Chaque nouvel album des Strokes fait beaucoup parler de lui. Cette fois, je lis un peu partout que le groupe n'aurait sorti qu'un seul (très) bon album, l'inaugural « Is This It », et que le reste serait sans intérêt. Ce qui est faux et stupide : si le groupe crée toujours le buzz à chaque nouvel opus, c'est bien qu'il a su composer d'autres bons albums. Pour ma part, je tiens en très haute estime « Room On Fire » et le mal aimé « Angles ». Et « First Impressions of Earth », « Comedown Machine » et « The New Abnormal » comportent un certain nombre d'excellentes chansons.
Maintenant que vaut « Reality Awaits » ? Pour moi, c'est un peu un nouveau « Angles », un album qui ose de nouvelles choses, quitte à déplaire à la fanbase, tout en ayant une atmosphère plutôt sombre et désenchantée. Alors que « The New Abnormal » était un album des Strokes très classique, dans la droite continuité de leurs trois premiers albums, une sorte de garage rock rétro, lorgnant du côté de la musique classique avec ses arpèges et autres marches harmoniques, qui font la signature sonore du groupe. Pour moi, le sommet de l’album était la chanson At the Door, mêlant rock progressif et électro avec talent, mais elle était complètement à part. Ses géniales intuitions n’ont pas été développées dans le reste de l’album, qui est certes plaisant mais un peu décevant par son manque d’audace.
On sent que « Reality Awaits » est beaucoup plus imprégné des expérimentations des Voidz, le side project de Julian Casablancas. Mais alors que les deux premiers albums des Voidz, « Tyranny » (2014) et « Virtue » (2018), étaient sublimes et de grands disques, le troisième, « Like All Before You », sorti en 2024, était une énorme déception : un album mollasson débordant d'autotune mal gérée. J'attendais donc avec beaucoup d'appréhension ce nouvel album des Strokes, avec un Casablancas en grosse perte d'inspiration.
Or, dans un étonnant mouvement de balancier, il se trouve que « Reality Awaits » est nettement plus inspiré et réussi que « Like All Before You ». Et je le trouve même bien plus audacieux que « The New Abnormal » (2020), dont on sentait qu'il était trop enserré dans le carcan du cahier des charges des Strokes. Avec « Reality Awaits », Casablancas ose enfin avec les Strokes les morceaux de bravoure dont il nous a gratifié avec les Voidz, en commençant par le premier titre de l'album, Psycho Shit, longue complainte et montée en puissance, qui voit le chanteur finir par s'égosiller en poussant sa voix au maximum, pour notre plus grand plaisir. Il renouvelle l’essai avec Liar’s Remorse, vers la fin du disque, avec autant de réussite.
L’album contient tout de même quelques titres imparables typiques des Strokes, au classicisme rock et au groove fort appréciables, tels que Lonely in the Future et The Fruits of Conquest. Dine N’Dash est un titre plus original et très réussi lui aussi, qui voit les Strokes s’aventurer vers des sonorités plus complexes et plus subtiles.
« Reality Awaits » comporte tout de même un ventre mou de chansons nettement moins intéressantes (il y a toujours des déchets dans les albums des Strokes, à côté de grands titres) : les chansons Falling out of Love, Going to Babble On et le premier single Going Shopping, complètement insipide et oubliable. Et puis il est vrai qu’on frise le trop plein d’autotune, utilisée avec un peu trop de facilité par Casablancas pour masquer certains manques d’inspiration. Mais je trouve qu’elle est beaucoup mieux gérée que dans « Like All Before You », où elle ruinait purement et simplement l’album.
Avec ses textes sombres, mélancoliques et ironiques, et ses expérimentations sonores, « Reality Awaits » me semble prouver que les Strokes et Casablancas sont toujours dans la course, même s’ils ont perdu des plumes. Ça reste quand même un disque fragile, et depuis une dizaine d’années Julian est un peu sur une pente descendante en termes d’inspiration, après des années 2010 éblouissantes, alors qu’on le croyait déjà fini à l’époque. La discographie des Strokes, c’est un peu les montagnes russes : des espoirs confirmés et des déceptions parfois amères, des chutes vertigineuses et des résurrections inattendues. Savourons cette nouvelle livraison… jusqu’à la prochaine, qui va encore faire couler beaucoup d’encre !
[3/4]

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