réfléchir sur la question, qu'est-ce que le vrai? Qu'est-ce que le faux? Le faux est-il bon ou mauvais? Est-il pertinent de présenter les choses de la sorte? Kiarostami, comme à son habitude, sollicite l'intellect avec une évidence et une aisance désarmantes! Et il ne s'arrête pas là, il propose par la même occasion un touchant portrait de rapport filial et paternel, tout en rendant hommage aux victimes du séisme mortel! Un superbe essai cinématographique de plus à mettre au crédit du talentueux cinéaste iranien!

[3/4]

jeudi 25 novembre 2010

« Takeshis' » de Takeshi Kitano (2005)

    Un fascinant miroir brisé, un film complètement fou et inégal, à moitié raté mais non dénué d'intérêt pour autant! Contrairement à « Glory to the Filmmaker », « Takeshis' » comporte encore de véritables personnages, permettant une empathie que le second opus de la trilogie de « l'autodestruction de l'artiste » n'autorise pas. Pourtant on pénètre de plein pied dans l'entreprise d'auto-critique (acerbe) de Kitano, il suffit de constater la façon dont il se moque des travers de son art, comme il se maltraite, comme il rit de ses défauts d'artiste et d'homme… Nous avons affaire à un essai rageur, presque nihiliste, comme si le réalisateur nippon réglait ses comptes avec les autres et lui-même : on l'accuse de se complaire dans la violence gratuite? Avec « Takeshis' » il en remet une sacrée couche! On ne compte plus les fusillades ralenties avec sang qui gicle de partout. Et c'est loin d'être fini! Les figures récurrentes de son cinéma comme de sa personnalité schizophrène de cinéaste et de comique trivial viennent hanter le présent long métrage, avec un soupçon d'ironie qui donne au film plusieurs niveaux de lecture bienvenus. D'autant que la structure même du long métrage, onirique, fantasmée, s'avère complexe et confuse, perdant le spectateur dans les méandres du cerveau du japonais. On en ressort tour à tour séduit, agacé, amusé, ému, surpris, écoeuré, déçu ou enjoué : l'art de Kitano vole en éclats, mais s'il ne parvient pas à atteindre l'envergure d'un Fellini le pied de nez à la critique et au spectateur que constitue « Takeshis' » ne manque pas de sel. Plus troublant encore est cette profonde instabilité du film, qui pourtant garde une certaine cohérence : Kitano est en crise, il doute, il s'auto-invective, se met à nu… « Takeshis' » penche dangereusement du côté du néant, il se tient véritablement au bord du gouffre, prêt à sombrer dans le vide (ce qui arrivera en un sens avec « Glory to the Filmmaker »), mais ce qu'il laisse deviner de l'état du cinéaste s'avère terriblement touchant… A ce titre son angoisse, son blocage face aux attentes des uns et des autres, son complexe d'infériorité apparaissent de façon clairement manifeste! C'est une oeuvre qui comporte les défauts de ses qualités : sa liberté, son inventivité, son originalité demeurent tributaires de son relatif inachèvement.

[1/4]

mardi 23 novembre 2010

« Paranoid Park » de Gus Van Sant (2007)

