mercredi 31 mai 2023

« Dans la Nuit » de Charles Vanel (1929)


Un long métrage surprenant et très maîtrisé, qui me fait penser à d'autres films uniques réalisés par d’immenses acteurs, tels que « L'Héritage des 500 000 », de Toshiro Mifune ou bien sûr « La Nuit du Chasseur » de Charles Laughton, marquants par leur originalité et leur grande qualité formelle.

« Dans la Nuit » est un long métrage parfaitement accompli, qui a eu une destinée tragique, car il s'agit probablement du dernier film muet français... sorti 2 ans après les débuts du parlant, ce qui fait qu'il a été complètement ignoré à l'époque... Et pourtant il regorge de qualités. On savait Charles Vanel excellent acteur, il l'est une fois de plus ici, rien de surprenant jusque-là, même si c'est toujours un plaisir renouvelé que de le revoir à l'écran.

Mais de surcroît, il se révèle un fin réalisateur ! Son film a d'un côté un aspect très sobre et presque documentaire sur les conditions de travail et de vie de mineurs, dans la région de Lyon, vers 1920-1930. De même, les émotions ne sont pas surjouées : l'actrice principale, Sandra Milowanoff et lui-même jouent de façon naturelle et fluide, ce qui fait que dans son ensemble, par sa réalisation et ses acteurs, ce film a un côté très réaliste et convaincant.

Cela appuie et même renforce d'autant plus l'autre grande dimension du film : son aspect inquiétant, sombre, voire horrifique. Le personnage principal, à la suite d'un très grave accident de travail, voit son visage à moitié défiguré. Il doit donc porter un masque couvrant en partie son visage, lui donnant un aspect froid et figé, presque inhumain. Sa femme, bien sûr, en est bouleversée... Lui qui était plein de vie et d'amour pour son épouse (magnifique scène de mariage, à la joie communicative), devient froid, renfermé, désagréable à la suite de ce tragique incident... Je n'en révèle pas plus sur l’intrigue.

J'ai eu la chance de voir ce film dans le cadre d'un magnifique ciné-concert, une expérience inoubliable. Je ne crois pas qu'il soit pour le moment édité en DVD, donc il est difficilement visible. Mais il commence à être de plus en plus mis en avant, il a été récemment restauré par l'Institut Lumière et différents mécènes, dont beaucoup sont lyonnais d’origine, et on comprend leur attachement à ce film. Nous aurons donc peut-être droit à une belle édition prochainement !

En attendant, si ce n'est pas un chef-d’œuvre du muet à la hauteur d'un « Metropolis » ou d'un « L'Aurore », « Dans la Nuit » est un grand et beau film intéressant, qui figure parmi les meilleurs films muets français, et qui mériterait d'être plus largement (re)connu à sa juste valeur.

Si à l’époque, la carrière de réalisateur de Charles Vanel a été stoppée net dans son élan par l’insuccès de ce film, nous privant probablement d’un grand cinéaste en devenir, nous pouvons aujourd’hui réparer en partie cette injustice en redécouvrant cette magnifique proposition de cinéma, qui démontre combien le muet fut une période de grande créativité... Et combien les acteurs et actrices disposent de formidables talents cachés, qui méritent d’être exprimés. Songeons par exemple à l’impressionnante carrière de réalisateur de Clint Eastwood ou à une grande actrice/réalisatrice récemment redécouverte : la formidable Kinuyo Tanaka. Et songeons à l’énorme perte pour le septième art s’ils n’avaient pu être cinéastes…

[3/4]

lundi 1 mai 2023

« Les Trois Mousquetaires - D’Artagnan » de Martin Bourboulon (2023)


 

Le projet d’adapter une énième fois au cinéma le célébrissime roman de Dumas a été accueilli avec une légère circonspection. Si le casting semblait alléchant, le réalisateur choisi, Martin Bourboulon, laissait quelque peu sceptique. Et puis on ne compte plus les adaptations cinématographiques des « Trois Mousquetaires », qu’est-ce que cette version allait bien pouvoir apporter ?

Pour ma part, je n’attendais pas grand-chose de ce film. Toutefois, comme beaucoup je pense, j’étais curieux de cette tentative non dénuée de courage de ressusciter le film de cape et d’épée, genre pour lequel les Français se sont révélés à la hauteur de leurs concurrents anglo-saxons. Certes, on se souvient avec bonheur des « Trois Mousquetaires » de George Sidney (1948), peut-être la meilleure version cinéma à date, même si elle a un peu vieilli, riche d’un excellent casting emmené par Gene Kelly en D’Artagnan et respectueuse du roman de Dumas.

Mais songeons aux films d’André Hunebelle, au diptyque des « Trois Mousquetaires » signé Bernard Borderie (peut-être la meilleure adaptation française du roman), ou encore les films d’époque de Philippe de Broca (« Cartouche », « Le Bossu ») ou Jean-Paul Rappeneau (« Les Mariés de l’An Deux », « Cyrano de Bergerac ») et j’en passe… Non, nous Français n’avons pas à rougir, nous savons – ou du moins savions – réaliser des films de cape et d’épée dignes de ce nom.

