« The Cool World » est le second long métrage de fiction de Shirley Clarke et le second que je découvre d'elle, après « The Connection », un grand et beau film, sans doute son plus connu. Or « The Cool World », bien que nettement moins renommé, soutient parfaitement la comparaison. Il est peut-être même encore meilleur tant c'est un long métrage magnifique.
La cinéaste américaine y filme une fiction en noir et blanc dans un style documentaire à Harlem, où elle suit une bande d'adolescents afro-américains qui font partie d'un gang, les Royal Pythons, et qui sont les rivaux des terribles Wolves, sans pitié avec leurs ennemis. Shirley Clarke s'attarde notamment sur la figure de Duke (formidable Rony Clanton), jeune adolescent de 15 ans qui aspire à devenir le leader des Royal Pythons alors que la guerre des gangs fait rage, après une période de faux calme.
La réalisatrice livre un portrait sensible de ces jeunes défavorisés, qui trouvent leur fierté dans le respect du code d'honneur des gangsters, au risque de se faire rattraper par la violence, alors qu'ils ne sont encore que des enfants. Elle signe aussi un grand nombre de plans documentaires dans Harlem, dépeignant les personnes qui y vivent : des passants, des travailleurs, des visages, des attitudes... Ces passages sont sublimes et nous donnent à voir un monde qui n'existe plus, c'est absolument fascinant.
Il faut aussi mentionner la très belle bande son jazzy, signée de plusieurs grands jazzmen de l'époque, comme Dizzy Gillespie. Elle enveloppe le film d'une atmosphère nonchalante... avant que le récit s'emballe et s'achemine vers une fin plus tragique.
En effet, l'histoire, bien qu'un peu prétexte à filmer Harlem et ses habitants, se tient et gagne peu à peu en puissance dans le dernier tiers du long métrage, envahie par une grande et fiévreuse intensité. Surtout, ce qui est plaisant c'est l'excellente écriture des personnages, qui ont une vraie profondeur, avec leur face lumineuse et leur face sombre. Il est intéressant que le scénario traite de différents idéaux types en vigueur dans l'Harlem d'alors.
En premier lieu, le jeune adolescent rêveur, qui a soif d'en découdre mais qui se berce d'illusions ; puis le chef de gang junkie, qui perd peu à peu de son aura et de son autorité menaçante à mesure qu'il sombre dans la drogue ; son frère qui est son exact opposé : brillant étudiant qui veut s'émanciper par un travail acharné et le respect des institutions des États-Unis... peut-être est-il lui aussi un rêveur idéaliste ; ou encore le gangster à fière allure, admiré de tous les jeunes du quartier, mais qui se révèle être un géant aux pieds d'argile dans ce monde sans pitié du grand banditisme...
Tous ces personnages incarnent différentes facettes de la vie à Harlem dans les années 60 et un envers du décor du rêve américain, beaucoup moins accessible que la propagande d'état le laisse penser, surtout aux personnes d'ascendance afro-américaine. Toutefois, Shirley Clarke prend le temps de développer chacun de ces protagonistes principaux, avec leurs bons et mauvais côtés. Ils sont à la fois vulnérables, humains, dignes dans l'adversité... et très attachants, chacun à leur manière.
« The Cool World » est donc un très beau film semi-contemplatif, en partie documentaire, traversé par un grand sens du cool et de la nonchalance qu'affichent ces gangsters, comme son titre l'indique... Mais cette fausse impression est un voile qui masque mal la violence de ce monde déshérité, dans lequel les jeunes peuvent se perdre corps et âme...
[4/4]