    Encore un joli clip... euh film, pardon, signé Gus Van Sant tout mignon et tout creux… Pour sûr, la bande-son comme la photographie sont soignées, de plus je l'ai déjà dit mais je le répète : Gus van Sant sait filmer, c'est indéniable. Seulement il ne s'arrête qu'à la surface des choses. Et une fois que l'on commence à gratter la surface de ces images... il ne reste rien. Rien ne meut son long métrage, il s'agit juste d'un prétexte pour contempler ses acteurs (j'exagère un peu, mais pas tant que cela). Est-ce un thriller? Nous avons droit à la musique angoissante en conséquence, aux effets visuels et sonores traduisants le désarroi du personnage, à une narration disloquée… Oui certes ça colle, mais ça ne marche pas vraiment. « Paranoid Park » est à lui seul un cliché : un cliché de film de genre, un cliché de film tout court, un cliché de l'adolescence, un cliché du désir amoureux (ou de l'indifférence, son contraire), un cliché du mal-être propre à cet âge, un cliché de l'Amérique… Certes c'est un joli cliché, mais qui éveille quelques « soupçons ». Il suffit d'observer toutes les citations visuelles et musicales convoquées ici (allant d'Hitchcock à Fellini - et Nino Rota - en passant par Béla Tarr) pour avoir une mise en abîme de l'art de Gus van Sant : il copie mais forcément à sa façon, sans pouvoir restituer la saveur de l'original, en ne gardant que l'apparence de ses modèles et maîtres. Une apparence plaisante en un sens, mais vide. Certains passages sont à ce titre particulièrement évocateurs : ceux (trop rares) où Van Sant arrive à capter le regard du héros, à saisir son « intériorité », et non plus seulement un visage figé. Ce sont ces moments qui permettent d'affirmer que tout le reste est dénué de la moindre émotion : il suffit de comparer. Et ces passages plus intenses ne sont que le fruit du hasard : Gus Van Sant pose sa caméra devant l'acteur, essaie sans doute de se faire oublier, et attend qu'il cesse de jouer pour pleinement « être ». Ou plus précisément, ces instants « accidentels » sont là encore à l'image de tout le long métrage : le réalisateur (comme tant d'autres aujourd'hui) ne fait qu'attendre, il ne propose pas grand chose, juste un cadre pour que le film se crée, film qui ne provient donc pas réellement de lui. Ce qui fait sa fadeur et sa superficialité : c'est totalement abscons... mais ça ne dérange personne puisque c'est bien empaqueté. Ah oui au fait, Christopher Doyle était de la partie? Non, rien...

[1/4]

samedi 20 novembre 2010

« La Chute de la Maison Usher » de Jean Epstein (1928)

    Un admirable film français, assez unique dans l'histoire de notre cinéma : imaginez la rencontre entre Edgar Allan Poe, l'expressionnisme et l'impressionnisme cinématographique... Singulier mélange me direz-vous! Le côté fantastique du film, les symboles employés, l'usage de la photographie ou des décors rappellent l'art de nos amis d'outre-Rhin, mais la façon de filmer tout à fait particulière d'Epstein est bien de chez nous, si j'ose dire (d'autant qu'elle n'appartient certainement qu'à lui). Par des travellings audacieux, parfois subjectifs, par des ralentis, des effets de surimpression, il parvient à dire autre chose, à faire sentir le drame intérieur des personnages et le tragique de leur histoire. L'expressionnisme est une fois encore bien présent, mais cette recherche de la sensation, cette autre façon d'impliquer le spectateur est typiquement impressionniste, pour autant que cet adjectif soit réellement pertinent. Il est toujours délicat de regrouper des artistes, et surtout des oeuvres sous telle ou telle catégorie de l'intellect, et je vais donc m'arrêter là dans cet essai de présentation de la « façon de faire » d'Epstein. Cette version de « La Chute de la Maison Usher » est basée en réalité sur deux nouvelles de Poe, mais ne les ayant pas lues, je m'abstiendrai d'évoquer leur adaptation cinématographique. Par contre il m'est aisé de relater mon ressenti quant à l'émotion que dégage ce long métrage, quant aux images,... qui sont pour le moins étonnantes! Ce film regorge d'idées de mise en scène, Jean Epstein a su faire sien le langage cinématographique et à ce titre mérite bien des éloges. Je serai plus circonspect quant à la forme « globale » du long métrage, son rythme surtout, l'enchaînement de ces séquences hautement inspirées : il manque peut-être la cohérence d'un Murnau ou d'un Dreyer pour faire de ce long métrage un chef-d'oeuvre absolu. Toutefois sa puissance et sa poésie sont indéniables, rares sont les films français - ou mondiaux - de cette envergure! « La Chute de la Maison Usher » est un long métrage prodigieusement évocateur même si son achèvement s'avère (relativement) imparfait, un grand film, d'une beauté mystérieuse et envoûtante!