C’est donc peu dire que cet opus porté par le producteur Dimitri Rassam était attendu au tournant. D’un côté car le genre du film d’aventure et d’époque est très apprécié en France, même s’il a été abandonné depuis un moment. D’autre part car nous avions des doutes : de tels films ont-ils encore un sens aujourd’hui ? Peuvent-ils encore passionner le public, français d’abord, et pourquoi pas international ?

Le résultat est plutôt positif. Oui, « Les Trois Mousquetaires – D’Artagnan » est un plutôt bon film de cape et d’épée, qui a su moderniser le genre ainsi que le roman de Dumas, en prenant des libertés avec le récit d’origine, mais qui font sens et qui sont bien intégrées dans le déroulement de l’intrigue.

Ensuite, le casting cinq étoiles est vraiment un atout clé du film. On s’attache à nos quatre mousquetaires, notamment François Civil en D’Artagnan et Vincent Cassel en Athos, mais aussi Romain Duris en Aramis et Pio Marmaï en Porthos. C’est une bonne idée d’avoir confié le rôle de Constance Bonacieux à Lyna Khoudri, actrice prometteuse, et Louis Garrel campe un excellent Louis XIII, pusillanime et finalement attachant, lui aussi.

De plus, on sent que Pathé a mis les moyens et tenu à ce que cela se voie à l’écran. Les décors et la direction artistique sont de qualité, même si l’on pourra émettre quelques réserves sur les costumes, notamment ceux des mousquetaires, à l’aspect anachronique (tout comme quelques éléments ici et là).

Enfin, cette version des « Trois Mousquetaires » verse davantage du côté du film d’action que du film de camaraderie. Personnellement je le déplore un peu, certains personnages étant sacrifiés, notamment Aramis et Porthos. Mais d’un autre côté le rythme est soutenu et sans temps morts, plutôt bien équilibré, avec du suspense et une machination politique qui maintient notre attention en alerte.

Venons-en maintenant aux défauts du film. Le premier et le plus criant, c’est la mise en scène de Martin Bourboulon. Elle manque clairement de souffle et de panache. Ce qui est quand même un sérieux problème pour un tel film, adapté d’un roman aussi iconique… Certes, certaines scènes ont un côté épique (trop bref, hélas…), et puis l’humour n’est heureusement pas absent, plusieurs répliques bien senties nous laissent esquisser un sourire, même si elles sont trop rares. On sent aussi qu’à plusieurs moments le réalisateur tente des séquences plus ambitieuses. Mais il va rarement au bout de ses intentions.

Or pour un récit de cette ampleur, une mise en scène aussi plate et aussi peu inspirée, c’est plus que regrettable. En effet, il y a peu, voire pas d’idées de mise en scène. Tout fait très convenu et prévisible, comme si on avait demandé à un débutant de tourner un film d’époque... Ce qui est en fait le cas de Bourboulon, sans doute plus à l’aise dans les comédies familiales qu’il a signées auparavant. Dommage donc, d’autant plus quand on a un aussi bon casting et de tels moyens financiers… C’est vraiment un gros gros loupé de la production… Je sais que Bourboulon fait partie d’une équipe presque d’amis à l’origine de ce long métrage et que c’est un projet collectif, mais je regrette ce choix d’un réalisateur néophyte pour ce genre de films.

Dans cette continuité, on peut aussi évoquer la façon de filmer les combats, complètement brouillonne et illisible. L’avantage, c’est qu’on est plongé dans l’action, avec un côté immersif qui évite de tomber dans les clichés du film de cape et d’épée passéiste et trop propre sur lui, avec des batailles rangées et un côté chorégraphie millimétrée pour le moins artificielle. Le revers, c’est que ces scènes sont fatigantes et qu’on ne comprend plus qui est qui ni ce qu’il se passe…

Clairement, les auteurs et Martin Bourboulon ont fait le choix d’un film avant tout immersif, en témoignent la focalisation sur les personnages (par exemple sur Anne d’Autriche lors de la scène au couvent) et la suramplification des sons, notamment les nombreux coups de feu. L’action est donc très voire trop présente, mais au moins cela évite au long métrage de tomber dans le déjà vu des adaptations précédentes et permet de proposer une nouvelle approche du film de cape et d’épée : plus sobre et plus réaliste.

Pour finir, autres défauts et non des moindres : la direction d’acteurs pas assez précise, semblant laisser les acteurs livrés à eux-mêmes dans des scènes à rallonge, doublée d’un montage qui aurait gagné à être plus sec. En effet, dans de nombreuses scènes, on sent que la caméra reste trop longtemps sur les acteurs, dont certains semblent mal à l’aise. Je pense à François Civil, mais surtout à Lyna Khoudri, leurs scènes à deux étant parfois gênantes et manquant de crédibilité. Je pense aussi à Vicky Krieps, mal à l’aise en Anne d’Autriche, même si c’est aussi le rôle qui veut cela. Ou encore Eva Green en Milady, qui pour le coup surjoue presque alors qu’à la base je trouve que c’est une bonne idée de lui avoir confié ce rôle.

