lundi 26 septembre 2011

« Ce jour-là » de Raoul Ruiz (2003)

Loin des œuvres les plus alambiquées du cinéaste, démesurément référencées et aux multiples niveaux de lecture et d’interprétation, «Ce jour-là» est une petite comédie burlesque, un conte macabre diablement efficace. Sans prétention, le film se présente comme une fiction claire et parfaitement lisible (précision importante lorsqu’on présente un film de Ruiz), dans laquelle le cinéaste se fait plaisir à jouer avec les genres (la comédie, le burlesque, le thriller et même le film d’horreur) pour nous offrir un film gentiment délirant, à l’énergie rafraichissante. Ruiz nous montre ici un monde étrange, insolite, contaminé par la folie et où les fous «officiels», ceux qu’on interne, nous apparaissent plus humains et plus sensibles que les puissants et les représentants de l’Etat. C’est une vision artistique profondément ironique et cynique de la Suisse que nous offre Ruiz, qui parvient une fois de plus à exceller dans la création d’atmosphères surréalistes où la bizarrerie et l’absurde sont la règle. Sous la drôlerie de façade et les gags macabres qui font systématiquement mouche, se cache une fable politique grinçante, critique acerbe d’un capitalisme froid et meurtrier dans une Suisse sous la dictature de l’Etat. On peut penser aux intentions d’un cinéaste comme Chabrol (intentions seulement, car le résultat n’a jamais été à la hauteur) et surtout aux derniers films français de Buñuel dans lesquels les situations absurdes permettaient de souligner la barbarie souriante, barbarie de riches d’une bourgeoisie déliquescente. Mais la fraicheur et la précision chirurgicale de la mise en scène de Ruiz donnent à «Ce jour-là» un charme particulier, et une légèreté de ton qui permet au cinéaste d’éviter les écueils récurrents des fables surréalistico-politiques. Chaque mouvement d’appareils, chaque cadrage, tout en se faisant totalement oublier, est d’une subtilité remarquable. Le travail, sous forme de jeu, que le cinéaste réalise sur le langage est un vrai régal et on se délecte de chacune des séquences mettant en scène les deux policiers, à la placidité hilarante. Seul un cinéaste érudit ayant appris le français sur le tard pouvait certainement porter un regard aussi neuf sur cette langue. Alors après, on pourra toujours s’interroger sur la fascination incompréhensible de Ruiz pour Elsa Zylsberstein et tiquer sur le jeu tout en soupirs et décidément exaspérant de l’actrice. Mais miraculeusement, ce jeu colle ici, malgré elle, à la folie du personnage, ce qui aide à faire passer la pilule... Si «Ce jour-là» est indéniablement un «petit» film dans la filmographie de Ruiz, sans grandes ambitions thématiques et formelles, il ne faut pas bouder le plaisir immédiat d’une distraction de qualité que nous apporte cette œuvre.

[2/4]

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