[3/4]

vendredi 19 novembre 2010

« Glory to the Filmmaker! » (Kantoku Banzai!) de Takeshi Kitano (2008)

    Regarder un artiste se moquer de lui-même, de ses tics de créateur, des clichés de son art n'est pas des plus déplaisants. En outre, le fait que Kitano rappelle à notre bon souvenir qu'il n'est pas seulement un réalisateur destiné à ne tourner que des films violents de yakuzas ou sentimentaux un peu plan-plans n'est pas en soi une mauvaise idée : même si son statut de comique gras au Japon n'était déjà pas fameux, il n'hésite pas à égratigner son image de cinéaste « établi » d'une façon flamboyante, puérile certes mais pour le moins réjouissante. Ainsi « Glory to the Filmmaker » constitue depuis son titre ironique jusqu'à son achèvement l'expression criante de l'incapacité artistique du réalisateur japonais. Manifestement, à l'époque du tournage de « Glory To The Filmmaker » Kitano traversait une grave crise d'inspiration, mais contrairement à Fellini (clin d'oeil : ici le long métrage est sous-titré « Opus 19/31 »), en portant à l'écran ses errements il n'arrivera pas à « créer » quelque chose, ou du moins pas quelque chose digne d'un tant soit peu d'intérêt (à vrai dire il le fera, mais plus tard, avec « Achille et la Tortue », véritable aboutissement du présent long métrage et véritable réussite cette fois dans la proposition d'une oeuvre digne de ce nom conjuguée à une réflexion sur l'art, riche de sens et d'émotions). Ici l'impossibilité de faire est totale : Kitano s'autodissèque sous nos yeux (il se dédouble d'ailleurs en une poupée inexpressive : on l'aura compris Kitano se caricature à l'extrême), et on peut le voir trébucher encore et encore sans qu'il ne se relève jamais, pour finir triomphant dans un ultime sursaut d'autodérision. Littéralement, Kitano traduit en image son parcours, se montre en train de s'essayer à divers genres de cinéma (sympathiques caricatures de films d'Ozu et autres Jidai-geki), pour finalement revenir à ses premiers amours comiques, faisant la part belle à l'humour absurde et régressif. S'il s'agit bien d'un grand moment de n'importe quoi, assez drôle et intéressant pour comprendre le cheminement de Takeshi Kitano... ça s'arrête là. En effet Kitano rit de lui, mais il rit jaune, et le spectateur fera certainement de même, surtout s'il porte quelque peu d'intérêt à l'art du japonais : c'est amusant d'observer Kitano se cogner aux murs, mais on aimerait (tout comme lui certainement) qu'il réussisse enfin à trouver sa voie.

[1/4]

mardi 16 novembre 2010

« La Voix Solitaire de l'Homme » (Odinokiy golos cheloveka) d'Alexandre Sokourov (1978)

    Dès ses débuts cinématographiques Alexandre Sokourov faisait preuve d'un indéniable talent. « La Voix Solitaire de l'Homme » est un coup d'essai remarquable, un film riche, original et poétique. Par ailleurs Sokourov se garde bien d'expliquer par le langage ce qu'il raconte par les seuls images et sons, et l'on trouve déjà tout ce qu'il développera par la suite dans ses longs métrages ultérieurs : le souvenir, la mémoire, l'homme face à la mort et la vie, l'altérité des choses… Sa démarche est donc tout ce qu'il y a de plus estimable et le « rendu » des plus intéressants. Je ne partage pas en revanche l'enthousiasme sans réserve de certains, pour ma part je ne peux m'empêcher de voir « La Voix Solitaire de l'Homme » comme une oeuvre louable dans ses intentions, moins dans son aboutissement. Il convient de rappeler le contexte de sa création : il s'agit d'un film de fin d'études, comportant d'inévitables défauts inhérents à l'exercice. Sokourov use trop souvent à mon goût de répétitions visuelles, d'inserts assez attendus et « faciles »… D'autant que quand il filme plus simplement ses acteurs la crédibilité et la pertinence de leur prestation (et donc du film) commencent à s'infléchir… Les personnages qu'ils jouent (je ne sais si cela provient du jeu des acteurs ou de l'écriture des protagonistes) s'avèrent être quelque peu artificiels. Par ailleurs ces séquences ont quelque chose de (trop) naturaliste, heureusement qu'elles se voient contrebalancées dans la somme formelle du long métrage! Sokourov aime filmer les gestes les plus banals : ils révèlent en effet beaucoup des personnages, mais ils limitent d'autant plus la portée et l'intérêt de l'oeuvre, du moins à mon sens. Une fois encore j'en attendais manifestement trop d'Alexandre Sokourov, ou peut-être suis-je plus simplement peu sensible à son art, toujours est-il qu'en dépit de grandes qualités son premier long métrage ne m'a pas tout à fait convaincu. Nombre de séquences sont pourtant inspirées! Un film que je qualifierais de beau, à défaut de grand...

