jeudi 9 juin 2011

« Alexandre le grand » (O Megalexandros) de Theo Angelopoulos (1980)

La veille du premier jour du 20ème siècle, un bandit parvient, dans des circonstances douteuses, à s’évader de prison. Il libère les autres détenus qui voient en lui un sauveur, un héros qui serait non moins que la réincarnation d’Alexandre III de Macédoine. Dans une sublime scène, le bandit, dès lors dénommé Alexandre le Grand, est intronisé comme libérateur du peuple dans une clairière où l’attend son Bucéphale. La troupe se dirige alors vers le village natal d’Alexandre. A son arrivée, celui-ci constate les changements qui ont affecté son village: toutes les terres et tous les biens ont été collectivisés, chacun participe également aux tâches, les femmes ont les mêmes droits que les hommes, un tribunal populaire a été instauré, etc ; bref, le village ressemble à une commune autogérée vivant l’utopie d’un anarcho-collectivisme égalitaire et libérateur. Ce rêve fragile présentera rapidement ses limites et ne résistera pas à la restitution des terres promise par Alexandre et sa bande. La confusion naissante obligera Alexandre à se radicaliser et à affermir son autorité, alimentant son délire de grandeur : le libérateur, celui que l’on voyait comme un révolutionnaire moderne, deviendra tyran. Sous l’apparence de la tragédie antique, le film d’Angelopoulos est une métaphore et une allégorie. Le cinéaste illustre sa perte des illusions dans les utopies politiques du siècle passé et dénonce la tendance des peuples à se fabriquer des idoles, des icônes incapables de gérer le pouvoir qui leur est donné, comme si celui-ci ne pouvait que pervertir. Alexandre dira au bout de 2h30 de film ses premiers mots, qui résument ce poids impossible à porter : «Je me suis réveillé cette tête de marbre entre les mains, qui m’épuise les coudes que je ne sais où appuyer». Angelopoulos s’en prend à la folie des hommes s’inventant des dieux qu’ils finissent ensuite par dévorer (ici au sens premier du terme, lors de la magistrale séquence finale du film). Après s’être focalisé sur son pays la Grèce, le cinéaste réalise ici une fable à la fois poétique et politique, intemporelle et universelle. On ne manquera cependant pas d’y remarquer, à juste titre, l’une des premières grandes critiques cinématographiques du régime soviétique qui s’effondrera 9 ans plus tard (les nombreux films qui suivront cet élan ne seront que rarement à la hauteur), et la figure d’Alexandre évoque fortement le personnage de Staline... Ce contenu très didactique est fort heureusement servi par une mise en scène et des images de toute beauté. Le rythme particulier de la caméra d’Angelopoulos n’évite pas toujours de petites longueurs (le film dure 3h20), et certaines signatures stylistiques du cinéaste (notamment les panoramiques à 360°) peuvent, pour la première fois, sembler trop préméditées, sans perdre pour autant de leur superbe. Mais ces réserves ne viennent aucunement entacher mon enthousiasme. Les 15 dernières minutes du film laissent pantois, le cinéaste enchaînant les idées fortes et les plans majestueux. Grand film…

[4/4]

6 commentaires:

  1. Bonjour Max6m,

    L'ensemble de tes critiques élogieuses de l'oeuvre d'Angelopoulos me donnent envie de la découvrir, mais aussi m'intriguent! Je ne connais à ce jour que «L'éternité et un jour» et «Le regard d'Ulysse», deux films qui, en dépit de qualités réelles, m'ont tous deux fort déçu. Je les avais trouvés fort lourds, ostentatoires et trop «correctement» engagés ... De ces films qu'on croirait formatés pour gagner la palme à Cannes..., ce qui arrivera d'ailleurs! Je vais donc dès que possible corriger ma vision de ce réalisateur.

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  2. Bonjour Anaxagore.

    Comme toi, j'ai découvert l'oeuvre d'Angelopoulos par les 2 films que tu cites, et je partage ton avis sur ces films. J'ai donc mis du temps avant de m'intéresser à ses premiers films, mais je ne le regrette pas! Ce n'est pas pour rien que j'ai pris la peine d'émettre un avis sur chacun de ces films.
    Ce fut une totale découverte qui m'a amené à une complète réévaluation du cinéaste.

    Je ne pense pas que tu seras insensible à la richesse du travail de mise en scène, mais n'oublie pas de me donner tes impressions! Ce sera un plaisir que d'en discuter.

    Bien à toi.

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  3. PS: une vision chronologique des 7 premiers films du cinéaste permet de mieux en comprendre le cheminement, l'oeuvre faisant sens aussi par sa totalité.

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  4. *Et bien moi, je ne partage pas du tout les critiques des internautes au sujet du Regard d'Ulysse que je viens de revisionner et qui m'avais envoûtée à sa sortie. Alexandre le Grand est pour moi une découverte grâce au coffret des 7DVD. Lds longuers ne me gênent nullement; J'ai le lloisir de contempler la saisissante beauté visuelle.

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  5. A mes yeux les premiers films du cinéaste survolent quand même assez largement ce qu'il fera à partir des années 90. Il reste encore quelques films très difficiles à voir (tels que "L'apiculteur" ou "Paysages dans le brouillard") et qui mériteraient enfin une sortie DVD! J'espère également que nous pourrons voir son dernier film, "La poussière du temps", projeté à Berlin en 2009 et qui depuis reste totalement invisible...

    Je profite de ce message pour rendre hommage à ce grand cinéaste mésestimé et pas assez vu, disparu dans les circonstances tragiques que l'on connaît au début de l'année.

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  6. PS: je regrette beaucoup le fait que nous ne verrons jamais le film que le cinéaste était en train de tourner à Athènes sur l'actuelle crise grecque....

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