Au total, j’estime que les qualités de ce film dépassent ses défauts. N’ayant pas d’attentes démesurées à l’origine, elles sont plutôt comblées. Je regrette tout de même de ne pas retrouver le panache et l’inventivité des grands films de cape et d’épées du répertoire français (Bébel dans « Les Mariés de l’An Deux » ça avait quand même une autre gueule, à la fois épique et truculent). Néanmoins, je salue la prise de risque et la demi-réussite, en attendant avec impatience de découvrir en salle le deuxième volet, consacré à Milady.

[2/4]

mardi 4 avril 2023

« Takeshi Kitano - Hors catégorie » de Lucas Aubry (2022)

 

Takeshi Kitano est un OVNI au Japon. D’ailleurs, le sous-titre de ce livre est révélateur : Kitano est complètement inclassable, son parcours est unique. A la fois comique irrévérencieux, excessif et fantasque, et acteur/réalisateur de films d’auteurs à la violence sèche, contrebalancée par une certaine poésie, Takeshi Kitano mène de front deux carrières complètement antinomiques depuis des années.

Ce livre à le mérite de retracer l'itinéraire de Kitano, en partant de ses débuts, et nous fait mieux comprendre comment le Japonais a su se frayer un chemin – difficile – pour percer dans le monde de l’art et du divertissement, afin de devenir l’artiste mondialement reconnu qu’il est aujourd’hui.

La vie de Kitano commence dans les quartiers pauvres de Tokyo, avec un père alcoolique et violent qui lui fait honte, et une mère courage qui se sacrifiera pour que ses enfants fassent des études. Mais le jeune Takeshi n’est pas du genre scolaire, au grand dam de sa mère. De petits boulots en petits boulots, il intègre le monde du spectacle, dans des clubs de strip tease et des cabarets miteux.

Homme à tout faire, il tient bon et espère que le grand soir viendra. En attendant, il veut apprendre. Sa rencontre avec le vieil acteur comique Senzaburo Fukami est décisive. Il lui transmet tous ses tours, et peu à peu, Takeshi se découvre un talent d'humoriste.

Durant cette période compliquée, un certain Nirō Kaneko, compagnon d’infortune de Kitano, ronge son frein. Ils galèrent alors que d’autres acteurs ont une ascension fulgurante, incompréhensible... Nirō s’associe avec Kitano, et à deux ils forment bientôt les « Two Beats », un duo comique à l’humour ravageur. C’est le début du succès… Année après année, le duo gagne en notoriété. Jusqu’à ce que Kitano, sous le pseudonyme de Beat Takeshi, devienne une célébrité nationale, une star de la télévision, omniprésent et presque omnipotent.

Il multiplie les émissions loufoques et délirantes : « La Télé du génie Takeshi qui donne la pêche », « Tous ceux qui veulent passer à la télé, venez !! », « La Télé la plus intelligente de Takeshi » ou bien sûr le fameux « Takeshi’s Castle »… Dans un Japon très conformiste, Kitano ose tout, en forçant sur le graveleux et l’humour noir… Et ça lui réussit ! Il devient très populaire, notamment auprès des jeunes, et finit même par être désigné comme une des personnalités préférées des Japonais.

Mais Kitano ne veut pas en rester là. Le destin prend les traits de Nagisha Oshima, qui lui offre une opportunité en or. Il lui propose de jouer dans son film Furyo, aux côtés de David Bowie. Star mondiale, Bowie éclipse Kitano, dans le film et sur les plateaux de télé, lors de la promotion du long métrage. Néanmoins le Japonais a déjà gagné : il sait qu’il peut jouer des rôles dramatiques… et en regardant travailler Oshima, il se rend compte que le métier de réalisateur a l’air très intéressant... Pourquoi ne pas essayer après tout ?

La suite, on la connait. Un premier film qui le lance. Des difficultés pour être reconnu comme un cinéaste et un auteur au Japon, son personnage de Beat Takeshi lui faisant de l’ombre. Un violent accident de moto, qui le laisse presque mort, sorte de tentative de suicide ratée, alors qu’il mène une vie à 200 à l’heure. Puis une reconnaissance internationale, qui culmine en 1997 avec le Lion d’Or pour son chef-d’œuvre Hana Bi, le film de la renaissance pour Kitano.

Tout cela, et bien plus, est relaté dans ce bref ouvrage, très dense et très intéressant. Doté d’une belle plume, sèche et incisive, Lucas Aubry raconte avec talent le parcours du wonder boy japonais. Nourri de beaucoup de détails, avec un sens du récit presque visuel, ce petit bouquin est très plaisant à lire et peut faire figure de référence parmi les livres consacrés au cinéaste nippon. Il ne reste plus pour Kitano et ses biographes qu’à écrire la suite, que l’on souhaite heureuse et foisonnante…

[3/4]