[2/4]

« Punch-Drunk Love » de Paul Thomas Anderson (2002)

    Paul Thomas Anderson a décidément bien du talent. Il lui reste encore un long chemin à parcourir avant de pouvoir prétendre à une place conséquente dans l'histoire du septième art, mais depuis ses débuts, il ne fait à mon sens que s'améliorer. « Punch-Drunk Love » est une fois de plus un long métrage original, cohérent et maîtrisé, peut-être plus que « Magnolia », bien qu'il ne possède pas sa puissance et son envergure en raison des codes auxquels il se réfère : ceux de la comédie romantique. La vacuité du cadre et les figures imposées qu'il suppose sont pour beaucoup dans le manque relatif de pertinence du quatrième long métrage d'Anderson, pour autant on ne peut nier sa capacité à dépasser le genre, et surtout à introduire une émotion réelle, c'est ce qui me permet d'être quelque peu laudatif envers « Punch-Drunk Love ». Les personnages sont bien plus caricaturaux que dans « Magnolia », complètement archétypiques, et brident l'émotion par leur manque criant de vérité. Toutefois, le personnage de Barry Egan est l'exception (partielle) à la règle : son traitement complètement surprenant constitue le coeur du long métrage, et est l'élément qui légitime réellement cet essai cinématographique. Il comporte tant de contradictions, est tellement déchiré par son entourage, sa famille, son métier, son époque, sans pouvoir y échapper! On sent une immense et bouleversante tension de son être… Et la retranscription de cet état psychologique et physique est rendue d'une telle manière par Adam Sandler et l'art d'Anderson que je confesse avoir été grandement touché par cet homme sans réelle personnalité, jouet de forces qui en revanche demeurent bien réelles, et relèvent de notre quotidien et notre temps. « Punch-Drunk Love » est une sorte de poème grinçant sur la modernité, maladroit certes (Anderson n'est pas Jacques Tati), mais d'une qualité indéniable. On pourra regretter une multitude d'effets n'apportant pas grand chose, mais ils participent de l'abstraction (et de la beauté plastique) du film : ils possèdent à ce titre un intérêt, même minime. En revanche certains éléments à la signification obscure m'ont paru plus dispensables (à moins que leur sens profond et essentiel m'ait échappé)… Un long métrage relativement mineur dans la filmographie de Paul Thomas Anderson, ce qui veut tout de même dire qu'il comporte un réel intérêt, puisque je me répète Anderson me semble être un réalisateur actuel des plus intéressants.

[1/4]

lundi 15 novembre 2010

« Bad Lieutenant : Escale à La Nouvelle Orléans » (Bad Lieutenant : Port of Call New Orleans) de Werner Herzog (2010)

    Werner Herzog, toujours là où ne l'attend pas, nous dresse le portrait extraordinaire, car totalement imprévisible d'un homme que rien n'arrête, qui s'en sort toujours, qui se retrouve dans des situations toutes plus improbables et inextricables les unes que les autres, mais qui à chaque fois trouve une parade, une idée qui lui permettra de se relever de toutes ces épreuves. Sa morale vacillante et pour le moins relative en est probablement l'une des raisons, il n'empêche que le personnage joué à la perfection par Nicolas Cage impressionne par son caractère presque omnipotent (omniscient devrais-je dire), tant il déjoue à chaque fois l'instant présent en ayant semé auparavant des moyens de se raccrocher à quelque chose dans tel ou tel cas critique. L'amitié d'untel, le chantage, la violence, la mystification, tout est bon pour qu'il arrive à ses fins. Inutile de préciser combien le long métrage de Ferrara est dépassé (même s'il ne lui est pas vraiment comparable), « Bad Lieutenant : Escale à La Nouvelle Orléans » est autrement plus contrasté, plus riche, plus dense… Il m'a semblé par ailleurs retrouver une certaine idée de notre époque en filigrane : seuls ceux qui ne se fient qu'à eux-mêmes peuvent survivre dans un monde dévasté géographiquement et moralement. Les autres sombrent accrochés à des débris factices d'idoles déchues : ici le « héros » possède une conception bien à lui de l'antagonisme bien/mal, c'est peut-être de là que vient son salut. « Bad Lieutenant : Escale à la Nouvelle Orléans » est donc complètement linéaire, puisqu'il s'agit d'une suite d'événements, chacun engendré par telle ou telle situation. Mais la richesse de la photographie et de la mise en scène, accompagnées de la force du propos et de son caractère profondément équivoque « densifient » chaque moment, que ce soit thématiquement ou visuellement. La structure de ce long métrage est donc merveilleusement bien exploitée, tout à fait à propos, l'interprétation est au diapason, vraiment excellente, les dialogues sont proprement jubilatoires… Bref, ce long métrage est un véritable festival, un régal que je conseille à tous!

[2/4]

jeudi 11 novembre 2010

« En Présence d'un Clown » (Larmar och gör sig till) d'Ingmar Bergman (1997)

    Ainsi donc le voilà ce fameux film tant attendu, l'un des tous derniers opus du grand cinéaste Ingmar Bergman pour la première fois diffusé en France! Alors qu'en est-il ? Passé quelques dizaines de minutes il faut se rendre à l'évidence : « En Présence d'un Clown » n'est pas le, ni même un chef-d'oeuvre enfin « retrouvé » de Bergman, sorti du fin fond de l'oubli pour bouleverser l'art cinématographique. Nous nous retrouvons face à un téléfilm, un vrai, avant tout sérieusement enlaidi par son aspect « vidéo », par sa photographie disgracieuse rendant l'attrait visuel du long métrage pour le moins relatif… Mais Bergman n'est pas le premier venu, et ne se laissant pas démonter il en profite pour se jouer des contraintes : l'esthétique est cruellement artificielle ? Autant faire un film sur l'artifice alors, sur la scène, sur le spectacle, sur l'art, sur le théâtre et bien sûr le cinématographe ! Il dépasse cette esthétique justement factice pour proposer une réflexion doublée d'une mise en abîme de l'art dramatique et du cinéma : on n'est pas loin du théâtre filmé parfois, par moments on y est purement et simplement (et pour cause les acteurs jouent des personnages se produisant sur scène)… Il en résulte ainsi un singulier mélange de ces deux arts, l'essence de ce film ne relève ni purement de l'un, ni purement de l'autre : à l'image de la vie même de Bergman on ne peut les séparer distinctement (même si le cinéaste nous donnera quelque indice pour trancher). De toute façon sa science du cadrage et de la composition du plan, de la direction d'acteur, son talent d'écrivain, de dramaturge et de cinéaste sont là pour assurer au long métrage une envergure digne de sa réputation. Alors oui c'est un « film de vieux », qui sent la fin, la décrépitude morale, physique et spirituelle, oui le Bergman scatophile n'est pas vraiment celui que je préfère, oui le montage n'est pas exempt de tout reproche, oui il a déjà fait mieux… Mais il n'empêche, à 79 ans il a réalisé une fois encore une oeuvre étonnamment riche, dense, vivante et puissante, comme bien peu en ont jamais réalisé de toute leur vie. Schubert domine de son aura tout le film, mais c'est bien Bergman que l'on retrouve dans chacun des personnages, comme toujours torturés par leurs pulsions sexuelles ou artistiques, plus que jamais grotesques (surtout pour ce qui est des protagonistes masculins), l'être rattrapé par la vieillesse et un corps qui se rappelle à eux. C'est comme si l'âge, avec ce qu'il suppose de dégénérescence physique, replaçait le corps et le trivial au centre des préoccupations de l'homme, comme si la matière reprenait le dessus sur l'esprit… Cette fois-ci même la mort perd de sa grandeur, de son caractère terrifiant, pour se réduire à un être obscène, encore inquiétant certes mais d'une grossièreté tantôt risible tantôt repoussante. Rarement un film de Bergman aura été aussi terre à terre, direct jusque dans l'usage de mots et d'images des plus vulgaires. Mais bien des moments de grâce, mélancoliques, graves et déchirants viennent sublimer ce long métrage singulier, complexe et ambigu : l'inspiration n'a décidément jamais quitté le maître suédois, et malgré le ton pour le moins prosaïque d'« En Présence d'un Clown », il nous rappelle ce qui fait qu'un homme puisse s'élever et non sombrer à sa mort. Pour autant, j'avoue avoir du mal avec cette œuvre, difficilement « aimable », du moins en ce qui me concerne.

[1/4]

vendredi 5 novembre 2010

« Il nous faut du bonheur » (Schastye nam nuzhno) d'Alexandre Sokourov et Alexei Jankowski (2010)

    Un très beau documentaire, tourné dans deux villages très simples et pauvres de la partie kurde de la Syrie. C'est l'occasion pour Sokourov d'évoquer son ressenti de russe en terre étrangère, ou plutôt son ressenti d'homme tout court : cette fameuse nostalgie à laquelle on pourrait s'attendre est plutôt mise de côté, ce qui prime avant tout c'est la rencontre des deux cinéastes (même si le texte – la voix-off du héros – est de Sokourov) avec des personnes locales. Nous est présenté le portrait de deux femmes, dont l'une est d'origine russe et a émigré à l'âge de vingt ans vers le Kurdistan pour suivre un homme natif de la région. « Il nous faut du bonheur » c'est donc à la fois le portrait d'une déracinée, étrangère à sa propre famille, dont le mari et le fils sont morts fusillés durant la guerre, et celui d'une femme ayant vécu toute sa vie au même endroit, de sa naissance à ses vieux jours. Mais c'est avant tout la recherche de ce qui meut ces personnes simples, de la façon dont elles parviennent à accepter la vie, comment tout ces gens malgré tout ce qu'ils endurent peuvent être heureux : c'est un film sur le regard, d'occidentaux en l'occurrence (si l'on peut considérer la Russie comme occidentale, bien que de nos jours cela semble plus acceptable), singulier mélange de « fiction » et de « réalité » (de film « documentaire »), les auteurs ne cachant par leur présence même si elle se fait par l'entremise d'un héros bien fictif (un médecin dont on prend la place et dont on adopte justement le regard, le point de vue : tout le long métrage est subjectif)... Sokourov et Jankowski s'interrogent donc sur la vie, sur ce qui fait sa valeur, son intérêt, ce qui permet de vivre (le bonheur? Faut-il d'ailleurs traverser le monde pour le trouver?), sur les notions de pays, de nation, sur l'homme (et la femme bien-sûr), encore et toujours, et inévitablement sur le moment de tout quitter, proches, terre, vie... J'ai l'impression que le cinéma de Sokourov, du moins les quelques films que j'ai pu voir, ou en tout cas ce long métrage, tendent tous vers la mort, et cherchent une façon de vivre, cherchent comment faire pour vivre, montrent la vie en ce qu'elle annonce et résiste conjointement à la mort... C'est un cinéma très grave, mais très profond, et en cela très vrai et très vivant : Sokourov laisse libre court à sa pensée comme à sa caméra, captant tout ces moments « inutiles » qui font la beauté des oeuvres d'art, un sourire, un éclat de soleil, une chute d'eau, une famille, la vie... L'esthétique est très belle, les plans en extérieur sont superbes, magnifiquement bien cadrés, la photographie est toujours caractérisée par ces tons sépia, délavés, typiques du cinéma de Sokourov. Bref 50 admirables minutes.

[2/4]

lundi 1 novembre 2010

« Peur(s) du Noir » de Blutch, Charles Burns, Marie Caillou, Pierre Di Sciullo, Lorenzo Mattotti et Richard McGuire (2007)

    Des grands noms de la bande dessinée actuelle pour une collection de courts métrages autour du thème de la peur, et pas seulement de la « peur du noir ». Toutefois le fait que ces six courts métrages se voient réunis sous cette même idée rend compte des limites du projet : rarement « Peur(s) du Noir » quitte les sentiers balisés du lieu commun. Charles Burns par exemple nous fait du Charles Burns (normal me direz-vous), seulement le doublage scolaire, le rythme lâche et l'animation moyenne ne viennent pas enrichir une façon de faire déjà originellement basée sur le cliché (du mal-être adolescent en l'occurrence)... Je n'étais pas un admirateur de Burns au départ même si je savais reconnaître son talent de dessinateur, pour le coup il aurait mieux fait d'éviter ce passage par le septième art. Marie Caillou nous livre un film d'animation lui aussi fort conventionnel, qui plus est trop limité à mon goût par sa technique d'animation qui le fait lorgner visuellement du côté d'une sorte de « South Park » arty (j'exagère à peine)... Ce sont les deux courts métrages les plus faibles il me semble, avec celui de Pierre Di Sciullo, plus original (des formes abstraites illustrent une voix-off débitant les angoisses du narrateur) mais guère plus convaincant (le propos verse lui aussi dans les généralités d'une certaine représentation « torturée » et surtout nombriliste de notre époque)... Le court-métrage de Richard McGuire n'est pas des plus surprenants, par contre sa maîtrise du noir et blanc est grande, et sa cohérence, son atmosphère restent tout le long d'une intensité appréciable, au contraire des deux premiers courts. Celui de Mattotti est « artistiquement » plus abouti, mais là encore il est loin de faire de l'ombre à son travail d'illustrateur BD, et si sa qualité est certaine il ne me laissera pas en revanche un souvenir impérissable. Le meilleur court métrage est à mon sens celui de Blutch, ça n'est d'ailleurs peut-être pas un hasard s'il est morcelé et intercalé entre ceux de ses confrères. Graphisme excellent, scénario excellent (loin du côté poussif et conceptuel des autres courts) : c'est une sorte de poème assombri par un humour des plus noirs. Attention ça n'est pas le court métrage du siècle bien sûr, mais au regard des autres courts de ce recueil cauchemardesque il se positionne clairement un cran au-dessus. Au final donc pas grand chose à retirer de ce « Peur(s) du Noir » ô combien inégal... Il est d'ailleurs assez désolant de constater que sur six auteurs présents, seuls deux ou trois possèdent une vision vraiment « adulte » de leur art, dans le sens où ils ne mettent pas seulement en images une simple collection de névroses « adolescentes » ou de fantasmes d'une banalité affligeante... Par ailleurs la musique-cliché-de-film-qui-fait-peur n'aide pas à porter le film vers des sphères débarrassées des conventions du genre. Une grosse déception donc, qui tient plus de la déclaration d'intention ou de l'exercice de style qu'autre chose.

[1/4]

mardi 26 octobre 2010

« L'Argent » de Marcel L'Herbier (1928)

   Un film muet d'envergure et à l'influence notable dans l'histoire du 7e art, mais limité par son essence cinématographique relativement « imparfaite ». Certes avec « L'Argent » Marcel L'Herbier a réalisé un long métrage de belle facture, porté par une distribution de choix : Pierre Alcover, Antonin Artaud, Brigitte Helm, Alfred Abel, Jules Berry, excusez du peu! Et la charmante Marie Glory complète à merveille cette galerie d'excellents acteurs. Il est toutefois regrettable que M. L'Herbier n'ait su en tirer meilleur parti, à vrai dire son film tient peut-être plus de la littérature que du cinématographe, trop en tout cas, embarrassé qu'il semble être par sa référence au roman de Zola (dont il s'éloigne pourtant quelque peu). C'est à ce titre que des Lang, Murnau ou même Pabst sont loin d'être égalés : l'esthétique de « L'Argent » est il est vrai fort appréciable et son traitement assez remarquable, mais ce dernier ne dépasse que trop rarement la « simple » illustration. Prenons les personnages par exemple, M. L'Herbier ne leur laisse pas le temps de « vivre » pleinement : certes Saccard est inoubliable (seul personnage vraiment charnel, à tous points de vue d'ailleurs), et les deux femmes qui tournent autour de lui presque autant, mais jamais l'on ne se surprend à leur trouver une profondeur conséquente. « L'Argent » est avant tout la mise en image d'un roman, même si cette « mise en image » possède un tant soit peu d'allure. Pour être plus précis on pourrait même avancer qu'il s'agit de la mise en images de l'interprétation d'un roman, mais où la retranscription cinématographique de cette interprétation peine à se départir de sa source littéraire. Certains mouvements d'appareils sont fort gracieux, la photographie est jolie, mais la mise en scène manque de puissance et de personnalité (bien que certains passages en soient fameusement dotés!). Et surtout que de longueurs! Si l'on compare le premier « Mabuse » de Lang avec « L'Argent », certes nous avons affaire à deux oeuvres à la durée démesurée, mais quelle force possède l'un par rapport à l'autre! On visionnera donc ce film pour parfaire sa culture du cinéma français, mais si l'on regrettera cette occasion manquée de découvrir un chef-d'oeuvre digne de ce nom on pourra toujours se « contenter » de qualités non des moindres.

[2/4]

samedi 23 octobre 2010

« L'Aigle à Deux Têtes » de Jean Cocteau (1948)

    « L'Aigle à Deux Têtes » n'est certes pas le meilleur long métrage de Jean Cocteau : d'un point de vue cinématographique et poétique il est loin d'être aussi accompli que les deux sommets de sa filmographie, à savoir « Orphée » et « Le Testament d'Orphée ». Mais s'il n'est pas aussi marquant visuellement parlant que « La Belle et la Bête » il lui est toutefois supérieur quant à la richesse de son propos. Ce film tiré de la pièce éponyme du même auteur se passe il est vrai là encore dans une contrée imaginaire relevant de l'utopie, en revanche les personnages mis en scène sont bien plus profonds, et leurs relations bien plus complexes, même si l'adaptation par Cocteau du conte de Mme Leprince de Beaumont comporte son lot de doubles sens. Ce qui est toujours intéressant lorsque l'on s'intéresse à une oeuvre de Cocteau (mais c'est vrai pour toute oeuvre quelque soit l'artiste, quoique dans une moindre mesure, Cocteau s'étant davantage « mis en scène » que nombre de ses confères, peu importe l'art d'ailleurs), c'est de rechercher ici et là, dans tel ou tel personnage des traits de caractère, des pensées, des sentiments qui se rapportent à son être et à sa propre existence. Il y aurait donc beaucoup à dire d'un point de vue « psychologique » sur ce long métrage, ou plutôt sur les thématiques et les enjeux chers à Cocteau que l'on peut retrouver dans chacun des éléments de « L'Aigle à Deux Têtes ». On retrouve cette idée tragique d'amour impossible, ces subtils rapports de domination, le double, les faux semblants, les mensonges et les trahisons inhérentes au jeu de la passion amoureuse... Et puis cet humour constant, ce second degré délicieux qui fait tout le charme de l'oeuvre de Cocteau, ce goût pour l'aphorisme ironique, pour l'anachronisme, ce talent pour le détournement... L'art du cinéaste français n'est pas encore ici tout à fait maîtrisé, l'essence cinématographique de ce drame théâtral porté à l'écran n'est pas aussi pure que dans ses chefs-d'oeuvre ultérieurs, néanmoins c'est une fois de plus une réussite indéniable pour ce touche-à-tout de génie. Classique, parfois même maladroit, mais admirable.

[2/4]
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